28. Cours de Défense Contre les Forces du Mal*

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Cours de Défense Contre les Forces du Mal*


Thranduil


Je faisais les cent pas dans l’ancien bureau d’Elrond, attendant que le seigneur Celeborn daigne bien faire son apparition. La patience, sagesse des Elfes, me faisait défaut ce soir-là. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais raccompagné Cerise jusqu’à sa chambre et lui avais promis de l’y rejoindre après avoir obtenu les explications de notre hôte, si ce dernier voulait bien se montrer !

Je n’arrivais toujours pas à croire que Maeiell se trouve parmi nous, mais je dus mettre ma réflexion de côté, car au même instant, quelqu’un frappa à la porte puis entra sans attendre. Il s’agissait d’Induil que j’avais fait quérir par l’un de mes gardes.

— Vous m’avez convoqué, Votre Majesté ? demanda-t-il tout un s’inclinant devant moi.

Je lui fis un signe de la main.

— Savais-tu que Maeiell se trouvait ici ? le questionnai-je abruptement.

Mon conseiller écarquilla les yeux avant de se reprendre.

— Non, je l’ignorais, mon Roi. Vous me l’apprenez, affirma-t-il, étonné. La dernière missive que j’avais reçue du seigneur Celeborn au sujet de Maeiell nous apprenait qu’il lui avait refusé l’hospitalité, et à juste titre. C’était il y a longtemps et cette demande d’asile concernait la Lothlórien orientale et non Imladris.

J’inclinai la tête, pensif.

— Cerise et moi-même l’avons aperçue qui nous espionnait derrière un buisson, révélai-je alors. Elle nous a assuré qu’elle avait l’habitude de se promener le soir, mais elle n’a pas semblé surprise de nous voir.

Induil marcha jusqu’à la porte-fenêtre grande ouverte qu’il referma d’un geste sec.

— Comment allait-elle ? voulut-il savoir.

Je fis appel à ma mémoire pour lui répondre. En vérité, dans ma colère, je n’y avais guère prêté attention.

— Je ne saurais le dire, Induil. Elle semblait apeurée, mais sans doute était-ce parce que nous l’avons surprise…

Je fus interrompu par l’arrivée de Celeborn qui affichait son expression sereine habituelle, comme s’il ne venait pas de nous trahir en hébergeant notre ennemie, car c’était ainsi que je considérais Maeiell à présent. Elle avait tenté de nous faire du mal en conspirant contre nous, même si selon elle, ses actes n’avaient été qu’altruisme et bonnes intentions. Elle avait remis mon autorité en cause, elle avait voulu faire disparaitre Cerise. Y songer de nouveau fit ressurgir toute la fureur qui m’avait consumé à cette époque. Et les paroles de sa grand-mère, Elrina, me revinrent en mémoire. Si Cerise n’était pas mon Elenna, pourquoi avait-elle dit qu’elle était celle que j’avais tant espérée ? Je regrettais qu’elle soit partie pour l’Ithilien, car je ne pouvais plus lui demander d’explications à ce sujet.

— Avant que nous n’entamions cette discussion, débuta Celeborn qui prit le temps de nous servir à tous un verre du cordial de son beau-fils, je tiens à vous assurer que je n’ai jamais songé à aller à l’encontre de vos décisions.

Il nous invita à prendre un siège avant de s’asseoir lui-même. Je fis tourner le liquide dans mon verre et en bus une gorgée. Le Miruvor d’Elrond était réputé pour ses bienfaits dans toute la Terre du Milieu. Et pour cause, le breuvage était bon, mais fort.

— Je n’irai pas par quatre chemins, Celeborn, déclarai-je. Vous avez recueilli une personne que nous avons jugée et condamnée. J’aimerais que vous m’expliquiez pourquoi, ajoutai-je avec une retenue dont je ne me serais jamais cru capable.

Celeborn me dévisagea quelques instants puis reposa son verre sur le bureau. Ce dernier était parfaitement rangé et les missives qui s’accumulaient dans un coin avaient été classées avec soin dans une boite prévue à cet effet. Les plumes étaient bien alignées à côté d’une bouteille d’encre et les parchemins lissés. Le mari de Galadriel semblait apprécier l’ordre et la rigueur.

— Bien que la Terre du Milieu soit à présent en paix, commenta Celeborn, tout danger n’est pas écarté. Les Orques, par exemple, n’ont pas tous été éliminés. Les créatures de Sauron se cachent. Nous pensions qu’elles n’oseraient plus se montrer ou du moins qu’elles seraient moins agressives.

— Où voulez-vous en venir ? le coupa Induil avec perplexité.

— J’y viens, reprit notre hôte, impassible. Les attaques que nous avons recensées étaient presque inexistantes, mais depuis votre départ d’Eryn Lasgalen, nous avons constaté une recrudescence d’Orques dans nos contrées. Il semblerait qu’ils vous suivent.

Je fronçai les sourcils et me pinçai les lèvres, irrité.

— Qu’est-ce que cela signifie et quel est le rapport avec notre affaire ? demandai-je d’une voix blanche.

— Comme je vous l’ai expliqué un peu plus tôt, continua le Ñoldo, Cerise n’est pas une humaine comme les autres. Des forces fluctuantes l’entourent sans que mon épouse ait réussi à déterminer leur provenance.

Nous observâmes Celeborn qui méditait ses propres paroles. Pour le moment, il ne nous avait rien appris que nous ne sachions déjà, ce qui me frustrait au-delà des mots.

— Il m’avait pourtant semblé, argua Induil qui tapotait d’un doigt son accoudoir, que la dame Galadriel avait justement écarté l’idée que cette jeune fille soit autre chose qu’une humaine. Aurais-je tort ?

Notre hôte fixa mon conseiller avant de soupirer.

— C’est vrai, répondit-il enfin.

Celeborn changea de position avant de s’adosser un peu plus confortablement contre son siège.

— Toutefois, continua-t-il, Galadriel a eu une vision avant son départ. Une de celle dont elle ne peut révéler le contenu.

Sa phrase fut ponctuée par le hululement d’un hibou qui devait se trouver dans les bois à proximité. Les présages de Galadriel étaient  bien souvent hermétiques. Nonobstant, nous savions qu’elle les tenait des puissances supérieures elles-mêmes. C’est pourquoi il était rare que nous les prenions à la légère.

— Quand j’ai retrouvé notre jeune Cerise évanouie dans la forêt, reprit Celeborn comme si de rien était, elle n’avait rien d’humain. J’ai cru déceler une autre forme cachée derrière cette apparence que nous connaissons tous. Cela n’a duré que quelques secondes, mais cela a suffi à me confirmer sans aucun doute possible ce que ma femme m’en avait révélé.

Induil me jeta un coup d’œil hésitant et je compris à son regard qu’il avait du mal à comprendre les propos de Celeborn. Moi-même, je me sentais perdu. Si Cerise n’était pas humaine, qu’était-elle alors ?

— Quel est le lien entre la présence de Maeiell et ce que vous venez de dire ? insistai-je froidement.

Si le Ñoldo pensait nous embrouiller l’esprit avec une nouvelle histoire à dormir debout, c’était qu’il connaissait mal l’entêtement des Elfes sylvains d’Eryn Lasgalen.

— Nous avons trouvé cette Elfine aux portes de la mort il y a une semaine environ, expliqua Celeborn. Comme vous le savez, il est de notre devoir de venir en aide aux nôtres, quoi qu’ils aient pu faire par le passé. Nous l’avons donc ramenée à Imladris puisque c’était là que nous nous rendions.

Induil et moi acquiesçâmes de concert. Nous aurions fait la même chose, car cela faisait partie de nos lois et de nos traditions.

— Vous a-t-elle raconté par qui elle avait été attaquée ? demanda mon conseiller en avalant une nouvelle gorgée de son breuvage.

— Des Orques, révéla Celeborn.

Cette nouvelle nous plongea dans une profonde perplexité. Les Terres étaient censées être plus sûres.

