14. La Colère Pourpre du Dragon

14. La Colère Pourpre du Dragon

Une femme se tenait au bord d’une falaise. Elle regardait l’horizon avec la même détermination qui animait les guerriers.

Elle venait de quitter son royaume et ne se retourna pas une seule fois, sans le moindre regret pour l’endroit qui avait abrité son enfance et ses rêves de petite fille. Il était temps d’avancer. Après un demi-siècle de deuil, il fallait accomplir ce qui devait l’être.

Levant la tête vers les cieux, elle huma l’air tout en fermant les yeux.

Elle était seule ; elle était orpheline. Son monde s’était écroulé tel un château de cartes sur lequel on avait soufflé sans état d’âme.

Smaug.

Ce nom maudit, méprisé ; un nom haï.

Smaug.

Il paierait.

Un sourire sans joie étira alors ses lèvres.

Elle devait sauver sa belle et douce Montagne qui l’appelait, la suppliait depuis des décennies dans ses rêves les plus enfouis. Elles étaient liées comme deux sœurs jumelles.

Une autre image vint perturber sa froide détermination. Plus qu’une image, il s’agissait d’un futur possible. Un futur qu’elle refusait de voir ou d’envisager. Secouant la tête comme pour chasser cette douce et chaleureuse vision, elle inspira lentement avant de souffler.

Il était l’heure. Elle ne pouvait plus se cacher derrière son deuil ni ses larmes qui s’étaient taries depuis si longtemps déjà.

L’heure était venue d’accomplir sa destinée.

oO§Oo

Legolas venait d’accoster sur les rivages menant à la cité de Dale quand il eut un mauvais pressentiment. Il ne savait pas s’il avait bien fait de quitter le campement de son père, mais quelque chose de très sombre était en marche sur Erebor. Sur le chemin escarpé, il vit dans les airs les corbeaux géants reprendre leur ancien couloir aérien, suivis d’autres espèces de la Terre du Milieu. Bien avant que le Dragon ne vienne chambouler les vies de tout un chacun, Roac, le chef des oiseaux géants avait pris pour habitude de faire passer sa colonie de corbeaux par ici. Erebor était leur domaine tout autant que les souterrains de la montagne appartenaient aux nains.

Avisant les environs, l’elfe reprit sa route. Sa mission, dont on ne lui avait pas laissé le choix, était de récupérer la princesse Ariana coûte que coûte. Il espérait que la tâche ne serait pas trop ardue, que les nains ne lui mettraient pas des bâtons dans les roues et qu’elle le suivrait sans trop de problèmes. Il connaissait le caractère bien trempé de la jeune femme. Elle était difficile à cerner et bien trop passionnée. Elle était souvent du genre à agir d’abord et discuter après. Il se remémora les quelques fois où il s’était retrouvé confronté à elle. Elle l’avait tout de suite jugé en mal. Certes, il admettait en être pour partie responsable, mais elle ne lui avait jamais laissé le droit de se racheter ou de faire amende honorable par la suite. Il espérait donc que cette fois-ci, elle l’écouterait vraiment.

Cependant, le temps lui était compté, car la guerre semblait réellement imminente.

oO§Oo

Non loin de là, en Erebor

— Que veux-tu savoir exactement de moi, mon beau prince d’Erebor ?

Thorïn contempla Aria, surpris par le terme qu’elle venait d’employer à son égard. Il ne s’était jamais trouvé « beau », enfin pas comme pouvait l’entendre les femmes humaines ou bien même elfiques… encore moins Drakonnites, mais que connaissait-il aux Drakons ? Cela le fit sourire. Il n’arrivait toujours pas à croire en sa chance. Toutefois, il en savait si peu sur elle. Il était sans doute temps qu’ils apprennent à mieux se connaître tous les deux.

— Je veux tout savoir de toi, mon aimée. De ta naissance à maintenant.

Il lui caressa doucement le visage dans un geste empli d’une incroyable tendresse. Ils étaient tous les deux assis sur le lit de Thorïn, une simple bougie éclairait la pièce, les baignant de sa lumière mordorée.