— Pourquoi ? murmura Induil. Cela n’a pas de sens. Depuis l’effondrement de Dol Guldur et la destruction de l’Anneau Unique, les créatures de Sauron se cachent. Pourquoi se montreraient-ils à présent ?

— Nous surveillons activement les frontières de nos royaumes,  précisa Celeborn, et pour le moment, aucun des nôtres n’a été agressé. Ce qui est arrivé à Cerise et Maeiell m’a tout l’air d’être deux cas isolés.

Sans doute, pensai-je, mais cela n’était pas à prendre à la légère. Tout était possible et nous devions envisager le pire.

— Rien ne doit être laissé au hasard, déclarai-je. Si notre cortège est visé, il y a forcément une raison.

Celeborn hocha la tête sans me quitter des yeux.

— C’est pourquoi nous avons gardé Maeiell ici. J’avais eu l’intention de vous en parler demain matin, expliqua-t-il, et c’est aussi pour cette raison que Cerise, si elle reste avec vous, doit impérativement apprendre à se défendre. Si des ennemis cherchent à l’atteindre, il faut qu’elle puisse riposter. Par la même occasion, j’aurais aimé faire plus ample connaissance avec elle, découvrir ce qu’elle nous cache et…

Je ne pus m’empêcher de rire. Il en était encore à croire à des chimères.

— Sans vouloir me montrer offensant, Mellon nìn, commençai-je, je crois que vous vous faites des idées. Cerise est peut-être différente, soit, mais je ne pense pas qu’elle vous révélera plus que vous ne sachiez déjà sur elle.

— Cela, cher Thranduil, je ne me permettrais pas de l’affirmer, objecta Celeborn en souriant franchement.

Son assurance me déstabilisa, mais je ne le montrai pas.

— Je suis inquiet, lança Induil. Est-ce une bonne idée de garder cette jeune fille avec nous, mon Roi ? me demanda-t-il avec appréhension.

Ma poitrine se contracta douloureusement à cette question que je n’avais pas anticipée de la part de mon conseiller. Il avait raison, bien entendu. Le plus sûr serait de la laisser aux bons soins de Celeborn, mais j’étais égoïste et je ne voulais pas me séparer d’elle tant que nous serions sur le même continent. Je savais que je bafouais mes vœux envers ma bien aimée épouse et de fait, j’aurais dû abonder dans le sens d’Induil. Mais je ne le pouvais pas. Étais-je en train de céder à quelques forces obscures ? Loin d’être effrayé, je souris à cette pensée. Indéniablement, je me laissais aveugler. Sinon pourquoi mon âme chantait-elle d’allégresse à cette affreuse décision ?

— Majesté ? me rappela Induil, troublé. Allez-vous bien ?

Je tournai mes yeux vers lui et émis un petit rire de gorge.

— On ne peut mieux, cher Induil. L’idée de laisser Cerise à Imladris est sage, approuvai-je – je vis les deux Elfes soupirer de soulagement –, cependant, je ne le suis pas moi-même. Cerise continuera son voyage en ma compagnie, et ce jusqu’à la fin.

— Mais, objecta mon conseiller en se redressant vivement. En plus de vous mettre en danger, cela risque d’avoir des répercussions catastrophiques sur nos gens. Je vous supplie de revoir votre décision, Majesté !

Je me levai à mon tour et Celeborn fit de même.

— Ma décision est prise, Induil, répliquai-je froidement. Celeborn, continuai-je en avisant le Ñoldo qui me fixait, les sourcils froncés de désapprobation, Cerise apprendra à se défendre. Je vous accorde un mois, pas plus, pour lui enseigner les bases. Ensuite, nous reprendrons notre route. Une fois que j’aurais embarqué avec les miens, Legolas la raccompagnera à Imladris. Quant à Maeiell, je ne veux pas la voir. Elle est votre invitée, ce que je respecte, mais qu’elle se tienne loin de ma présence. Cela vous convient-il ?

L’Elfe s’inclina, une main posée sur sa poitrine en signe d’accord. Je donnai un coup de menton et sortis du bureau sans attendre.

Je pris le couloir qui menait aux appartements que Celeborn et ses petits-fils m’avaient octroyés. Je me sentais las et dormir me ferait le plus grand bien. Toutefois, l’image de ma petite humaine s’imposa à moi. Cerise… Que pouvait-elle bien être ? Et si Celeborn se trompait ? Je secouai la tête pour chasser ses idées pernicieuses. Ce n’était guère le moment de songer à l’impossible.


Cerise


J’avais la gorge nouée et j’avais beau me tourner dans tous les sens, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Il s’était passé tant de choses depuis que le seigneur Celeborn m’avait retrouvée inconsciente dans ce fourré. Imladris était une source d’émerveillement perpétuel et la soirée avait été agréable, même si l’idée d’apprendre à me défendre ne m’avait pas fait plaisir. Mon estomac se tordit d’appréhension à cette évocation. C’était stupide, mais je n’avais pas l’âme d’une guerrière et je n’avais pas honte non plus d’avoir de preux chevaliers autour de moi pour me protéger. Ce n’était pourtant pas leur mission et depuis notre départ des bois de Vertes-Feuilles, j’étais celle qui créait le plus de problèmes à Thranduil et ses gens. Par le passé, je me serais enferrée dans l’idée de rentrer chez moi, que tout ceci était une vaste blague, mais plus aujourd’hui. En vérité, j’étais terrifiée. La perspective de me retrouver seule et de changer de vie une nouvelle fois attisait mes craintes. Thranduil et son peuple étaient devenus mon monde, quoiqu’il soit évident que je leur apportais bien moins que ce que j’apprenais d’eux quotidiennement. Au contraire, j’étais une source continuelle de complications, au point qu’ils soient à présent obligés de m’apprendre à me battre.

Parce qu’ils ne pouvaient pas toujours être derrière moi. C’était un fait indubitable.

L’idée de connaître quelques bases n’était pas déplaisante, mais je savais que la tâche ne serait pas aisée. J’avais vu les hommes de Thranduil s’entraîner. Manier l’arc ou l’épée… Je ne me voyais pas y arriver. Je n’étais pas lâche, juste réaliste. Peut-être qu’une autre fille à ma place aurait été ravie de pouvoir faire ses preuves. J’étais loin d’être aussi « badass » comme on appelait les filles fortes dans mon monde. Je n’étais pas dure, je ne savais pas tenir tête avec intelligence, j’étais juste moi-même. Une jeune femme tentant de survivre comme elle le pouvait, avec son mauvais caractère, dans un univers compliqué où la technologie que j’avais connue n’existait pas. Je n’avais pas oublié du jour au lendemain ce que j’étais ni d’où je venais, mais tout cela me paraissait aussi vague que lointain, comme un souvenir qui tend à s’effacer au fil des jours.

Lasse de tourner en rond et sentant les larmes poindre, je sortis du lit et me dirigeai vers la porte-fenêtre fermée. Je l’ouvris et profitai de l’air frais. En relevant la tête, je vis les étoiles dans le ciel scintiller de mille feux. Les larmes coulèrent librement sur mes joues et je me pris à vouloir être à leurs côtés. Me perdre dans la voûte céleste et ainsi oublier mes propres tourments.

Je ne sus combien de temps je restai prostrée ainsi. Je n’entendis même pas la porte s’ouvrir et je sursautai doucement quand je sentis le délicieux contact de lèvres chaudes sur mon cou. D‘agréables frissons me parcoururent l’échine. Je reconnus aussitôt l’odeur de chèvrefeuille si caractéristique de Thranduil. Celui-ci m’enlaça contre lui, ses mains reposant sur mon ventre. Aussi stupide que cela puisse paraitre, sa présence me rasséréna plus que n’importe quoi d’autre. Je fermai les yeux et me laissai aller contre lui, jouissant de ces instants qui ne dureraient pas, j’en avais conscience.

— Je pensais vous trouver endormie, Melda Heri, chuchota-t-il tendrement contre mon oreille.

J’ouvris mes paupières et lâchai un soupir.

— Comment me reposer avec ce qu’il se passe ? dis-je d’un ton morne. Je disparais sans m’en rendre compte. Avant cela, j’ai été enlevée par des Orques, ce qui vous a conduits à vouloir m’apprendre à me défendre…

Thranduil pressa ses paumes contre moi et m’embrassa le sommet de ma tête.