Aria, à la demande de ce dernier, se mit à rougir. Il y avait tant et si peu de choses à dire à la fois. Elle ne savait pas par quoi commencer, mais une chose était certaine, elle ne voulait plus le moindre secret entre eux. Enfin presque. Il restait un point sur lequel elle ne pouvait pas encore se confier. Pas maintenant en tout cas, c’était encore bien trop tôt.

— Comme tu le sais, commença Aria, mon véritable prénom est Ariana, mais je préfère Aria. Je suis née tout au nord de la Terre du Milieu dans les Montagnes Infranchissables.

Le prince d’Erebor la regarda, surpris.

— Ainsi donc la légende qui prétend qu’un peuple vivait sur les Montagnes Infranchissables était vraie, murmura-t-il.

— Oui, reprit Aria, j’y suis née il a deux cent cinquante-cinq ans déjà et j’y ai vécu jusqu’au siècle dernier.

— Tu as deux cent cinquante-cinq ans ? répéta Thorïn en écarquillant les yeux, ce qui eut pour effet de faire encore plus rougir Aria.

— Oui, mon ami, mais tu sais, je suis encore très jeune pour une Drakonnite. Nous pouvons vivre pendant des milliers d’années sans jamais vieillir.

— Tu as soixante ans de plus que moi, souffla-t-il, et pourtant je me sens si vieux et las.

La jeune femme ne put s’empêcher de lui prendre la main.

— Tu n’es pas vieux, Thorïn, tu as encore de belles années devant toi et je serai ravie que nous les passions ensemble – elle s’empourpra à nouveau – si tu le veux bien.

Le nain la contempla un instant, digérant ces premières révélations. Aria vivrait encore très longtemps après lui, beaucoup d’années s’écouleraient encore… C’était incroyable et impensable à la fois. Il ne voulait même pas imaginer Aria, son Aria avec un autre que lui. Elle lui appartenait comme il lui appartenait. Mais avait-il seulement le droit de la condamner à la solitude quand il ne serait plus là ?

— J’ai toujours cru, reprit-il, que seuls les elfes étaient immortels.

— C’est le cas, dit-elle. Nous avons juste une espérance de vie un peu plus longue.

— Combien d’années ? voulut-il savoir, ce qui fit rire Aria.

Ce rire… Il aimait ce son.

— Je dirais énormément. Pour tout te dire, mon père s’est éteint à plus de six mille ans.

Sans prévenir, elle se pencha sur lui pour lui donner un doux baiser sur les lèvres.

— Je crois que je ne me lasserai jamais de toi, Thorïn, murmura-t-elle tout en se lovant plus étroitement contre lui.

Elle aimait enfouir son visage à la naissance de son cou et se permit de se griser de son odeur à pleins poumons. Qu’il sentait bon.

Ils restèrent ainsi enlacés, sans rien dire, savourant ce moment de tendresse bien mérité. Cependant, Thorïn ne put s’empêcher de se demander ce qui avait poussé Aria à les suivre jusqu’ici et pourquoi elle s’était retrouvée prisonnière du roi Thranduil. Même si certaines vérités pouvaient encore faire mal, il fallait qu’il sache. Il n’aurait jamais l’esprit tranquille sans cela.

— Aria, j’aimerai savoir deux choses : pourquoi tu étais prisonnière du roi Thranduil et pourquoi tu as voulu nous accompagner ? questionna-t-il alors de but en blanc.

Il la sentit se raidir dans ses bras. Il se prépara mentalement au pire, mais il savait que quoi qu’elle lui dise, il ne pourrait être en colère très longtemps contre elle.

— Il y a de cela très longtemps, commença-t-elle, bien avant ma naissance, mon père entretenait des rapports cordiaux avec le roi de Mirkwood. Ensuite, une alliance entre les elfes Sylvains et le peuple Drakonnite a été scellée. Je n’étais encore qu’une enfant, mais…

Aria s’interrompit un moment, se remémorant ces années, la découverte de cette alliance et de ce qu’elle impliquait. Comment le révéler à Thorïn sans qu’il se fâche ? Toutefois, il fallait qu’elle le lui dise, car s’il l’apprenait par Thranduil lui-même, il risquait encore de penser le pire d’elle.

— Il faut savoir que cette alliance comprenait un contrat entre le souverain Thranduil et mon père. Ce contrat impliquait son fils, et moi-même.

Thorïn se redressa un peu pour la regarder sombrement.

— Et qu’impliquait ce contrat ? demanda-t-il les dents serrées.

La jeune femme ferma les yeux un instant puis les rouvrit, le fixant sans ciller.

— Un mariage, dit-elle. Legolas et moi-même devions nous unir pour que l’alliance soit valide.

— Tu es fiancée à un elfe ?! cracha Thorïn, ulcéré.

— Non, Thorïn, je ne suis fiancée à personne. Nous n’avons jamais eu le temps de signer ce contrat et quand bien même nous l’aurions eu, nous ne l’aurions jamais fait… enfin personnellement, je m’y serais fermement opposée.

Aria, eu un frisson de dégoût en se remémorant des propos fort peu élogieux que le prince de Mirkwood avait eus à son égard et qu’elle avait surpris à l’époque. Il avait saccagé son innocence et ses rêves de petites filles en quelques mots. Non, jamais elle n’aurait épousé un elfe aussi arrogant et imbu de sa personne. Il était le digne fils de son père, elle n’en doutait pas.

— Pourquoi dis-tu que vous n’en aviez plus le temps ?

— Eh bien, entre temps, il y a eu les dégâts causés par Smaug, la mort de mon père et l’anéantissement de mon peuple.

— Et donc, supposa Thorïn, tu es devenue alors la prisonnière de Thranduil ? J’avoue que quelque chose m’échappe.

Aria poussa un léger soupir. Tout lui expliquer prendrait beaucoup de temps, mais elle l’aimait et ne voulait pas le perdre. Cependant, elle ne pourrait objectivement pas tout lui révéler… notamment sur la fameuse pierre tant convoitée, le cœur de la montagne ; l’Arkenstone.

— Non, je me suis rendue à Mirkwood pour lui demander asile et aide.

— Et tu t’es retrouvée en prison… quel sale type, cet elfe ! Roi ou pas il n’a vraiment aucun honneur.

Aria ne put s’empêcher de sourire devant les propos peu élogieux de Thorïn. Il n’était pas très loin de la vérité même si ce n’était pas tout à fait ça.

— En fait, au bout de quelques mois de tentatives de séduction acharnée, le Seigneur Thranduil m’a rappelé l’existence du fameux contrat qui selon lui était toujours d’actualité. Je t’avoue que j’ai été très surprise qu’il s’en préoccupe encore, car, étant la dernière de mon peuple, je ne devais plus avoir de très grande valeur à ses yeux. C’est là que je me trompais. En plus de pouvoir nous transformer en dragons, nous sommes aussi des magiciens aguerris. Je te laisse deviner la suite.

Thorïn était abasourdi par ces révélations. Aria lui appartenait, jamais il ne la laisserait à un autre et savoir qu’un contrat la liait aux elfes le rendait malade de rage.

— Que voulais-tu dire par « des mois de séduction acharnée… » ? demanda Thorïn, très suspicieux.

Il fut étonné de voir Aria éclater de rire à sa question. Cela n’avait rien de drôle. Il grogna de colère contenue.

— Excuse-moi, Thorïn, mais me souvenir de cela est tellement… enfin bref, comme je refusais obstinément de lier ma vie à celle de son fils, le roi s’est finalement proposé lui-même en tant qu’époux.

Le puzzle de cette énigme étant enfin résolu dans sa tête et, comprenant ce qui avait poussé le Seigneur elfique à mettre Aria en cellule, il sourit et eut un élan de fierté pour son aimée. Elle s’était battue contre cette idée. Elle aurait pu avoir le confort d’un foyer, un nouveau royaume et être reine, mais elle avait tenu tête, préférant la chaleur polaire d’un cachot au lit froid et sans attrait d’un elfe tout aussi glacial que sa prison.

— Pour finir, tu dois savoir que mon seul but était de venger mon peuple, ainsi que celui des nains et des hommes. Smaug devait payer pour ses horreurs commises, et j’étais résolue à être l’investigatrice de sa chute.