— Je suis une source perpétuelle de problèmes pour vous, terminai-je tristement.

— Ce n’est pas vrai, Cerise, contra Thranduil. Vous n’y êtes pour rien. Et savoir vous défendre vous apportera bien plus que vous ne pouvez l’imaginer.

J’eus un rire de gorge.

— Cela vous permettra de ne pas vous inquiéter continuellement pour moi, c’est certain. J’ai un don pour me retrouver dans les pires situations possible, à croire que je le fais exprès, me lamentai-je.

Mon Elfe me retourna face à lui et saisit mon menton entre ses doigts. Il le releva pour que nos yeux se croisent.

— Arrêtez de vous comporter comme une lâche, Cerise, gronda-t-il. Vous ne l’êtes pas, je le sais, et j’ai confiance en vos capacités. Vous vous en sortirez, c’est un ordre !

J’aurais aimé contester, mais il m’en empêcha en capturant mes lèvres. Quand notre baiser s’approfondit et que mes soupirs de plaisirs accompagnèrent ses propres gémissements, je sus que le reste de la nuit serait bien plus agréable.

Je me laissai aller à la volupté du moment, oubliant mes problèmes pour un court instant. Demain serait un autre jour.

.

.

— Attention, Cerise ! m’avertit, trop tard, Elladan tandis que l’épée de bois s’abattait durement contre mon flanc droit.

Je poussai un cri de douleur et essuyai aussitôt les larmes qui coulaient de mes yeux. Elrohir n’y avait pas été de main morte. Au début, j’avais été choquée qu’il y mette autant d’ardeur. Les jumeaux m’avaient expliqué que même si nous allions simuler un combat, celui-ci devait avoir un minimum de réalisme.

— Si on vous attaque à l’épée, répéta Elrohir en se remettant en position, elle ne sera pas de bois et ce n’est pas juste un bleu que vous aurez !

Je grognai un vague « oui », avant de parer maladroitement son coup.

— Bien ! me complimenta Elladan qui supervisait cette nouvelle leçon. Attention, Cerise, restez concentrée ! cria-t-il quand je détournai rapidement les yeux dans sa direction.

Dans l’action, j’eus à peine le temps de me jeter à terre pour éviter la pointe de l’arme de mon assaillant.

— C’est assez pour aujourd’hui, intervint Elrohir.

Il s’avança jusqu’à moi et m’aida à me relever. J’étais trempée de sueur et couverte d’herbe.

— Vous avez fait de beaux progrès à l’épée, déclara Elladan qui nous rejoignit.

Je respirai difficilement tout en les dévisageant. J’étais au bord de l’épuisement et Elrohir semblait sortir de sa toilette matinale. Ce n’était pas juste !

— Les femmes ne sont pas faites pour se battre, arguai-je, de mauvaise foi.

Les jumeaux ricanèrent tout en secouant à l’unisson leur tête si identique.

— Nous ne sommes pas d’accord sur ce point, objecta Elladan en souriant. Notre sœur sait très bien manier l’épée et nous avons connu une jeune humaine du Rohan qui se battait comme un homme, sinon mieux. Son courage et sa ténacité sont chantés dans de nombreuses contrées, vous savez, termina-t-il, goguenard.

Je me mordis l’intérieur de la bouche pour éviter de pester une nouvelle fois. J’étais à bout. Mon corps était perclus de douleurs. Je n’y arriverais jamais, voilà ce que je pensais, mais je ne pouvais pas le leur dire. Me plaindre ne servirait à rien.

Les fils d’Elrond récupérèrent les épées et les rangèrent dans un sac de toile qu’ils transportèrent jusqu’à la forge qui se trouvait à côté de notre terrain d’entraînement. Je les suivais du regard quand Elrohir se retourna vers moi.

— Vous devriez quérir votre servante pour qu’elle vous prépare un bain revigorant, cria-t-il dans ma direction. Nous nous reverrons un peu plus tard.

Il m‘adressa un signe de la main et, soulagée, je claudiquai péniblement jusqu’aux marches menant à l’une des terrasses principales.

 La journée était déjà bien entamée et nous étions en milieu d’après-midi. J’avais commencé les cours de Défenses contre les Forces du Mal – ne pas rire, Cerise, retiens-toi ! – depuis un bon moment, mais j’avais cessé de compter les jours.

Quand Legolas et les jumeaux m’avaient entretenue de leur décision de m’apprendre à me défendre, je n’avais pas pu m’empêcher de leur demander si j’aurais moi aussi une baguette magique pour ces fameux cours de DCFM. Évidemment, ma blague était tombée à l’eau, car il aurait fallu qu’ils connaissent les romans Harry Potter, ce qui n’était pas le cas. Il n’empêche que cela m’avait bien amusée sur le coup.

Je me raccrochais encore à ce que j’avais perdu, bien que tout me paraisse de plus en plus lointain, presque irréel.

Legolas m’enseignait les rudiments du tir à l’arc et, pour le moment, j’en étais encore à tenter de tenir cet engin sans que la flèche me traverse le pied. Le fils de Thranduil se montrait d’une patience infinie alors qu’à sa place j’aurais volontiers abandonné tout espoir. Je me débrouillais mieux à l’épée et en gymnastique. En effet, j’avais aussi des cours de remise en forme et honnêtement, pour quelqu’un qui fuyait le sport depuis tant d’années, ce n’était pas chose aisée.

Je découvrais que le monde était cruel. Je souffrais le martyre en silence depuis tant de jours que j’évitais d’y penser pour ne pas me faire plus de mal.

Mais je souffre ! Oh, oui ! J’ai mal partout, la vie est trop injuste, je veux me coucher et ne plus jamais me lever, songeai-je en pleurant intérieurement.

Parce que si je montre mon désespoir, je suis sûre qu’ils seront tous déçus et je ne veux pas les décevoir, eux qui prennent tant soin de moi.

C’est sur les genoux que je gravis cette montagne infranchissable de marches qui menaient à la coursive abritant ma chambre.

— Cela ne doit pas être évident pour vous, murmura la voix ô combien insupportable de Maeiell.

Heureusement que je tenais fermement la rambarde de pierre, sinon je serais tombée à la renverse. Je ne supportais pas l’idée de la voir ici ni qu’elle me voie dans cet état. Elle m’avait fait du mal par le passé. Je n’étais pas spécialement rancunière, mais j’étais loin d’être idiote. J’étais certaine qu’elle avait une quelconque idée néfaste derrière la tête. Sinon, pourquoi venir me narguer ainsi ? Thranduil m’avait assuré qu’elle ne nous ferait pas de mal et qu’elle se tiendrait éloignée de nous. Si elle respectait cet engagement en présence du souverain, il en allait autrement quand j’étais seule. Elle profitait de mes moments de faiblesse pour me surprendre et empoisonner mon air de ses regrets factices. Je sentis un élan de fureur monter en moi que je ne refrénai pas, bien au contraire.

— Pousse-toi de mon chemin, sale garce ! aboyai-je en la bousculant sciemment.

Elle recula en se tenant le bras, là où je l’avais touchée.

Je ne lui faisais pas confiance du tout. Malgré sa politesse de façade, je restais persuadée qu’elle cherchait toujours à m’atteindre. Elle ne riposta pas, se contentant de gémir doucement avant de prendre la fuite à toutes jambes. Je l’enviai. Elle n’avait aucun problème pour se déplacer, contrairement à moi.

En arrivant dans ma chambre, je vis que Lalaith était déjà là, le tub rempli d’eau fumante. Je faillis me jeter à son cou pour l’embrasser.

— J’ai pensé que cela vous ferait plaisir de pouvoir vous détendre après cette journée harassante, dit-elle tout en m’aidant à retirer délicatement ma tenue.

Pour mes séances de tortures, pardon, d’entraînements, Celeborn m’avait fait confectionner plusieurs tenues adéquates qui se composaient d’une chemise de lin crème aux manches bouffantes, d’un corset en cuir qui protégeait ma poitrine tout en me ceignant la taille et d’un pantalon sombre en étoffe solide. Je portais des bottes en peau de daim souple dont la semelle me donnait l’impression de marcher sur de la mousse à chaque pas. Pour les leçons de tir à l’arc du matin, j’avais une épaulière en surplus et des gants en cuir souple. Un sacré attirail, il fallait le reconnaître. Nous étions très éloignés des tenues affriolantes des guerrières d’animation japonaise.

Une fois dévêtue, je me glissai sans attendre dans l’eau bienfaisante et poussai un gémissement de béatitude en m’immergeant jusqu’au menton.

Je dus m’endormir, car je m’aperçus à peine que Lalaith était en train de me laver la tête. Quand elle eut terminé, je finis par sortir du bain et la laissai s’occuper de moi sans broncher. J’étais encore somnolente et n’aspirais qu’à prendre un bon café pour me donner un coup de fouet. Je revêtis une robe fluide de style Empire d’un joli vert soutenu et l’Elfine termina ma toilette par une coiffure à la mode de Fondcombe. Apprêtée, je partis à la recherche des cuisines. J’étais certaine d’y trouver Gimli. Il aimait bien tenir compagnie aux commis quand ces derniers s’activaient pour le repas du soir. Je marchais d’un bon pas quand j’aperçus Celeborn dans une pièce que je n’avais pas encore visitée. En me voyant, ce dernier me fit signe de le rejoindre. J’allai à sa rencontre sans me faire prier et poussai un petit cri de surprise en découvrant l’endroit où il se trouvait. Un léger feu de cheminée crépitait au fond de la salle remplie de livres et de parchemins posés sur d’imposantes bibliothèques en chêne. Mes yeux s’attardèrent sur une immense tapisserie suspendue sur l’un des murs. Elle représentait diverses scènes de la vie quotidienne ainsi que des batailles. Sur l’un de ses côtés, deux arbres magnifiques m’interpellèrent. Tous deux semblaient illuminer une partie du tissu, puis un peu plus loin une énorme araignée me fit tressaillir et…

— Il s’agit des arbres de Yavannah : Telperion le blanc et Laurelin le doré. Le lune et la soleil, car l’un donne des fruits et l’autre des fleurs. Malheureusement, ils furent détruits par Morgoth* et Ungoliant*, révéla Celeborn qui s’était redressé. Un jour, je vous conterai cette triste histoire plus en détail. En attendant, venez donc vous asseoir à mes côtés, mon enfant, m’enjoignit-il en ramenant un second fauteuil à côté du sien.

Je délaissai les dessins pour me concentrer sur mon compagnon. C’était la première fois, depuis que nous nous connaissions, que nous nous retrouvions seuls. Celeborn était un Elfe intimidant. Il avait cette beauté froide, presque irréelle qui sied à ceux de son peuple. Il me dévisageait avec une intensité que je ne lui avais encore jamais vue. Comme s’il était capable de lire en moi. En cet instant, il me rappela son épouse, la détestable Galadriel.

Nous nous observâmes un moment, puis je reportai mon regard sur les tapis moelleux qui recouvraient le sol.

— C’est ici que nous venons nous détendre, autour de poèmes, de quelques chants, ou simplement pour le plaisir de la méditation, m’apprit Celeborn.

J’acquiesçai, ne sachant quoi répondre d’autre. Souhaitait-il que je lui déclame quelques vers ? Je n’étais pas douée en poésie et je ne connaissais que des poèmes appris à l’école.

— C’est très joli, finis-je par dire, mal à l’aise.

Le mari de Galadriel éclata de rire et ma mâchoire faillit se décrocher de stupéfaction. C’était la première fois qu’il se laissait aller ainsi en ma présence.

— Parlez-moi de vous, Cerise, commença-t-il. Nous n’avons jamais pris le temps de mieux vous connaître.

— Que voulez-vous savoir exactement ? demandai-je ne sachant quoi trop lui dire.

Ma vie n’avait rien d’extraordinaire. Et elle était bien courte en comparaison de la sienne.

— Votre enfance, par exemple, me proposa-t-il. Je suis curieux de découvrir quelle a été votre vie. Et puis ce monde d’où vous venez me semble bien complexe.

Je me débarrassai de mes chaussures d’un geste désinvolte et remontai mes pieds nus sur le fauteuil avant d’enlacer mes genoux tout en soupirant. Celeborn ne le savait pas mais il m’en demandait beaucoup. Je l’avisai, me demandant si avec lui il serait plus facile de m’épancher sur les secrets que je gardais enfouis en moi depuis tant d’années. Il me contemplait, un sourire avenant aux lèvres. Je décidai de me lancer. Il serait le premier à qui je révélerais tout cela. Même Thranduil n’en savait rien. Et pour cause, seul son passé avec Elenna avait compté jusqu’ici. Ma vie d’avant ne l’avait jamais intéressé et une part de moi en était profondément blessée.

— Pour tout vous avouer, seigneur Celeborn, je ne garde aucun souvenir de ma petite enfance suite à un accident de poney, débutai-je d’une voix mal assurée.

J’avais l’impression de raconter une histoire qui n’était pas la mienne.

— Hormis cela, j’ai eu une vie heureuse avec des gens aimants. Vous savez, j’ai été adoptée, je n’ai jamais connu mes véritables parents, ajoutai-je sans pouvoir me retenir.

Un long silence s’installa ensuite. Celeborn me contemplait, les yeux plissés, et j’eus l’impression qu’il en attendait davantage. Que pouvais-je lui dire de plus ? C’était la première fois que j’en disais autant sur moi à quelqu’un.

— Ce monde qui est le vôtre, demanda-t-il alors, vous manque-t-il ?

Je réfléchis quelques instants avant de lui répondre. Plus d’un an auparavant, j’aurais dit « oui » sans aucune hésitation.

— Pour tout dire, plus vraiment, avouai-je, un peu étonnée de ne pas ressentir le moindre regret. J’adorais ma vie d’avant, c’est vrai, j’étais heureuse, aimée et satisfaite. J’ai mis un bon moment avant de me familiariser au royaume de Thr… du Roi Thranduil, me repris-je en rougissant sous mon impair.

— Je vois, dit Celeborn à qui mon erreur n’avait pas échappé. Vous semblez bien proche du roi sylvestre, continua-t-il. C’est un constat aussi étonnant qu’inédit, vous savez. Thranduil est réputé dans nos contrées pour être un Elfe très peu amène envers les hommes, mais aussi envers tous ceux qui ne sont pas de son peuple. Un Elfe sauvage et égoïste.

Je soupirai doucement et réfléchis à ce que j’allais dire ensuite. La vérité ? Une demie ou carrément mentir ? Je n’aimais pas cette dernière option.

— Il ne m’aimait pas beaucoup au début, commentai-je dans un murmure. J’ai même régulièrement fréquenté ses cachots ! terminai-je en haussant le ton.

— C’est exact ! répliqua Celeborn qui se leva, nous en avons aussi entendu parler. Et pourtant, aujourd’hui vous êtes considérée par les siens comme sa compagne.

Heureusement que j’étais assise. L’allusion de Celeborn sonnait comme une accusation. Me dire qu’il savait certainement ce qui me liait à Thranduil ne me plaisait pas. Cependant, ce n’est pas comme si Thranduil lui-même avait essayé de le cacher. Bien au contraire, puisqu’il pensait que j’étais sa femme disparue.

— Je ne le suis pas, dis-je d’une voix morne.

Ce n’était pas un mensonge puisque je n’étais vraiment pas sa femme. Personne ne pouvait me le reprocher.

Celeborn acquiesça avant de venir se planter devant moi. Je me sentais toute petite face à cet Elfe qui m’observait de toute sa hauteur.

— Vous éprouvez des sentiments inappropriés pour Thranduil, Cerise, déclara-t-il d’une voix douce qui contrastait avec son propos. J’aimerais vous dire d’y mettre fin sur-le-champ, mais j’ai également conscience que ce n’est pas si simple. Les élans du cœur sont pernicieux malgré leur pureté.