— Tu me rends fier, Aria, princesse Drakonnite, murmura Thorïn en l’attrapant par le cou dans un baiser passionné auquel la jeune femme se laissa entraîner avec plaisir.

— Tu es à moi Aria, jamais je ne te laisserai, jamais je ne t’abandonnerai.

Doucement, la jeune femme s’écarta en secouant la tête.

— Non Thorïn, je ne suis à personne, sauf à moi-même. Je ne veux pas que tu m’enfermes dans une pièce avec la peur au ventre de me voir partir ou de t’être enlevée.

Sans prévenir, elle se redressa et se plaça devant Thorïn, sans le quitter ses yeux. Une lueur étrange dansait dans son propre regard et un sourire séducteur égayait son visage.

D’un geste sûr, elle retira la chemise de lin qu’elle portait et se retrouva totalement nue devant lui. Thorïn aimait son corps pulpeux et plein de promesses de volupté. Il sentit son propre corps réagir face à ce qu’il voyait.

— Thorïn, soupira-t-elle en venant s’allonger sur lui et appréciant ses réactions de mâle, je ne suis pas de ton peuple, je n’ai rien d’une naine et pourtant…

Elle ne termina pas sa phrase, goûtant à l’exquise sensation qui montait en elle tandis qu’elle se frottait lascivement contre lui.

— Tu es juste ce qu’il me faut, Aria, murmura-t-il avant de retirer son pantalon pendant que la jeune femme lui enlevait sa chemise.

Lestement, il la prit par la taille pour la soulever et, sans prévenir, la fit coulisser sur son membre dur comme de l’acier. Les deux amants soupirèrent de bien-être.

— Je n’ai pas de barbe, gémit Aria tout en savourant la volupté montante.

— Je m’en contrefiche, grogna Thorïn, en imprimant un léger va-et-vient à son bassin pour mieux profiter du corps de celle qu’il aimait.

Le couple se perdit à nouveau dans les affres de la passion, profitant et goûtant l’un à l’autre jusqu’à ne plus savoir où l’un commençait et l’autre finissait. Leur union était parfaite même si une partie du cœur de la princesse Ariana pleurait celle qui dépérissait au fur et à mesure des décennies qui passaient.

oO§Oo

Tauriel admirait l’éclat lumineux de la lune lorsqu’elle sentit Kili s’approcher d’elle.

— Que fais-tu ? lui demanda-t-il en souriant.

L’ancien capitaine de la garde de Thranduil ne pouvait s’empêcher d’admirer ce nain à la mine et l’allure si insouciante. Il était toujours d’humeur égale et plutôt joviale. Comment ne pas l’aimer ? Comment ne pas se sentir bien avec lui ?

— Je regardais la lune et me repaissais de son éclat si éblouissant.

À ces mots, Kili haussa ses deux sourcils.

— Es-tu malheureuse de m’avoir choisi ? questionna-t-il de manière badine comme si sa question était sans importance.

Tauriel savait cependant que derrière ses manières insouciantes se cachaient des sentiments bien plus sérieux et forts. Cependant, elle ne put s’empêcher de le taquiner.

— Qui te dit que je t’ai choisi ? Sans doute en avais-je assez d’être sous la coupe du Seigneur de la Forêt Noire ? J’ai trouvé là une occasion de le fuir, c’est tout.

Le sourire de Kili s’étiola en quelques secondes et il fit carrément la grimace quand elle se mit à rire de bon cœur.

— Je… tu… bégaya-t-il.

— Je plaisante, Kili ! Si je suis ici, c’est pour toi et tu devrais le savoir.

Elle se pencha alors pour lui donner un tendre baiser qui lui fit retrouver un sourire sans fard.

— Ce n’est pas gentil de te moquer ainsi de moi, Tauriel. Je ne suis qu’un pauvre nain sans défense, répliqua-t-il après avoir quitté la douceur des lèvres tièdes et charnues de celle qu’il aimait.

— Sans défense ? répondit-elle avec ironie.

Elle le toisa avec insistance.