Le mari de Galadriel s’agenouilla devant moi et me prit une main qu’il tint dans les siennes.

— Cerise, ce que je vais vous dire doit rester entre nous mais je pense que mon épouse vous a jugée trop vite. Je ne crois pas que vous soyez humaine. Quand je vous ai retrouvée inanimée, vous brilliez de mille feux et votre apparence était différente. Jusqu’à ce que vous reveniez à vous, vous n’aviez plus rien d’humain.

J’eus un mouvement de recul, mais Celeborn raffermit sa prise.

— Je ne sais pas, fis-je, apeurée. Je ne comprends même pas ce que vous racontez.

Il me relâcha et se releva aussitôt.

— J’ai accordé la permission à Thranduil que vous l’accompagniez jusqu’aux Havres Gris, expliqua Celeborn. Une fois vos adieux faits, Legolas et son ami le nain vous raccompagneront jusqu’ici. Nous trouverons un moyen d’éclaircir ce mystère.

L’Elfe m’adressa un sourire chaleureux avant de s’incliner, sa main contre sa poitrine.

— Je dois vous laisser, Cerise, mais j’ai été ravi de discuter avec vous. Vous pouvez rester ici pour vous détendre avant le repas du soir, proposa-t-il avant de me quitter.

Je regardai sa chevelure argentée disparaitre et m’appuyai contre le dossier de mon fauteuil. Je le soupçonnais de deviner la nature exacte de ma relation avec Thranduil, toutefois il avait préféré dévier le sujet. C’était un soulagement. Je commençai seulement à comprendre que notre histoire, en plus d’être vouée à une issue douloureuse, était aussi très malvenue.

C’était une perspective bien cruelle, je devais le reconnaître, mais que pouvais-je y faire ? Mal à l’aise, je me levai et sortis de la pièce pour découvrir Fondcombe plus en amont. Il était encore tôt, j’avais le temps de profiter d’une promenade qui me ferait le plus grand bien.

Les appartements du maître de Fondcombe ainsi que les nôtres se trouvaient au dernier étage de la bâtisse principale. Je descendis l’escalier qui débouchait sur une immense coursive en pente qui m’entraîna un peu en deçà du rez-de-chaussée de la résidence. Mes pas m’emmenèrent devant un jardin luxuriant au centre duquel une fontaine majestueuse déversait de l’eau dans un grand bassin. Les haies n’étaient pas taillées et pourtant elles semblaient garder un ordre bien établi. Je suivis une des allées menant à une petite maison qui ressemblait beaucoup à un temple. L’extérieur était sublime. De hautes colonnades soutenaient un toit plat orné d’arabesques elfiques. Je gravis les quelques marches qui donnaient sur un intérieur plutôt sombre.

En m’approchant de la seconde entrée, j’aperçus deux grands braseros illuminer le reste du temple. De lourdes tapisseries représentant certainement des divinités étaient tendues de part et d’autre de la salle. Au fond se tenait une gigantesque statue. Je redressai la tête pour mieux la regarder. Il s’agissait d’une femme qui tenait une lampe à la main. L’autre était tendue vers les visiteurs en une invite tacite. Quand mon regard se baissa sur la grande estrade devant l’effigie, je fus surprise de découvrir un Elfe agenouillé. Il était en pleine prière, compris-je. Prise d’une impulsion, j’avançais jusqu’à lui et reconnus Thranduil. Mon souffle se bloqua dans ma poitrine. Néanmoins, je dus faire du bruit, car il se tourna vers moi avant de reporter son attention vers l’effigie. Il lui murmura quelque chose, souffla la bougie au centre de la table placée au pied de l’estrade et se redressa.

— Que faites-vous ici ? me demanda-t-il quand il fut arrivé à ma hauteur.

Il n’y avait pas trace de colère ou d’animosité dans sa voix, je crus même y déceler une certaine tendresse.

— Je me promenais, et mes pas m’ont menée jusqu’ici, lui répondis-je. D’ailleurs, où sommes-nous ? voulus-je savoir.

— Il s’agit d’un havre dédié à Varda Elentári, la plus grande et majestueuse Valië, épouse de Manwë Sulimo, m’indiqua Thranduil.

Je pouvais sentir toute la vénération qu’il ressentait à leur égard. C’était assez étrange de l’entendre parler avec tant de dévotion.

— Le propre temple de Manwë se trouve à quelques mètres de celui-ci, m’apprit mon Elfe tout en me prenant la main pour m’emmener dehors.

— Je ne savais pas que vous aviez plusieurs dieux, fis-je, étonnée. J’avais cru qu’il n’y avait qu’Eru.

Je ne devais surtout pas repenser à la petite fille de mon rêve sous peine de me ridiculiser.

— Les Valar sont les puissances supérieures que nous prions régulièrement. Ils sont ceux qui nous conseillent, nous dirigent… Eru, quant à lui, est notre père à tous. Le créateur de ce monde.

Je hochai la tête. J’avais envie de découvrir ce que Thranduil avait bien pu vouloir auprès de cette Varda, mais j’avais peur d’être indiscrète. Mon Elfe nous conduisit dans un petit jardin à proximité du bâtiment principal. À cette heure-ci, l’endroit était désert. Il nous désigna un banc de pierre et nous nous y assîmes.

— Vous aviez raison, Melda Heri, commença-t-il en me couvant d’un regard appuyé. Vous n’êtes pas celle dont j’ai longuement espéré le retour. Le seigneur Celeborn m’a ouvert les yeux à ce sujet, enchaîna-t-il avant de saisir une mèche de mes cheveux entre ses doigts.

La nouvelle n’aurait pas dû m’affecter et pourtant, je sentis mon cœur exploser de douleur dans ma poitrine. Thranduil allait-il m’abandonner ici, maintenant qu’il savait que je n’étais pas son Elenna ?

— Alors ? fis-je dans un murmure à peine audible.

— Alors rien, répondit-il précipitamment. Je ne comprends pas moi-même ce qui nous arrive, mais je n’ai aucune envie que cela cesse, Cerise.

Thranduil baissa son regard vers moi et j’y lus ce que jamais je n’aurais osé espérer de sa part. Ce que nous faisions était sans doute mal, voire égoïste, mais depuis quand s’aimer et se faire du bien mutuellement était interdit ? Je ne voulais pas réfléchir davantage et de toute façon, Elenna n’était pas ici.

Nous n’échangeâmes plus un mot, nous contentant d’écouter le bruit de la végétation jusqu’à ce que je décide de rompre ce silence qui était pourtant reposant.

— Que demandiez-vous à Varda ? ne pus-je m’empêcher de le questionner, sans doute parce que j’aimais me faire souffrir.

— De me pardonner pour mes erreurs et surtout de me pardonner de suivre la voie de mon cœur plus que celle de ma raison, admit-il tout en me caressant le dos en un geste apaisant.

— Je comprends, fis-je.

— Et vous, Melda Heri, comment se passe votre entraînement ? souhaita-t-il savoir, changeant de sujet par la même occasion.

— Bien, même si je ne suis pas certaine que cela serve à quelque chose, avouai-je en souriant à demi.

Puis nous restâmes là à contempler l’horizon jusqu’à ce que le crépuscule vienne remplacer le jour.

Nous savions tous deux que nous n’avions aucun avenir ensemble et c’est avec une tristesse confuse que je m’appuyai contre lui, admirant le ciel qui s’assombrissait.

.

.

— Ne quittez pas la cible des yeux, Cerise, m’ordonna Legolas tandis que je pointais ma flèche dans la bonne direction.

Au bout de quatre semaines d’entraînement intensif, j’arrivais enfin à tirer droit, ce qui pour moi était un véritable exploit. Cependant, je devais aussi louer l’incommensurable patience de Legolas à mon égard, qui m’avait en partie aidée à m’améliorer et à ne surtout pas renoncer.

Au moment où j’allais relâcher ma flèche, j’aperçus près d’un kiosque, Thranduil qui se promenait avec Maeiell. Mon cœur s’affola, la pointe acide de la jalousie me transperça et ma vue se brouilla.

— Aïe ! entendis-je protester vivement.

Legolas soupira ce qui me ramena à la réalité. Sans le vouloir, j’avais dévié mon arme vers ce pauvre Elrohir. Ce dernier regardait la pointe de la flèche plantée à quelques millimètres de sa tête, dans le tronc de l’arbre sur lequel il s’était appuyé pour assister à mon apprentissage.

— Oserai-je vous demander ce que je vous ai fait pour que vous me preniez pour cible ? me questionna-t-il d’un ton courroucé.

Je rougis de honte.

— Ce n’est pas vous, bégayai-je, contrite, mais…

Je n’osais pas lui avouer que la vision de l’autre garce avec mon Elfe m’avait complètement déconcentrée.

— Je crois que nous allons arrêter pour aujourd’hui, déclara Legolas quand il fut à nos côtés.

Je hochai la tête, dépitée.

— Allons, ce n’est rien, tempéra Elrohir tout en me tapotant l’épaule d’un geste rassurant. Je sais bien que vous ne me vouliez pas de mal. Par contre, je suis surpris par vos progrès. C’est impressionnant.

Je clignai des yeux devant cette avalanche de compliments avant d’éclater de rire.

— Je n’ai pas l’impression de m’améliorer à ce point, Elrohir, objectai-je, mais c’est gentil à vous de m’encourager.

Il secoua la tête avant de poser la main sur sa poitrine et partit sans un mot. Au début, j’avais été étonnée de ce comportement, mais son frère m’avait expliqué qu’Elrohir était introverti. Depuis, je m’en formalisais moins.

— Est-ce Maeiell qui vous a fait perdre vos moyens ? demanda Legolas d’une voix douce.

Il récupéra ma flèche qu’il rangea dans le carquois qu’il portait sur lui.

J’acquiesçai tout en l’observant.

— Je croyais qu’elle ne devait pas nous approcher. J’ai été surprise de la trouver auprès de votre père, dis-je avec amertume.

Legolas inclina la tête et termina de ranger nos affaires. Une fois qu’il eut fini, nous dirigeâmes vers le jardin principal et nous nous assîmes sur une banquette à l’ombre. Le soleil était vif et le ciel d’un bleu surréaliste. Je pouvais entendre le chant des oiseaux mêlé au bruit des différentes cascades qui nous entouraient. Imladris me manquerait quand nous serions partis.

— Maeiell a beaucoup souffert de son exil, déclara-t-il tout en m’observant. Ses actes passés sont graves et mon père ne l’oubliera jamais, croyez-moi. Malgré tout, ces semaines nous ont permis de reconnaître la sincérité de son repentir.

— C’est une blague ?! m’exclamai-je, choquée par ses propos. Je suis certaine qu’elle reste nuisible. Il n’y a rien de bon en elle !

Le fils de Thranduil m’adressa un regard las.

— Vous devriez apprendre la sagesse, Cerise. La rancune ne vous va pas, répondit-il d’une voix posée qui dénotait avec ses paroles.

Ma poitrine me faisait mal et le sang battait fort à mes tempes. Je ne pouvais pas croire à ce que j’entendais.

— Et alors ? crachai-je, elle est pardonnée ? Et moi, dans tout ça ? On ne me demande même pas mon avis… C’est un comble !

Je m’étais levée, mes poings serrés contre mon corps tremblant de fureur. Peut-être le prenais-je trop à cœur, mais elle m’avait fait tant de mal par le passé que je n’arrivais pas à garder la tête froide.

— Cerise, soupira-t-il. Je n’aime pas plus que vous Maeiell, mais ce n’est pas à nous de décider. Si mon père l’accepte à nouveau dans son entourage, ainsi soit-il. Vous devriez avoir confiance en son jugement.

Justement, je le vivais comme une véritable trahison. Sans doute était-ce stupide, mais pour l’heure, j’avais du mal à réfléchir. Je partis sans prévenir Legolas qui m’appela plusieurs fois, mais je ne me retournai pas. J’avais besoin d’être seule. Je courus jusqu’à ma chambre que je fermai à clef pour ne pas être dérangée.

Là, au milieu de la pièce, je poussai un cri de rage avant de m’effondrer sur le lit. Cependant, pas une seule larme ne franchit mes paupières. Mes yeux restaient secs alors qu’au fond de moi, j’aurais donné n’importe quoi pour pleurer comme un bébé. Je sentais que j’étais en train de changer. Cette colère qui m’animait était bien trop forte et quelque chose me poussait à me méfier de Maeiell comme de la peste.

Quelqu’un frappa à la porte. J’eus envie de faire la sourde oreille, mais j’avais mûri et c’est en ravalant ma colère que j’ouvris le battant, m’attendant à découvrir Thranduil sur le seuil.


Thranduil


Je ne savais pas si je devais sévir ou attendre que Cerise se calme. Nous étions tous ensemble à admirer les étoiles après un bon repas copieux tandis qu’elle ne décolérait pas, seule dans sa chambre. Cela faisait deux jours qu’elle ne voulait plus voir personne. Au début, je l’avais laissée tranquille, comprenant sa mauvaise humeur. Ce soir pourtant, l’agacement ne me quittait plus. Lalaith avait essayé de lui parler, mais elle ne répondait même pas à ses sollicitations. Legolas n’avait pas obtenu plus de succès. Elladan et Elrohir étaient allés lui rendre visite avec le nain, mais en vain.

— Laissez-lui du temps, avança Celeborn qui se trouvait à mes côtés. Elle a du caractère et ce n’est pas une mauvaise chose.

Son commentaire me fit grogner de mépris. Cerise agissait comme une enfant récalcitrante. Même si je comprenais en partie son comportement, j’aurais aimé qu’elle agisse avec plus de discernement et vienne me parler. Je lui aurais alors expliqué pourquoi j’avais permis à Maeiell de rester parmi nous. Cette dernière nous avait montré qu’elle avait changé. La disparition d’Annaël l’avait beaucoup affectée, tout comme son agression. Je devais reconnaître que sa détresse avait fait écho à celle que j’avais éprouvée à la mort de mon épouse. Je n’étais pas un roi cruel, j’avais donc accédé à sa demande de rester parmi nous le temps que nous passerions en Imladris. En cette nuit chaude et étoilée, l’Elfine s’était jointe aux chanteuses de Fondcombe et nous régalait d’agréables ritournelles.

L’absence de Cerise me pesa encore plus. Elle aurait dû se trouver à mes côtés.

Quand le chant se termina, Maeiell revint vers moi et me servit un verre de vin que je pris avec plaisir. Celle-ci me gratifia d’un large sourire qui me réchauffa le cœur.

— Mon roi, murmura-t-elle, c’est un tel plaisir que de vous servir à nouveau.

Je lui fis un signe de tête avant d’avaler une gorgée sous le regard perçant de mon fils. Il ne nous avait pas lâchés des yeux.

— Souhaitez-vous que je retourne voir si Cerise va bien ? demanda-t-il sans préambule.

Je fis un geste négatif de la main.

— Laisse-la bouder dans son coin, dis-je avec dédain. Si elle veut se comporter comme une enfant, soit, nous la traiterons ainsi.

Legolas marmonna quelque chose avant de détourner les yeux. Maeiell trembla en l’observant.

— Je crains que votre fils ne m’apprécie pas, dit-elle tristement.

— Quoi de plus normal ? lui répondis-je en l’avisant du coin de l’œil. Ce n’est pas comme si tu n’avais rien fait pour, terminai-je agacé de l’entendre se plaindre.

Elle recula, choquée par mes propos, avant de se ressaisir. Certes, je l’acceptais à notre tablée, même parmi nous, mais elle restait à l’épreuve, car j’étais loin d’être un imbécile. Si Cerise m’avait laissé le lui expliquer, elle n’aurait pas gâché ces deux jours à nous faire la tête.

La soirée se poursuivit entre rire, proses et chants quand tout d’un coup nous fûmes distraits par une pluie d’étoiles filantes. Elles illuminèrent le ciel par leurs trainées de feu et nous laissèrent un instant sans voix.