— Vraiment ? Si tu le dis.

Sans prévenir, elle repartit en direction de l’ancienne maison du Bourgmestre qui avait été investie par Bard et quelques villageois. Elle s’avisa du coin de l’œil que le nain la suivait toujours et elle put enfin laisser cours à la palette de sentiments qui lui étreignait le cœur depuis quelques jours déjà.

Les hommes avaient été circonspects quand ils avaient compris qu’elle était avec Kili. Bard également, mais personne ne l’avait jugée. Elle n’avait pas honte d’aimer Kili. Seulement, une infime partie d’elle-même avait peur que ce rêve ne se termine en cauchemar. Elle voulait être à lui comme une véritable femme. Jusqu’à présent, ils ne s’étaient contentés que de simples baisers volés ici et là. Kili semblait tenir à vouloir la laisser sur le piédestal sur lequel il l’avait placée. Elle était peut-être une elfine, mais elle était aussi faite de chair et de sang et ne voulait pas attendre un hypothétique mariage entre eux pour savoir ce que cela faisait d’être aimée et chérie, physiquement parlant.

Une fois qu’ils furent dans l’entrée de la plus grande demeure de Bourg-du-Lac, Tauriel se retourna vers Kili qui venait d’apercevoir son frère et qui le salua de loin.

— Kili, commença Tauriel en rougissant, je n’ai pas envie de dormir toute seule ce soir.

Elle avait osé faire le premier pas, elle espérait vraiment qu’il comprendrait ce qu’elle sous-entendait à demi-mot. Demain, ils devraient se rendre en Erebor et la jeune femme avait un mauvais pressentiment. C’était peut-être le seul moment qu’ils auraient pour…

— Tu veux que je te tienne un peu compagnie ? proposa gaiement Kili qui attrapa une pomme dans le panier à fruit qui se trouvait dans le vestibule et y croqua dedans à pleines dents. Tauriel soupira. Pourquoi fallait-il qu’il soit si naïf dans ce genre de circonstances ? Que n’aurait-elle pas donné pour avoir un mâle un peu plus entreprenant.

— Non Kili, marmonna-t-elle, je ne veux pas que tu me tiennes « juste compagnie », je veux que tu passes la nuit avec moi.

Elle le vit alors s’étrangler avec son morceau. Que les Valar en soient remerciés, il avait enfin compris.

— Mais… mais Tauriel, bégaya Kili, ce n’est pas bien, c’est…

— C’est quoi ? murmura-t-elle en s’approchant de lui. Je ne te plais pas, c’est cela ?

Kili écarquilla les yeux et coula un regard en direction de la pièce où se trouvaient son frère et quelques personnes.

— Écoute Tauriel, chuchota-t-il, si nous allions en parler en privé, dans la chambre où tu dors par exemple ?

Après tout, ce genre de conversation ne regardait personne.

— Très bien, marmonna-t-elle avant de lui emboîter le pas.

Cette nuit allait être très éprouvante pour ses nerfs s’il n’acceptait pas ce qu’elle voulait et attendait de lui. Pourquoi ce nain était-il si compliqué ?!

.

Un peu plus loin, Fili avait assisté sans le vouloir à l’interaction entre l’elfine et son frère. Il se sentait bien seul depuis que son ami de toujours lui avait préféré une femme, enfin une elfine surtout. L’inquiétude qu’il avait ressentie pour Kili avait masqué le sentiment de solitude que lui avait causé le rapprochement entre Aria et son Oncle.

Cette femme avait su lui mettre la tête sens dessus dessous avec ses sourires charmeurs et ses formes plus qu’appétissantes ; il avait nourri à son égard des sentiments proches de la luxure et… un peu de l’amour aussi. Il avait cru qu’elle pourrait s’intéresser à lui autrement que parce qu’il se montrait gentil et cordial avec elle. Il avait beau être un nain, il était aussi un homme avec tout ce que cela impliquait. Que n’aurait-il pas donné pour être celui qui aurait partagé ses prochaines nuits d’amour, de luxure et de tendresse ? Mais cela ne se ferait jamais sauf dans ses rêves les plus fous et les plus secrets. Il la voulait encore, même maintenant, tout en sachant qu’elle appartenait dorénavant à son Oncle. Imaginer Thorïn lui faire des choses que la décence réprouverait lui arracha un grognement de dépit. Il soupira lourdement en partant en direction de la salle commune. Une bonne bière lui ferait le plus grand bien.