— C’est la troisième fois ce mois-ci, déclara Elladan, pensif.

Le fils d’Elrond était de sombre humeur. Son frère avait bien tenté de lui tirer les vers du nez, mais son jumeau n’avait rien dit, se contentant d’un bref signe de tête.

— Cela devrait nous mettre en joie, révéla Celeborn et pourtant, je ne peux m’empêcher de ressentir un sombre pressentiment.

Je passai ma main devant ma bouche quand quelque chose me perturba.

— Où es donc passé ton ami le nain ? questionnai-je mon fils.

— Vous avez remarqué son départ, commenta Legolas avec ironie, vous m’en voyez surpris et heureux ! Gimli est parti auprès de Cerise. Il ne supporte plus son absence et nous trouvons son silence étrange.

Je plissai les yeux, ne sachant comment interpréter sa dernière phrase.

— As-tu quelque chose à me dire ? sifflai-je exaspéré par ses phrases sibyllines.

Legolas haussa les épaules en un geste désinvolte.

— Non, père. Je suis juste étonné que Cerise ne se soit pas encore montrée. Ne serait-ce que pour manger. Cela ne lui ressemble pas du tout.

Le doute et la culpabilité m’envahirent. J’avais oublié que Cerise n’était pas une Elfine et même si elle était plus qu’une humaine, elle avait des besoins. Je me redressai d’un bond quand le nain et Elladan arrivèrent au pas de course.

— Cerise est-elle ici ? souffla l’ami de mon fils avec son accent à couper au couteau.

Nous secouâmes tous la tête de dépit et une peur sourde s’insinua en moi.

— Elle n’est plus dans sa chambre, déclara Elladan. Elle est peut-être sortie prendre l’air.

Ses propos se voulaient rassurants et pourtant, je lisais l’appréhension dans son regard.

— Allez-y, Thranduil, répondit Celeborn. Je reste ici si jamais elle vient nous retrouver, je ne peux abandonner mes autres invités.

Je m’inclinai devant lui et partis aussitôt accompagné des deux fils d’Elrond, de Legolas et du nain. Tamril et Finlenn étaient déjà partis à sa recherche. Par deux fois, elle avait disparu, cette troisième fois était celle de trop et je n’étais pas certain d’en supporter davantage. Tous les éléments néfastes semblaient se déchaîner contre elle. Pourquoi ?!

Nous ne sûmes pas combien de temps nous la cherchâmes dans tout Fondcombe et même dans ces alentours, en vain. Nous rentrâmes bredouilles et j’espérai que mes gardes qui étaient partis ratisser les bois jusqu’au gué de la Bruinen aient plus de succès.

J’étais assis devant la table du petit déjeuner avec Maeiell qui ne me quittait plus, à mon grand déplaisir, quand du bruit me tira de mes pensées. Ignorant l’Elfine à mes côtés, je me rendis sur la coursive principale.  Plusieurs Elfes s’y trouvaient quand deux cavaliers firent irruption dans la cour. Finlenn et Tamril ! Et dans les bras du second de mon capitaine se trouvait Cerise, évanouie.


Tamril


Ce mois passé en Imladris était un intermède agréable dans ce long voyage qui nous menait vers les Havres Gris. J’avais eu beau protester concernant l’entraînement de Cerise, je n’avais pas eu gain de cause. Toutefois, je m’étais rendu quotidiennement sur les lieux de son instruction pour l’observer. Si au départ j’avais eu mal pour elle de la voir ainsi malmenée, un sentiment de fierté m’avait étreint la poitrine devant ses premières réussites.

— Tu l’aimes vraiment, n’est-ce pas ? m’avait dit Finlenn, étonné.

Il en était encore à se poser ce genre de question ? Ce n’était pas comme si j’avais essayé de le cacher. Ce n’était guère récent non plus.

— Comme si tu le découvrais, avais-je ricané.

Il avait secoué la tête et à ce moment-là, je m’étais interrogé sur ses rapports avec Lalaith. Comme je ne désirais pas me disputer, je ne lui avais pas posé de questions. C’était ses affaires et non les miennes. J’avais donc fait profil bas, restant à ma place sans jamais enfreindre ses ordres.

Tel un brave soldat.

.

.

— À quoi songes-tu ? me demanda Finlenn tandis que je contemplais Cerise armer sa flèche avec force.

Je me détournai d’elle pour regarder mon ami qui m’observait les yeux brillants. Son expression me surprit.  Quelque chose avait changé en lui, mais… C’est alors que je compris. Je ne l’avais pas vu la nuit dernière et…

— Alors tu as enfin laissé Lalaith découvrir qui tu étais vraiment ? dis-je avec un sourire éblouissant qu’il me rendit sans gêne.

Avais-je deviné juste ?

— Elle m’a eu à l’usure, avoua-t-il avec fierté.

J’étais heureux pour lui.

— Pauvre Finlenn qui n’a eu d’autres choix que de se laisser aller à l’amour de sa belle, me moquai-je gentiment. Tu aurais pu plus mal tomber.

— Certes, répondit Finlenn qui regardait au loin. J’aurais pu tomber amoureux de Maeiell, termina-t-il plus sombrement.

Je fronçai les sourcils sans comprendre pourquoi il disait cela quand je la découvris aux côtés de notre roi. Cerise, apparemment, remarqua elle aussi leur présence. Sinon comment expliquer qu’elle ait raté sa cible ainsi que ses tremblements de fureur à peine contenue ?

J’allais la rejoindre quand Finlenn me prit le bras.

— Maeiell pense avoir gain de cause auprès de Sa Majesté, renifla-t-il, mais c’est mal connaître notre souverain.

Je me retournai vers mon ami.

— Que veux-tu dire ? le questionnai-je sèchement.

— Sa Majesté s’est entretenue avec moi pour connaître mon avis sur Maeiell, avoua-t-il.

— Quand ? voulus-je savoir.

Finlenn grogna de mécontentement.

— Arrête de me couper la parole, grinça-t-il entre ses dents. Sache juste que même si nous ne considérons plus Maeiell comme un danger, nous la gardons à l’œil.

— Bien sûr, il vaut mieux l’avoir près de soi, ironisai-je quand j’aperçus l’Elfine sourire de toutes ses dents, pensant sans doute charmer notre roi.

J’espérai sincèrement qu’il ne tomberait pas dans le piège de cette Elfine sans cœur. En attendant, cela ne plaisait pas à ma Cerise, ce que je pouvais parfaitement comprendre. Je la regardai partir, furieuse, en direction de sa chambre.

— Où penses-tu aller comme cela ? m’arrêta Finlenn.

— Écoute, tu connais mes sentiments pour Cerise, même s’ils ne sont pas réciproques et qu’elle fait partie du proche entourage de notre roi. Malgré tout, crois-tu que je peux rester là sans rien faire ?

Nous nous défiâmes du regard avant qu’il ne capitule.

— Très bien, soupira-t-il, vas-y. Mais je te préviens, je ne serais pas toujours là pour couvrir tes arrières.

Je lui adressai un sourire heureux.

— L’amour te va bien, Finlenn, répondis-je avant de partir.

Je l’entendis rouspéter contre mon impudence, mais déjà mes inquiétudes allaient à Cerise. Elle était en train de hurler de toutes ses forces quand je fus devant sa porte. Mon cœur se serra. Voir Sa Majesté avec Maeiell l’avait probablement blessée. Je frappai sans attendre à sa porte, sachant qu’il y avait peu de chance qu’elle m’ouvre.

J’avais tort, car quelques instants plus tard, le battant s’ouvrit sur la jeune fille. Cerise avait les traits tirés et les yeux rougis, mais elle ne pleurait pas.

— Que voulez-vous, Tamril ? demanda-t-elle froidement.

Je dus me retenir pour ne pas lui caresser le visage.

— Je venais m’assurer que vous alliez bien, dis-je plutôt.

Elle eut un rire amer.

— Ai-je l’air au mieux de ma forme ? cracha-t-elle. Je pourrais vous dire oui et vous claquer la porte au nez, mais cela ne me ferait pas plus de bien.

Je frottai mon menton d’un doigt, perplexe.