Fantasmer sur celle qui allait très certainement devenir la femme de son Oncle, donc sa tante par alliance, n’était sans doute pas la meilleure des idées. Cependant, une partie de lui avait envie de dire à Thorïn qu’il l’avait vue et voulue en premier. Il avait vu comment il avait traité Aria au début, et il se demandait bien ce qu’elle avait bien pu lui trouver alors… oui, bon, d’accord, c’était un prince, mais lui aussi l’était, il avait la sagesse des ans et la fierté des descendants de Durïn. Et puis… c’était Thorïn, tout simplement. Il fallait qu’il s’y fasse, et si ces deux-là étaient heureux, cela valait la peine qu’il s’incline une bonne fois pour toutes. Et ce n’était pas comme s’il lui avait vraiment fait du rentre-dedans. Sans doute aurait-il dû, d’ailleurs.

Tout de même…

Tout de même, cela faisait fichtrement mal.

Arrivé, il prit une chope et se servit à ras bord. Avisant une place libre, il alla s’y asseoir pour broyer du noir jusqu’à ce que les brumes de l’alcool occultent tout sentiment et l’emmènent loin dans l’oubli.

Malheureusement pour lui, Bard, l’ayant vu arriver, vint s’asseoir à ses côtés.

— Alors, maître nain ? Demain est un grand jour pour votre frère et vous-même, lui lança Bard joyeusement.

Fili leva les yeux au ciel. On ne le laisserait donc pas tranquille, ce soir ?! Il n’avait pas envie ni d’être gentil encore moins d’être cordial.

— Oui, Kili et moi allons enfin découvrir la cité de nos ancêtres. C’est une bonne chose.

— J’espère que votre oncle nous donnera ce que nous lui demanderons, répondit Bard d’un ton suspicieux.

Fili le fixa un moment.

— Mon oncle paie toujours ses dettes, déclara-t-il d’une voix froide.

— Je l’espère pour nous, Fili, soupira l’archer. Cela dit, au vu de son discours il y a quelques jours, il m’a surtout donné l’impression que l’aider était un dû.

— Nous verrons bien, rétorqua Fili qui termina d’une traite sa bière.

Quand il eut avalé sa dernière gorgée, il se leva et prit congé.

— Je vous souhaite une bonne nuit, Bard.

— Vous aussi, maître nain, et si je puis me permettre, ce n’est ni l’heure ni le moment pour broyer du noir comme vous le faites.

Fili lui adressa un sourire crispé avant de sortir de la salle. Mais pour qui se prenait ce Bard pour lui dire comment se comporter ? Saleté d’humain ! Qu’il se mêle de ses affaires.

oO§Oo

Aria se réveilla en sursaut. Son cœur battait la chamade. Quelque chose n’allait pas, elle avait un affreux pressentiment. Avisant le côté droit du lit, elle vit que Thorïn dormait toujours. Il semblait si détendu ainsi. Fronçant les sourcils, elle ressentit un nouveau coup au cœur. Elle avait si mal. Quelque chose n’allait vraiment pas. Elle se leva du lit et ramassa la chemise que Thorïn lui avait prêtée. Elle l’enfila avant de récupérer une robe qu’il lui avait trouvée dans les anciennes affaires de sa sœur. Aria avait dû en augmenter un peu la longueur avec l’aide de la magie.

Sans faire de bruit, elle sortit dans les couloirs sombres du palais de Thorïn. Tout paraissait si calme, mais malgré tout, il lui semblait entendre des chuchotis un peu plus loin.