— Ne vous enferrez pas dans votre rancune contre Maeiell, répondis-je d’une voix douce. N’entrez pas dans son jeu, elle n’attend que cela.

Cerise sursauta, surprise par mes propos.

— Je suis étonnée que vous me disiez cela, Tamril, alors que tout le monde s’émerveille devant sa soi-disant repentance.

J’éclatai de rire. Personne n’était dupe, mais le montrer à Maeiell la rendrait encore plus fourbe et méfiante à notre égard.

— Faites-moi confiance, Cerise, ce n’est pas ce que vous pensez.

Elle lâcha un soupir et baissa les yeux.

— Je suis fatiguée, Tamril. Je voudrais me reposer. J’ai besoin d’être seule, termina-t-elle en évitant mon regard inquisiteur.

Je compris qu’elle ne me dirait plus rien et surtout qu’elle ne changerait pas d’avis sur le sujet.

— Très bien, mais rejoignez-nous ce soir pour le dîner, lui proposai-je d’une voix douce. Montrez-leur que vous êtes au-dessus de tout cela.

Elle acquiesça et referma sa porte me laissant seul. J’espérai vraiment qu’elle écouterait mes conseils.

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.

Elle ne se présenta pas le premier soir, ce qui me déçut beaucoup. J’avais vraiment cru qu’elle avait changé. Nous ne la vîmes pas la journée suivante et quand le soir arriva, je me pris d’inquiétude pour elle. Maeiell semblait bien trop détendue et son sourire sincère n’indiquait rien de bon. Je voyais que notre roi la tolérait à peine, toutefois, il ne la refusa pas à sa table. Cette peste avait même pris la place qui revenait à Cerise. Je trouvais que ses soi-disant remords s’étaient vite envolés.

— Je ne la souffre pas, maugréai-je entre mes dents tout en avalant une gorgée de mon infusion aux plantes.

— De qui parles-tu ? demanda Ruimil qui venait de me rejoindre.

Il suivit mon regard des yeux et ricana.

— Ah ! Je comprends, tu n’apprécies donc pas cette chère Maeiell ?

Je tournai ma tête vers lui, choqué.

— Ne me dis pas que toi, tu l’aimes bien ?

J’eus le temps de le voir rougir.

— Ruimil ! m’exclamai-je à voix basse, cette Elfine a failli détruire notre royaume, tu ne peux pas l’aimer, c’est impossible.

Mon ami récupéra une chope de bière et but une rasade du breuvage et retint un rôt peu elfique.

— Cette fichue boisson est bonne, mais je n’apprécie guère ses effets secondaires, souffla-t-il. Tamril, continua-t-il. Je ne cautionne pas les actes de Maeiell, mais c’est une bonne Elfine, quoi que tu puisses penser d’elle. J’ai un temps envisagé de me lier à elle, mais j’ai renoncé à cette idée quand j’ai compris qu’elle n’avait d’admiration que pour notre roi, termina-t-il en appuyant bien sur la dernière phrase.

J’aurais pu m’en offusquer, mais les incessantes leçons de morale de Finlenn me suffisaient amplement. J’allais le lui dire quand je repérai l’un des petits fils du seigneur Celeborn.

— Que se passe-t-il ? le questionnai-je tout en le hélant au passage.

— Cerise n’est plus dans sa chambre et nous ne savons pas où elle a bien pu partir, déclara-t-il, le visage fermé. Je suis navré, reprit-il, je dois prévenir votre roi.

Ruimil et moi-même nous dévisageâmes avant de nous redresser.

— Je vais prévenir Finlenn, dis-je en prenant la direction de l’esplanade principale.

Ruimil hocha la tête et se rendit auprès de notre Souverain.

.

.

Il nous fallut une nuit entière pour la retrouver. Elle n’avait pas été enlevée, elle n’avait pas voulu fuir ; c’était, pour tout avouer bien plus complexe que nous aurions pu le croire.

Nous battions la forêt depuis un certain temps et allions rebrousser chemin quand mes yeux captèrent une chevelure incroyablement blonde, presque lumineuse. Je tapais l’épaule de Finlenn pour qu’il suive mon regard. Je le vis écarquiller les yeux.

Nous suivîmes l’étrange apparition à pas de loup et quand nous fûmes assez proches d’elle, nous mîmes quelques instants à comprendre ce que nous avions devant les yeux. Il ne s’agissait pas d’un être humain. Sa ressemblance avec Cerise était indéniable, sauf que…

Elle ne pouvait pas être Cerise. Ses longs cheveux blonds donnaient l’illusion qu’ils la couvraient d’or. Elle était plus élancée, semblait plus grande et tout son corps irradiait d’une douce lumière. De sa bouche, la plus douce et la plus pure des mélodies s’y échappaient. J’étais hypnotisé par cette créature. Cerise chantait atrocement faux, cela ne pouvait être elle et pourtant, je n’arrivais pas à me détacher de cette enchanteresse.

— Tamril, chuchota Finlenn, rompant cette attraction qui me liait à elle. Approchons-nous et voyons qui elle est.

Je fis un signe de la tête et nous avançâmes sans faire de bruit quand une bourrasque nous fit perdre l’équilibre. Le vent s’était levé inopinément et les feuilles des arbres se déchaînèrent tout autour de nous en quelques secondes. Je crus entendre des voix, mais tout s’arrêta aussi vite que cela avait commencé.

— Qu’est-ce que cela signifie ? questionnai-je Finlenn qui haussa les épaules.

— Aucune idée, mais dépêchons-nous, prévint-il.

Nous nous élançâmes vers l’étrange créature et quand nous fûmes devant elle, le doute ne fut plus permis. Avions-nous rêvé ? Cerise marchait pieds nus, ses douces lèvres remuant et prononçant des mots dans une langue que nous ne connaissions pas. Son regard était hanté, comme voilé.

— Cerise, que faites-vous ? demanda Finlenn qui captura ses avant-bras entre ses mains pour l’empêcher de bouger.

Elle ne lui répondit pas, elle parlait à une personne imaginaire et le débit de ses mots était de plus en plus rapide. Je constatai que mon ami était effrayé. Il y avait de quoi.

— Cela suffit, Finlenn ! m’écriai-je quand il commença à la secouer brutalement. Elle n’est pas dans son état normal, nous devons la ramener séance tenante à Imladris.

Je m’approchai d’eux et récupérai Cerise au moment où elle s’évanouit. Cela valait mieux ainsi.

Je la portai durant tout le trajet jusqu’à ce que nous retrouvions nos montures. Je la déposai devant moi avec une délicatesse extrême comme si j’avais peur de la briser.

— Cette histoire me dépasse, souffla Finlenn, songeur, quand nous fûmes en route.

Il était blanc comme un linge. Je n’eus pas le temps de lui répondre que nous arrivions déjà dans l’allée centrale menant à la cour principale de la dernière Maison Simple des Elfes. Le trajet jusqu’à la coursive se fit dans un silence pesant. Je vis notre roi se redresser brutalement quand nous fîmes irruption sur la première terrasse. Derrière lui se trouvait son fils et le nain ainsi que Maeiell.

— Que s’est-il passé ? demanda notre souverain quand nous fûmes devant lui.

— Je ne crois pas qu’elle ait fugué mon Roi. Je crois…

Que croyais-je exactement ?

— Portez là dans ma chambre, nous ordonna-t-il sans attendre.

Nous ne nous fîmes pas prier.

Quand elle fut allongée, je la contemplai un long moment puis me tournai vers Finlenn qui n’avait pas dit un mot depuis notre retour. Il avait toujours l’air terrifié.

— Tamril, marmonna-t-il, je ne pense pas que cette fille, Cerise, rectifia-t-il d’une voix légèrement bégayante, soit humaine.

À Suivre


Annotations

* Ungoliant

*Cours de Défense contre les Forces du Mal : fait référence à Harry Potter de J.K. Rowling

*Melda Heri : Dame bien-aimée en quenya

*Laurelin et Telperion : ils font partie de la légende Elfique, et on retrouve leur histoire dans le quenta Silmarillion.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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