C’est avec anxiété croissante qu’elle se dirigea vers ces voix. Sans le vouloir, elle prit la direction des forges. De la lumière en sortait et des coups de marteau se répercutaient de façon de plus en plus audible au fur et à mesure qu’elle avançait. Intriguée et se demandant bien qui avait pu rallumer les fonderies à une heure pareille, elle hâta le pas. Les voix se firent alors plus fortes, plus insistantes. Elles lui déchiraient les tympans, lui vrillaient la tête. La jeune femme ne put qu’émettre de longs gémissements de douleur. Que lui arrivait-il, bon sang ?

C’est alors qu’elle les vit, là, au loin. Elle devait les rejoindre à tout prix.

oO§Oo

Quand Thorïn immergea des torpeurs du sommeil, il sut tout de suite que son aimée avait disparu. Elle n’était plus à ses côtés. Dès qu’il fut levé, il avisa les alentours de la chambre, mais elle était vide. Étrange. Où pouvait donc bien être Aria ? Il savait qu’elle était encore peu habituée au lieu et se doutait qu’elle ne devait pas être allée bien loin. Soufflant d’un coup, il chercha ses vêtements pour s’habiller.

Tandis qu’il ouvrait la porte, il entendit quelqu’un courir dans les couloirs. Ce devait être elle… quoique le bruit de pas était bien trop lourd pour être celui de la jeune femme.

Effectivement, il s’agissait de Bofur qui accourait à lui comme si sa vie en dépendait.

— Que se passe-t-il, Bofur ? s’inquiéta alors Thorïn.

— C’est Aria, répondit-il en haletant. Il faut que tu viennes, Thorïn.

Bofur semblait anxieux.

— Où ça ?! grogna-t-il en agrippant l’autre nain.

Quelque chose n’allait pas. Il pouvait le sentir. Une terreur sans nom étreignit sa poitrine.

— Aux forges, souffla Bofur.

— Aux forges ? Mais qu’est-elle allée faire là-bas ?! s’exclama Thorïn.

Bofur ne lui répondit pas, secouant la tête d’un air misérable. Le prince d’Erebor sut qu’il devait faire vite. Sans attendre, il courut jusqu’à là-bas et fut surpris de voir qu’elles étaient toutes allumées et mises en action. Dwalïn était déjà là, le visage fermé.

— Thorïn, si tu arrives à la raisonner, elle ne nous entend pas, grogna-t-il.

Que voulait-il dire ? Avançant rapidement, il comprit quand il dépassa son ami. Son cœur fit un raté dans sa poitrine. Par la barbe de Durïn ce n’était pas possible, elle n’allait pas…

— Aria, mon aimée, tu ne devrais pas te tenir si près du bord, commença-t-il d’une voix haute et claire.

Il ne devait pas paniquer. Surtout pas.

La femme de sa vie se tenait debout à la limite d’un précipice où des litres d’or en fusion se déversaient telle une cascade qui terminait sa course dans le vide.

Sans faire de bruit, le nain avança doucement vers elle. Elle ne lui avait pas répondu. Plissant les yeux, il vit qu’elle parlait, mais il n’arrivait pas à distinguer ses mots. Elle parlait bas et très vite.

— Aria ! recommença-t-il plus fort.

Elle se tourna lentement vers lui et Thorïn fut choqué de découvrir son petit visage éperdu de douleur. Des larmes rouges serpentaient le long de ses joues. Par Mahal ! jura Thorïn, elle pleurait des larmes de sang.

— Je ne peux pas, murmura-t-elle. Je ne peux pas lui faire cela, vous m’en demandez trop.

Thorïn comprit que ces paroles ne lui étaient pas adressées. Mais que lui arrivait-elle ?

— Non, non …

Elle secoua vivement la tête puis entama une litanie dans une langue qu’il n’avait jamais entendue. Sa langue maternelle, comprit-il. Elle était encore plus gutturale que la leur. C’était étrange de la voir là, murmurant des mots dans cette langue si proche de la sienne, mais qu’il ne comprenait pas.

Profitant de son inattention, il s’approcha encore un peu plus d’elle pour pouvoir la prendre dans ses bras. Toutefois, ce fut trop tard. Au moment où il allait l’atteindre, la jeune femme se jeta dans le vide. Tombant à genoux, il s’appuya de ses deux mains pour sonder le gouffre. Elle était là, en train de tomber et tout d’un coup il la vit changer. Le dos de sa robe se déchira et, dans une explosion assourdissante, deux ailes majestueuses apparurent pour se déployer d’un coup.

Le corps de sa bien-aimée s’allongea, son visage qu’il distinguait à peine se modifia et bientôt la princesse laissa place à un dragon aussi majestueux qu’il paraissait dangereux. Malgré tout, Thorïn ne laissa pas la peur assourdir ses sentiments. Il s’agissait toujours de celle qu’il aimait. Il ne devait ni ne voulait la laisser seule. Il la vit alors se jeter sous un jet de lave dorée pour s’ébrouer avant de remonter vers lui en poussant un hurlement tonitruant.

Alors que le dragon passait près de lui, le prince d’Erebor tenta l’impossible et s’agrippa de toutes ses forces aux écailles de son cou. D’un geste presque désespéré, il réussit à se hisser sur le dos de la bête et s’y accrocha du mieux qu’il le put. Le dragon ne le désarçonna pas. Sans doute ne s’était-il pas rendu compte qu’il avait quelque chose sur son dos. Mais c’était Aria, se rappela-t-il. Il se répéta cette phrase une bonne vingtaine de fois et ne réalisa pas qu’ils venaient de remonter la montagne. Bientôt, ils franchirent une sorte de plaine qui se trouvait un peu au-dessus. Le dragon s’y posa brutalement, jetant Thorïn sur le bas-côté.

Le nain se remit debout prestement, tout en avisant d’un œil la bête qui faisait de même avec lui. Ils se toisèrent une bonne minute et Thorïn voyant qu’elle n’attaquerait pas se décida à parler.

— Aria, je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis là. Je t’en prie, mon aimée, reviens-moi, la supplia-t-il.

En disant ces mots, il tendit un bras assuré, le regard fixé dans celui du dragon ; de son aimée.

— Aimée ? murmura le dragon en inclinant la tête. Qu’est-ce que vous connaissez à l’amour, nain d’Erebor ?

Thorïn vit bouger sa queue de plus en plus rapidement. Ses nasaux frémirent et un début de fumée en sortit. Elle n’allait tout de même pas le brûler vif ?

— Vous êtes des assassins, nains d’Erebor. Vous tuez ce que vous devriez préserver à tout prix.

— Mais qu’est-ce que tu racontes, Aria ?! hurla Thorïn. Tu sais très bien qui je suis. Arrête cela immédiatement ! Tu n’es plus toi-même.

Elle se remit à pousser de hauts cris stridents qui blessèrent durement les oreilles de Thorïn. N’y tenant plus, il se plaqua les deux mains par-dessus en tombant à genoux. C’était épouvantable. L’observant, il comprit qu’il ne s’agissait ni de cris de guerre ni de cris de rage. Elle souffrait terriblement. Il vit la tête d’Aria se balancer de droite à gauche. Il l’entendit distinctement psalmodier telle une litanie sans fin « non je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas… »

Son ventre se mit à rougeoyer furieusement et Thorïn pria Mahal une nouvelle fois pour que sa dernière heure ne soit pas encore arrivée. Il voulait faire confiance à Aria. Elle ne le tuerait jamais, elle l’aimait comme il l’aimait. Cependant, il devait faire quelque chose. Fort de cette conviction absolue, il se releva et se campa devant elle.

— Aria, je sais que tu es là. J’ai envie de croire, non, rectifia-t-il sur de lui, je sais que tu ne me feras jamais de mal.

Un grondement fut la seule réponse qui sortit des entrailles de la bête avant que sa gueule ne s’ouvre d’un coup, prête à cracher le feu de sa colère pourpre. Ne voulant pas laisser la peur occulter ses croyances absolues concernant celle qu’il avait choisie pour être sa reine, Thorïn attendit la peur au ventre.

C’est alors que le feu rougeoyant sortit de la gueule du dragon tel un geyser trop longtemps contenu.

Thorïn ferma les yeux et pria comme il ne l’avait jamais fait auparavant.

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A propos Darklinne 111 Articles
Auteure de roman et de fanfictions. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales.