27. La proposition du Seigneur Celeborn

 

 

27. La proposition du Seigneur Celeborn

 

Le soleil arrivait à son zénith et le ciel d’un bleu presque translucide était le témoin muet des oiseaux qui s’ébattaient joyeusement dans les airs. En contrebas, une petite fille contemplait l’horizon en soupirant d’aise. Elle avait réussi à échapper à ses corvées du matin.

— Que fais-tu, Lena ? demanda sévèrement Ashräm qui venait de la rejoindre au bord de la rivière.

Lena mit quelques secondes avant de répondre à son protecteur. Elle savait que fuir ses devoirs lui vaudrait une punition. Elle en avait conscience mais elle n’aimait pas étudier, encore moins dormir, et préférait s’amuser.

— Je voulais voir les poissons, répondit-elle d’une toute petite voix. C’est beaucoup plus plaisant que de travailler.

Elle entendit son chevalier servant soupirer profondément. Il la souleva par les aisselles pour la remettre aussitôt debout.

— Lena, tu devrais être dans ta chambre pour finir ta leçon de grammaire, la réprimanda-t-il. Je t’ai cherchée partout.

— Je m’excuse Ash, murmura-t-elle, contrite. Je ne voulais pas te faire peur.

Le jeune homme croisa les bras tout en secouant la tête, un léger sourire moqueur égayant son visage balafré. Bien des gens se détournaient de lui, gênés par son apparence, mais pas sa petite Aipio qui le regardait toujours comme s’il était le centre de son univers. Elle savait l’attendrir bien mieux que personne. Pour cela, il ne l’en aimait que davantage !

— Maintenant que je t’ai retrouvée, jeta-t-il, il est temps de rentrer pour prendre le déjeuner. Tes parents t’attendent.

— Oh, non ! s’écria Lena. Je ne veux pas y aller. Je préfère jouer, moi !

Elle se mit à gratter la terre de ses pieds nus, ce qui agaça le jeune homme. Elle était encore sortie sans ses chaussures.

— Tu joueras plus tard, Aipio, ordonna-t-il d’une voix plus sévère. Pour l’heure, il est temps de manger.

Lena pesta tout en se traînant. Elle voulait encore rester dans le jardin et n’avait pas faim. Elle savait que si elle insistait trop ou piquait une de ses légendaires colères, Ash serait obligé de sévir et elle détestait les punitions encore plus que les légumes verts. La petite fille leva les yeux au ciel et pria Eru pour qu’il n’y en ait pas ce midi.

— Dis, Ash, qu’est-ce qu’il y a à manger ? demanda-t-elle d’une petite voix plaintive.

Le jeune homme lui pressa gentiment la main.

— Allons, Lena, ne fait pas la difficile. Anna a ramené des brocolis de son jardin. C’est très bon. Et si tu es sage, tu auras des cerises pour le dessert. Tu aimes toujours cela, n’est-ce pas ?

Le visage chiffonné de Lena s’illumina à l’idée de pouvoir manger des cerises, elle en raffolait tellement.

Cerise

Je retins mon souffle en ouvrant les yeux. J’avais la franche impression d’avoir fait un lointain voyage. Où me trouvais-je, d’ailleurs ? Et, chose plus surprenante encore, qui étais-je ? Je ne me m’en souvenais plus. Loin d’en être effrayée, je contemplai avec circonspection ces longs couloirs  immaculés qui s’étendaient à perte de vue.

Le silence assourdissant me donnait le tournis.

Je n’entendais rien, ni mon souffle ni les battements de mon cœur. Je me mis à courir et, à ma grande surprise, je n’en éprouvai aucune fatigue. En ce lieu étrange, je n’étais plus qu’une conscience, comme si mon corps avait disparu pour ne plus être qu’une âme.

Mon enveloppe physique ne représentait plus un fardeau, bien au contraire. J’étais libre. Pourtant, je savais que quelqu’un d’important m’attendait quelque part. Je poursuivis ma course dans ce lieu dénué de couleur jusqu’à ce que mes yeux capturent une nuance différente. J’accélérai et me retrouvai bientôt devant une porte immense. Une lumière vive s’échappait de l’encadrement et un déclic m’en signala l’ouverture. Je poussai sans attendre le battant et ce que j’y découvris à l’intérieur me frappa de stupeur. 

Devant moi se trouvaient des rangées de livres disposés sur d’impressionnantes bibliothèques s’étendant jusqu’au plafond. Elles recouvraient tous les murs de cet imposant cabinet. Je baissai les yeux et remarquai au sol de magnifiques tapis. Chacun d’entre eux présentait des scènes au tissage pour le moins complexe. Une large porte-fenêtre aux vitres opaques tranchait avec la luminosité de la pièce.

— Je ne pensais pas te voir ici aussi rapidement, me réprimanda une voix mélodieuse qui me fit tout de même sursauter.

— Je vous prie de m’excuser, m’écriai-je comme si je venais d’être prise en faute. Je ne savais pas qu’il y avait urgence.

 Je cherchai des yeux d’où pouvait venir cette voix jusqu’à ce que je découvre quelqu’un assis sur un large bureau en désordre. Ma bouche s’ouvrit puis se referma de surprise. Il s’agissait d’une petite fille toute mignonne habillée d’une jolie robe blanche à volants. Elle était rousse et portait des couettes hautes retenues par d’adorables rubans immaculés. Elle ne devait pas avoir plus de six ou sept ans.

— Toi aussi, tu trouves que cela manque de couleur ? me demanda-t-elle, malicieuse.

Ses yeux mordorés pétillèrent de joie.

Je me mis à rire doucement.

— Je dois dire qu’un peu de couleur ne ferait pas de mal, admis-je. Le blanc, c’est un peu fade.

La fillette sauta de la table dans un geste d’une grâce insoupçonnée puis avança vers moi avec une telle rapidité que je la vis à peine bouger. Elle leva la tête et me scruta comme si elle essayait de déterminer ce qui n’allait pas.

— Ce n’est pas la peine de te baisser, dit-elle. Je suis bien plus grande que tu ne peux l’imaginer.

Je n’avais plus de corps, je n’allais pas la contredire. Une douce chaleur se répandit dans mon esprit tandis qu’elle continuait son minutieux examen.

— Que fais-tu ? ne pus-je m’empêcher de lui demander.

Elle ne me répondit pas. Au lieu de cela, elle recula et  croisa ses petits bras potelés.

— Tu es une étoile bien étrange, susurra l’enfant tout en se rasseyant avec désinvolture sur le bureau.

— Je ne suis pas une étoile, ricanai-je bien malgré moi.

— Oh, c’est vrai ! s’exclama-t-elle en se tapant le front d’une main. Où avais-je la tête ? Tu ne l’es plus entièrement, mais une part de toi le reste. Bien sûr, tu as oublié cette vie, comme celle d’avant et encore celle d’avant celle-ci, acheva-t-elle tout en se penchant pour me regarder dans les yeux.

Un certain malaise me saisit. Où voulait-elle en venir ? Et qu’est-ce qu’une gamine pouvait savoir de ma vie ? Je savais que j’étais un être humain même si je ne parvenais pas à m’expliquer l’étrangeté de la situation présente. C’était perturbant et la panique s’empara de moi. Une idée me traversa subitement l’esprit. Étais-je morte ? Cela expliquerait bien des choses.

— Non, tu es bien vivante, me rassura la petite fille en gloussant.

Se moquait-elle de moi ? Je m’attendis à être en colère mais rien ne vint. Je me sentais presque aussi insensible que mon corps qui avait disparu.

— Comment t’appelles-tu ? reprit-elle, indifférente à mes craintes.

— Je ne sais pas, répondis-je d’une voix douloureuse.

La fillette se passa la langue sur les lèvres.

— D’où viens-tu ? continua-t-elle, imperturbable.

— Je ne sais pas, lui dis-je aussitôt.

— Qu’es-tu ? insista-t-elle un peu plus durement.

Cela, je le savais.

— Un être humain, lançai-je avec assurance.

Elle secoua la tête, faisant rebondir ses couettes contre ses joues roses et rondes.

— Non, je ne crois pas, objecta-t-elle en ricanant. Comment t’appelles-tu ? Qu’es-tu ? D’où viens-tu ?

Autant de questions dont je n’avais pas les réponses et débitées comme une litanie de moqueries. Cette fois-ci, c’en fut trop, je sentis la fureur exploser en moi.

— JE NE SAIS PAS ! hurlai-je. J’existe, mais je ne sais pas ! Voilà, tu es contente ?!

Cela ne parut pas la décontenancer, bien au contraire.

— C’est vrai, tu ne sais pas, approuva-t-elle. Mais tu l’as su et tu t’en souviendras. Tu vis dans une illusion depuis que tu es enfant. Tu es très forte…

Elle laissa sa dernière phrase en suspens tout en s’approchant à nouveau de moi. Elle avança ses mains et je fus étonnée de sentir leur chaleur.

— J’aimerais te montrer quelque chose, toi qui ne sais pas, pauvre petite âme perdue, chuchota-t-elle tout contre mon oreille.

J’acquiesçai, ne sachant quoi faire d’autre.

L’enfant s’avança vers la grande baie vitrée. Elle soupira de contentement, ravie de ce qu’elle y voyait. Pour ma part, mes yeux ne rencontrèrent qu’une vaste étendue opaque.

— Tu ne vois rien, n’est-ce pas ? lança l’enfant  comme si c’était normal.

— Pourquoi ? la questionnai-je, perdue pour de bon.

Elle s’assit à même le sol, les jambes croisées avant de poser négligemment son menton dans ses paumes.

— Tu es têtue, petite étoile, et il nous faudra travailler cela. Tout ce que je peux te dire, c’est que tu rates quelque chose de grandiose, sans vouloir me glorifier puisque c’est moi qui l’aie conçu.

Je ne pus m’empêcher de ricaner.

— Ferme les yeux, m’ordonna-t-elle. Fais le vide dans ton esprit si obtus et laisse-toi guider par la source de chaleur qui se diffuse en toi.

Je lui obéis mais jurai de frustration quelques instants plus tard. Rien ne se passait et la vitre restait obstinément obscure.

— Jurer ne te va pas du tout, me réprimanda l’enfant, sa bouche tordue de désapprobation. Je ne pense pas que tu sois encore prête à voir l’immensité de mon chef-d’œuvre, mais tu y arriveras, un jour. Il ne faut pas baisser les bras.

— Et si nous ouvrions simplement cette maudite fenêtre, ne serait-ce pas plus simple ? maugréai-je, irritée qu’elle me traite comme si j’étais plus jeune qu’elle.

Ce n’était pas une stupide gamine de six ans qui allait m’apprendre  la vie ?! C’était un comble, quand même !

Ladite gamine éclata de rire.

— Non, Elenwë, ce n’est pas ainsi que cela se passe ! Tu dois ouvrir ton cœur et ton esprit à tout ce que tu as oublié. Que tu ne voies rien ne me surprend pas, mais je devais en avoir la certitude. Nous allons travailler, toi et moi, pour que tout ce que tu as perdu te revienne. Ne t’inquiète donc pas.

— C’est dingue, marmonnai-je plus pour moi-même que pour l’enfant à mes côtés. Je suis en train de me faire passer un savon par une petite fille…

— Une petite fille ? s’amusa-t-elle. C’est donc ainsi que tu me vois. Tu sais, je suis bien plus que cela, je suis tout ce que tu ne peux comprendre, mais cela n’a guère d’importance aujourd’hui. Tout ce que tu dois savoir c’est que l’on me nomme Eru ici, Ilúvatar là-bas, cela dépend de mes enfants. Toi, tu peux m’appeler comme tu le souhaites, je ne m’en offenserai pas, je t’en fais la promesse.

— Eru ? répétai-je comme si ce nom me disait vaguement quelque chose.

Au même instant, un autre mot se dessina dans ma conscience avant que je ne l’entende distinctement à mon oreille :

Cerise !

Cerise ?!

Mais qui était Cerise ?… Une alarme retentit dans ma tête, puis la lumière se fit en moi. Comment avais-je pu l’oublier ?

— Que t’arrive-t-il, Elenwë ? demanda la petite Eru dont les iris brillaient de curiosité.

Je me tournai vers elle en clignant des yeux.

— Pourquoi m’appelles-tu Elenwë ? Je ne m’appelle pas Elenwë mais Cerise ! Cerise Martin pour être exacte. Tu vois, je me souviens enfin de mon nom ! finis-je en riant nerveusement. Et toi, tu te trompes de personne.

L’enfant secouait la tête avec véhémence, faisant virevolter ses couettes de tous côtés.

— Bien, je crois que notre temps est écoulé. Tu vas retrouver tes amis, mais je suis certaine que nous nous reverrons très bientôt, Elenwë.

Elle ponctua sa phrase d’un charmant clin d’œil qui me fit glousser. Elle était marrante, Eru, il fallait bien le reconnaître. Même si elle faisait erreur.

oO§Oo

— Cerise ?! Êtes-vous avec nous ? Réveillez-vous, par Manwë !

Mes yeux papillonnèrent quelques instants avant de s’ouvrir totalement. J’avais mal à la tête et quand je voulus me relever, une main ferme m’en empêcha.

— Ne bougez surtout pas ! m’ordonna une voix que je n’avais pas entendue depuis longtemps.

— Celeborn ?! m’écriai-je étonnée de le voir ici.

L’Elfe me prit dans ses bras et me porta jusqu’à un cheval qui attendait un peu plus loin. J’avisai les environs et découvris que nous étions dans une forêt plutôt luxuriante. Qu’est-ce que je faisais ici ? Mes derniers souvenirs tangibles me renvoyèrent au moment où nous avions repris la route  pour nous rendre à Fondcombe. J’avais hurlé de joie à l’idée de me rendre là-bas. En chemin, j’avais commencé à somnoler sur Douce Étoile et des voix étranges m’avaient réveillées avant que…

— Douce Étoile ?! Où est-elle ?! m’écriai-je, affolée, tandis que Celeborn me positionnait tant bien que mal devant lui sur sa monture.

— Calmez-vous, jeune fille, votre jument va bien, me tranquillisa le seigneur de la Lothlórien d’une voix ferme. Elle doit se trouver à Imladris à l’heure qu’il est.

Le mari de Galadriel adressa ensuite un ordre aux trois Elfes qui l’accompagnaient, puis nous primes la route sans attendre.

— Où se trouvent Thranduil et les autres ? demandai-je, inquiète de ne pas les voir.

J’étais encore désorientée et des bribes de mes rêves s’entrechoquaient dans ma mémoire sans que je n’arrive à les remettre en ordre. C’était franchement désagréable.

— Ils sont à Imladris, répondit-il. Il ne servait à rien que des Elfes affolés et furieux nous accompagnent pour vous retrouver.

— Me retrouver ? répétai-je, pensant avoir mal entendu.

Je voulus me tourner vers Celeborn, mais il me retint d’une main ferme posée contre mon dos.

— Ne bougez pas, Cerise, me réprimanda-t-il.

Je soupirai.

— De ce que le roi sylvestre m’a expliqué, répondit Celeborn, vous êtes partie vous dégourdir les jambes lors d’une pause, mais au moment de reprendre la route, vous restiez introuvable. Nos éclaireurs avaient vu votre convoi près des frontières d’Imladris et nous vous attendions pour le crépuscule. Ne vous voyant pas arriver comme prévu, nous sommes venus à votre rencontre.

— Je vois, dis-je, complètement sonnée, mais comment ai-je fait pour me perdre ainsi ?

Un énorme trou noir m’empêchait de me souvenir de ce que j’avais bien pu faire la veille. Avais-je une commotion cérébrale importante ? La nausée me saisit à cette éventualité.

— J’allais vous poser la question, répliqua Celeborn. Fuyiez-vous quelque Orque sur la route ?

Je secouai la tête. Je n’en savais rien. Peut-être ou peut-être pas, c’était le néant.

— Je ne pense pas, répondis-je enfin. Je ne me souviens de rien.

— Vous avez chuté de plusieurs mètres et vous avez une belle bosse sur l’arrière du crâne qui explique sans doute votre amnésie partielle. Nous avons mis toute la nuit et une partie de la matinée pour vous retrouver.

Décidément ! J’avais tendance à me faire mal à la tête un peu trop souvent ! Je n’osais imaginer ce que les médecins trouveraient s’ils me faisaient une IRM. Cette idée me donna des frissons.

— Vous êtes en sécurité maintenant, me rassura Celeborn qui se méprenait sur mes tremblements.

— Vous n’êtes pas parti avec votre femme ? dis-je, changeant  abruptement de sujet.

L’Elfe éclata de rire.

— Non, mon temps en ces lieux n’est pas encore arrivé à son terme. Il me reste certains devoirs envers la Terre du Milieu.

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La suite du voyage se déroula dans un silence apaisant. Il faisait beau et je finis par somnoler contre le torse de mon sauveur. Entre deux réveils furtifs, je tentais de me souvenir du drôle de rêve que j’avais fait plus tôt, mais il ne m’en restait que des fragments, une robe à volant ainsi que deux couettes rousses.

Je sursautai quand Celeborn me secoua vivement l’épaule pour me dire que nous n’allions pas tarder à traverser la frontière qui servait jadis de protection à la dernière Maison Simple des Elfes. Le lieu était magnifique, pensai-je avec admiration. Je pouvais voir au loin la fameuse maison qui ressemblait bien plus à un manoir de contes de fées conçu à même les roches, dans une des trouées de la montagne. De part et d’autre se trouvaient d’immenses cascades qui rajoutaient au lieu un charme irréel. Le soleil déclinant teintait de ses couleurs mordorées les feuillages des arbres qui protégeaient l’endroit à leur manière.

— Que c’est beau ! ne pus-je m’empêcher de souffler, ébahie.

— Imladris l’était encore plus du temps où mon beau-fils y vivait, m’apprit Celeborn avec nostalgie.

Alors que nous arrivions sur une grande allée entourée d’arbres fleuris, j’eus la joie de voir Legolas et Gimli accourir vers nous.

— Bénis soient les Valar ! s’écria le fils de Thranduil, vous nous l’avez ramenée.

— Oui, répondit Celeborn en sautant de son cheval avant de m’aider à faire de même. Et elle va bien hormis une légère contusion à l’arrière du crâne.

Je vis Legolas blêmir.

— Vous êtes blessée, Cerise ? s’inquiéta-t-il tout en me pressant les épaules dans une étreinte chaleureuse.

Je souffrais de maux de tête mais je ne souhaitais pas leur faire peur.

— Non, je vais bien. J’ai un peu mal, c’est vrai, mais cela passera, dis-je doucement.

— Où l’avez-vous retrouvée ? demanda Gimli qui s’était avancé à son tour.

Celeborn prit le temps de conduire sa monture auprès d’un Elfe qui devait servir de palefrenier, puis se tourna vers le nain en soupirant. Était-ce moi ou le Seigneur Celeborn ne semblait pas porter Gimli dans son cœur ?

— Nous avons trouvé cette jeune fille inconsciente en contrebas d’une des vieilles routes. Elle a dû glisser, car elle m’a certifié ne pas avoir été attaquée.

— C’est vrai, affirmai-je en regardant Gimli. Je ne sais pas comment j’ai fait mon compte mais je ne fuyais personne. Enfin, pas cette fois-ci, terminai-je en faisant une tentative d’humour qui tomba à plat.

Mes deux amis me scrutaient, les lèvres pincées, et je sus que le soulagement avait cédé à la colère avant même que Legolas ne s’exprime.

— Vous ne semblez pas très heureux de me voir, ne pus-je m’empêcher de leur dire.

Parfois, je devrais sérieusement apprendre à me taire ! Pour mon propre bien, songeai-je, dépitée.

— Par tous les Valar réunis, Cerise ! m’invectiva Legolas, incapable de se retenir davantage. Vous rendez-vous compte de la terreur que  nous avons ressentie à l’idée de vous avoir perdue ?! Nous pensions ne jamais vous revoir !

Je reculai d’un pas, comme prise de panique.

— Vous êtes injuste, Legolas, m’écriai-je à mon tour, bien, décidée à me défendre. J’ai fait attention, mais je ne sais même pas ce qu’il s’est passé !

Gimli s’approcha de moi et me tapota maladroitement la main.

— Allons, allons, nous apaisa-t-il, ce n’est guère le moment de perdre son calme. Nous avons déjà assez du père de ce cher Legolas, qui s’arrache les cheveux comme une naine hystérique après la perte de son époux.

L’Elfe se passa une main sur son front avant de fermer les yeux de dépit.

— Mon père, soupira-t-il. Nous avons essayé de le raisonner, mais avec bien du mal. Celeborn a dû user de toute sa sagesse pour le calmer. Cerise, Adar tient énormément à vous, vous devez le…

— Ce n’est pas à moi qu’il tient, rectifiai-je en coupant la parole à Legolas, c’est à votre mère, son épouse ! D’ailleurs, où est-il ?

Nous étions toujours sur cette coursive sur laquelle il ne restait plus que nous trois. Celeborn était parti depuis un bon moment. Au loin, je pouvais entendre le bruit de l’eau qui se déversait dans la rivière, indifférente à mes tourments.

— Nous devrions rentrer, proposa Gimli.

Nous acquiesçâmes de concert.

— Mon père doit actuellement s’entretenir avec le seigneur Celeborn et c’est sans doute mieux ainsi, devina Legolas. Votre tenue est déchirée et vous devriez prendre un bain pour vous détendre. Vous n’échapperez certainement pas à un sermon de sa part, mais il devrait être relativement apaisé d’ici là.

Je hochai la tête tout en admirant les différents couloirs extérieurs par lesquels nous passâmes. Je n’avais jamais vu un endroit aussi beau.

— Imladris n’a plus la beauté d’antan, m’informa Legolas, et le chagrin m’étreint quand je pense à sa magnificence passée, mais elle reste une maisonnée accueillante pour qui prend le temps de s’y arrêter.

J’observai l’Elfe avec étonnement. J’avais du mal à imaginer un tel lieu encore plus extraordinaire qu’il ne l’était déjà. Perdue dans mes pensées, je remarquai à peine que nous venions de nous arrêter devant une porte.

— Votre chambre, m’apprit le fils de Thranduil tandis qu’il ouvrait le battant.

Je pénétrai dans la pièce et là encore je fus époustouflée par le charme indéniable qui s’en dégageait.

— Lalaith ne devrait pas tarder à venir vous aider pour votre toilette, Cerise, m’avertit Legolas.

— Attendez ! fis-je en levant la main vers lui. J’ai une question qui me taraude l’esprit depuis un moment…

— Je vous écoute, Cerise, répondit Legolas avec sollicitude.

— Qui est Eru ? demandai-je prudemment.

S’il fut surpris par ma question, il ne me le montra pas.

— Eru est le père de tout, celui qui a donné vie aux Valar et tout ce qui définit Arda.

Sur ce, il s’inclina et referma la porte me laissant seule et choquée. Eru était donc Dieu, mais c’était impossible que Dieu soit une enfant. J’éclatai de rire face à ma propre bêtise. Je devais tout confondre, comme d’habitude.

Thranduil

Jamais le temps ne m’avait paru aussi long et terrible depuis la mort de mon Elenna. Je savais bien que comparer deux contextes différents ne m’aiderait en rien. Cerise ne réapparaîtrait pas en quelques secondes. Impuissant, j’avais perdu la tête devant mes gens, me moquant éperdument de l’image que je pouvais leur renvoyer. Elle avait disparu une nouvelle fois, et cela me rendait fou. Legolas, accompagné de Finlenn et Tamril, avait organisé une battue pour la retrouver, sans succès. Elle s’était comme volatilisée.

La journée avait laissé place à la nuit et j’avais eu la désagréable surprise de découvrir le Seigneur Celeborn escorté de ses Galadhrim, étonnés de ne pas nous voir arriver plus tôt. Mes gardes avaient bien vu les éclaireurs d’Imladris non loin de notre campement de fortune. Ces derniers avaient dû les prévenir et une part de moi était soulagée. Ils connaissaient ces lieux mieux que nous et leur aide nous serait précieuse.

Pour elle, j’aurais été prêt à n’importe quoi.

Celeborn m’avait pris à part et fermement suggéré de me rendre à Imladris. Il était furieux et moi aussi. Je me serais sans doute couvert de ridicule si Legolas ne m’avait pas raisonné à son tour. Je n’aurais guère été  utile dans l’état où je me trouvais. Le mieux était donc d’attendre et de prier que rien ne soit arrivé à ma douce amie. Mes gens avaient soupiré de soulagement quand je leur avais appris que nous partions. Je ne leur en voulais pas d’être pressés de reprendre la route même si une part de moi aurait aimé qu’ils s’insurgent pour la retrouver, elle qui était leur reine après tout.

Combien de temps attendis-je ainsi sur cette terrasse ? Je n’aurais su le dire. J’étais debout, le cœur battant, et mes yeux fixaient un point invisible.

J’attendais, quand…

— Elle est saine et sauve, cher Thranduil, m’apprit Celeborn qui venait de me rejoindre. Elle se trouve actuellement avec sa servante qui s’occupe d’elle.

Une vague de soulagement emporta mes incertitudes. Elle allait bien, et c’était tout ce qui comptait. Bénis soient tous les Ainur ! Je me retournai vers l’Elfe et posai une main sur ma poitrine.

— Ma reconnaissance sera éternelle, dis-je avec gratitude.

Celeborn me rendit mon salut avant de m’inviter dans ses appartements.

— Nous devons discuter, Thranduil, déclara-t-il tandis que nous pénétrions dans une pièce immense coupée en deux espaces.

Celeborn me proposa un siège tandis qu’il récupérait un parchemin scellé qu’il me tendit.

— Une missive de ma femme à votre attention, lança-t-il tout en s’asseyant à son  tour. Elle me l’a remise avant d’embarquer.

Je scrutai le parchemin avant de le ranger dans la poche intérieure de mon manteau. Je trouverais bien le temps de la lire, mais plus tard.

Celeborn nous servit une infusion glacée avant de se renfoncer dans son fauteuil sans me quitter du regard.

— Beaucoup de bruits ont couru sur vous et votre invitée, me dit-il. Mon  épouse et moi-même avions bien remarqué votre intimité sans en comprendre la raison.

Un lent sourire se dessina sur mes lèvres. J’étais prêt à répondre de tout, j’étais dans mon droit le plus absolu.

— Alors vous savez qui elle est, répondis-je avec assurance.

— Non, pas vraiment. Si Galadriel a de fortes certitudes, elle n’a pas voulu les partager avec moi. Tout ce que je sais, c’est que même l’impossible existe et je l’ai vu aujourd’hui.

Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Avait-il deviné qu’elle était mon Elenna ?!

— Vous savez, vous avez deviné, murmurai-je, presque exalté de ne plus être le seul à l’avoir compris.

Celeborn prit son verre qu’il porta à ses lèvres avant de boire une gorgée, puis il le reposa sur la desserte avec une lenteur étudiée.

— Legolas m’a fait part de vos convictions, Thranduil, mais je suis navré de vous contredire, Cerise n’est pas votre épouse. Elle ne l’a jamais été et sur ce point, je veux que ce soit clair pour vous.

Un coup d’épée en plein cœur n’aurait pu me faire souffrir davantage.

— Que dites-vous ? C’est impossible, vous devez…

— Vous vous fourvoyez, Thranduil, s’emporta le Ñoldo tout en se redressant vivement. Cette jeune personne n’est pas humaine, à cela je vous donne raison. Ce que j’ai vu aujourd’hui conforte les hypothèses de Galadriel. Cerise n’a rien d’humain mais elle n‘a jamais été votre épouse. Quelle que soit la nature de vos relations, cela doit  cesser immédiatement !

Je secouai la tête, le chagrin se mêlant à la colère. Mais alors ? pensai-je, perdu, d’où me venaient les sentiments qui m’étreignaient le cœur à sa simple pensée ? S’ils n’étaient pas destinés à mon épouse, alors… Je me frottai les yeux d’une main tremblante. Je ne pouvais y songer, cela n’avait pas de sens !

— Thranduil, je comprends votre désarroi, reprit Celeborn d’une voix radoucie. Ce que je n’arrive pas à saisir, c’est ce qui vous a poussé à de telles conclusions. 

— Elle parle dans ses rêves, avouai-je d’une voix rauque, révélant ainsi ce que je leur avais caché des mois auparavant. Elle parle en quenya et, plusieurs fois, j’ai entendu le nom de « Lena » sortir de sa bouche, alors j’ai cru, et…

Les mots se perdirent dans le désespoir qui me consumait. Et puis ? Comment avouer à un inconnu que je désirais une autre que ma propre épouse ? Que Cerise avait réveillé cette part plus sombre en moi qui la voulait corps et âme… Oh ! Par tous les Ainur ! Nos âmes s’étaient reconnues, touchées et pourtant…

Elle n’était pas Elenna ; elle ne l’avait jamais été !

Je ne pus retenir un gémissement. Je perdais pied et me ridiculisais devant ce Ñoldo. Je l’en détestai encore plus pour cela.

— Je vois, dit Celeborn d’une voix étrange. Vous en avez donc déduit qu’il s’agissait de votre épouse.

Un ricanement ironique m’échappa, à défaut de pleurer ou de hurler.

— Une part de moi a cru reconnaitre son âme sœur, terminai-je avec amertume.

Celeborn pencha la tête sur le côté mais j’eus le temps de voir dans ses yeux un élan de compassion à mon égard. Cela me mit en colère instantanément.

 — Je ne suis pas à plaindre, Celeborn ! Cerise elle-même m’avait mainte fois assuré que je faisais erreur. Il se trouve qu’elle avait raison, terminai-je dans un éclat de rire nerveux.

Un long silence pesant s’installa. Chacun d’entre nous était plongé dans ses pensées. Les miennes étaient pour le moins bouleversées et je ne parvenais plus à juguler le flot de mes souvenirs. Ma rencontre avec Cerise, ce moment où j’avais envisagé de la prendre à mon service, puis ce qui s’était passé plus tard, après sa maladie. Je me passai une main sur le visage. Un affreux goût de trahison m’emplit la bouche. Cerise n’était pas Elenna, et cette fois, il n’y avait plus aucun doute possible.

J’étais un mari infidèle et malgré tout…

— Je ne pensais pas que votre attachement à l’égard de cette jeune femme était si fort, conclut Celeborn après un certain temps. Toutefois, il me faut vous exposer mes conclusions à son sujet.

— Vous l’avez déjà fait, Celeborn, répondis-je d’une voix lasse, observant un point derrière lui.

L’Elfe se rassit et soupira.

— Je crains que Cerise ne soit en danger. De ce que vous m’avez révélé un peu plus tôt, il semblerait qu’elle soit la cible de quelques forces obscures.

Je pris sur moi pour contenir le début d’une rage bien plus forte encore que ma fureur passée. Qu’avais-je bien à faire d’elle, dorénavant ? Pourtant, en mon cœur, je ne pouvais me résoudre à tirer un trait sur ce que nous vivions et sur les sentiments qu’elle m’inspirait. C’était impossible. Elle comptait.

Pardonne-moi, Elenna, songeai-je avec tristesse, mais je ne peux pas faire comme si Cerise ne représentait rien. Ici, elle est mon tout, ma lumière… Pardonne-moi, je t’en conjure.

— Thranduil ! me rappela Celeborn agacé. M’écoutez-vous ?! Cerise doit rester ici, avec moi et mes petits fils. Nous serons plus à même de la protéger et de découvrir les mystères qui l’entourent.

Je tournai lentement ma tête vers lui et le regardai droit dans les yeux.

— Quoi que vous pensiez, Cerise restera avec moi, à tout le moins jusqu’à ce que je prenne un bateau pour les Terres Immortelles, déclarai-je, satisfait d’avoir retrouvé un semblant de calme.

Je voyais bien que ma décision ne plaisait pas à Celeborn mais je m’en moquais. J’avais toujours agi comme je le voulais et ce n’était pas aujourd’hui que j’allais changer.

— Thranduil… soupira l’Elfe en face de moi. Pourquoi ne pas l’avoir encouragée à nous suivre quand mon épouse était encore parmi nous ? Elle aurait pu nous aider et…

— Galadriel n’aurait rien fait du tout ! le coupai-je, irrité. Elle n’a même pas réussi à voir qu’elle n’était pas humaine. Votre épouse n’aurait servi à rien et serait partie sans un regard en arrière, vous le savez tout aussi bien que moi.

Celeborn pinça les lèvres, un tic faisant tressauter sa joue, montrant qu’il perdait patience.

— Pourquoi ne pas avoir pris la mer au plus près de votre forêt ? questionna-t-il, changeant de sujet. Le port des Havre Gris n’est plus que l’ombre de ce qu’il a jadis été. Plus aucun bateau n’y est amarré hormis celui que vous avez fait réquisitionner il y a plusieurs mois. Vous avez de la chance que l’ancien intendant de Círdan ne soit pas parti comme il en avait eu l’intention.

Je me levai et fis quelques pas dans la pièce pour juguler la tension qui m’animait.

— J’ai toujours agi à ma guise, lançai-je à Celeborn. Et pour tout vous dire, je voulais passer un peu plus de temps avec Cerise. J’espère ne pas vous choquer en vous révélant cela.

Un sourire narquois naquit au coin de mes lèvres quand je vis l’expression médusée de mon interlocuteur. Oui, j’osais, je n’étais plus à un blasphème près.

Celeborn se redressa à son tour et m’avisa comme s’il me voyait pour la première fois.

— Thranduil, si j’ai un conseil à vous donner, un seul, ne vous avisez pas de transgresser nos lois par défi, me prévint-il. Si Cerise est celle que mon épouse attendait, vous n’imaginez même pas les répercussions que cela pourrait causer.

Je me détournai vers la sortie, montrant que l’entretien était terminé, et jetai un dernier regard à Celeborn.

— Legolas vous ramènera Cerise quand les miens et moi-même aurons quitté le port. Je vous en donne ma parole.

Je le quittai et décidai de prendre le chemin de la chambre de ma petite humaine. J’avais besoin de la voir, de me rassurer sur son état. Et les dernières révélations que je venais d’apprendre à son sujet ne changeraient pas les sentiments qui m’animaient.

Elle m’appartenait le temps qu’il nous restait à vivre ensemble en Terre du Milieu.

.

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Je découvris avec plaisir que la chambre octroyée à Cerise se trouvait dans mes quartiers personnels. Devant sa porte se trouvaient Lalaith et Legolas qui discutaient à voix basse.

— Comment va-t-elle ? demandai-je dès que je fus à leurs côtés.

— Père ! s’exclama mon fils. Cerise va bien. Lalaith s’est occupée d’elle.

— Elle s’est endormie juste après s’être allongée, continua l’elfine d’une voix douce.

Je hochai la tête avant de pénétrer dans la pièce.

Un vaste lit prenait une partie de l’espace et les portes-fenêtres restées ouvertes apportaient la fraicheur du vent qui s’était levé un peu plus tôt. Je découvris ma belle endormie au milieu de la couche. Elle ronflait doucement, prouvant qu’elle ne faisait pas semblant. Comme hypnotisé par sa vue, je l’admirai tout mon saoul, me repaissant de son image, comme pour la marquer à jamais dans mon esprit immortel.

Cerise

Après avoir pris un bon bain et m’être changée, je m’assoupis sur le lit sans attendre que Lalaith soit partie. Les derniers évènements m’avaient fatiguée. Je dormis d’un sommeil sans rêve qui me fit le plus grand bien. À mon réveil, je découvris Legolas qui m’observait, appuyé contre un mur, l’air nonchalant. Je m’étirai sans lui prêter beaucoup d’attention, tout en poussant des gémissements de contentement. Mes muscles endoloris par le voyage appréciaient le traitement et je n’allais certainement pas me refuser ce petit plaisir parce que je n’étais pas seule. Quand j’eus terminé, je me redressai sans pouvoir m’empêcher de glousser devant la mine stupéfaite du fils de Thranduil.

— Vous faites de drôles de bruits quand vous vous réveillez, Cerise, me lança-t-il gentiment.

Je sortis du lit tout en l’examinant de la tête aux pieds. Legolas avait troqué ses vêtements de voyage, dont les couleurs kaki et verts feuillages rappelaient indéniablement la nature, pour une tunique bleu ciel argenté sertie d’une ceinture marron sur un pantalon gris moulant. Ses cheveux bruns aux doux reflets cuivrés étaient attachés sur les côtés par des nattes savamment exécutées. Un diadème était posé sur son front, indiquant la nature de sa position, même si avec le départ de tous ces Elfes, cela ne voulait très certainement plus dire grand-chose par ici. Toutefois, Legolas était très beau.

— Ce que vous voyez vous plaît-il, Cerise ? demanda-t-il en me lançant un sourire de travers, signe qu’il était gêné.

Je rougis d’avoir été prise sur le fait.

— Je vous prie de bien vouloir m’excuser, Legolas, balbutiai-je, honteuse. Je ne voulais pas être impolie.

En jetant un coup d’œil au ciel, je vis que le soleil déclinait légèrement suggérant que nous étions en fin d’après-midi.

— Ai-je beaucoup dormi ? demandai-je, étonnée.

— Toute une journée, avoua Legolas. Vous en aviez grand besoin.

Je poussai un juron peu délicat qui le fit éclater de rire. Au même moment, Lalaith apparut sur le pas de la porte, les bras chargés.

— Votre langage est toujours aussi fleuri, mon amie, déclara-t-il avant de faire un signe de tête à l’Elfine qui était restée plantée sur le seuil.

— Entre Lalaith, je t’en prie, reprit-il. Puis se tournant vers moi : Nous nous reverrons pour le repas du soir, Cerise.

Il s’inclina avant de sortir tandis que l’Elfine déposait une bassine remplie d’eau dans la pièce qui servait aux ablutions. Dans un coin de la chambre, je remarquai une robe qui attendait sur un valet. Je fus soufflée par la magnificence du vêtement. Elle était d’un beau bleu rappelant la couleur d’un ciel d’été et ses longues manches translucides et bouffantes étaient resserrées autour des poignets. Le décolleté arrondi possédait aussi plusieurs plis aériens d’un bleu un peu plus soutenu. Sur les côtés, de longues décorations elfiques argentées disparaissaient dans les replis du tissu.

— C’est Sa Majesté qui l’a fait confectionner pour vous quand nous étions encore à Eryn Lasgalen, me révéla Lalaith d’une voix étrangement rauque.

Je me retournai vers elle.

— Il l’a fait faire spécialement pour moi ?! m’exclamai-je, surprise.

Lalaith acquiesça avant de m’indiquer un tabouret rembourré se trouvant devant une superbe coiffeuse. Je m’y assis, encore sonnée par la prestance de ma tenue. C’était comme si elle avait été réalisée pour une reine et non pas pour une simple humaine fréquentant un roi. Cette pensée me dérangea et je gesticulai mal à l’aise sur mon siège.

— C’est trop pour moi, soufflai-je à l’image que me renvoyait le miroir.

J’avais les traits tirés et encore quelques cernes sous les yeux.

L’Elfine se mordit la lèvre inférieure.

— Le seigneur Celeborn nous a demandé de vous habiller de vos plus beaux atours. Sa Majesté a désigné cette robe. Elle devait être portée pour une occasion particulière, mais elle fera l’affaire pour ce soir.

Je ne saisissais pas toutes les nuances de ce que venait de m’apprendre Lalaith, mais j’étais certaine que ses propos sous-entendaient quelque chose. J’étais fatiguée de tous ces secrets et mystères. Je fermai les yeux et laissai Lalaith me préparer comme une princesse. À quoi bon protester de toute façon ? Et je devais reconnaître que se faire pomponner n’avait rien de désagréable ! Du coin de l’œil, je la vis qui relevait mes longs cheveux blonds en un chignon savamment lâché sur lequel elle défit plusieurs longues mèches qui retombèrent en boucles souples dans le bas de mon dos. Ma chevelure n’était pas frisée, mais pas vraiment raide non plus. C’était bien la seule partie de mon corps dont j’étais fière.

Quand je fus coiffée, je revêtis la fameuse étoffe qui brillait de mille feux. Le bleu pâle de ma robe m’allait parfaitement au teint et, bien que mes yeux ne soient ni bleus ni verts mais plutôt marron, je leur trouvai un éclat que je ne leur avais jamais connu auparavant. Sans doute était-ce lié à la fatigue de ce voyage.

Pour parfaire ma toilette, en guise de bijoux, Lalaith me ramena un pendentif que je n’avais jamais vu de ma vie. Décidément, j’allais de surprise en surprise ! En le regardant de plus près, je vis qu’il représentait une figure au dessin compliqué. J’aurais aimé en comprendre la signification, mais avisant Lalaith, je me rendis compte qu’elle semblait soucieuse et avait elle-même les traits tirés. Malgré tout, je la trouvais magnifique. Elle aussi avait revêtu ses plus beaux atours. Malgré mes habits scintillants, je faisais figure de vilain petit canard comparé à elle. J’eus un pincement au cœur avant de me reprendre. Depuis quand étais-je devenue si superficielle ? La beauté intérieure prévaudrait toujours sur toutes les beautés physiques de l’univers.

Forte de mes convictions, je me redressai fin prête à affronter le monde, ou presque.

— Je te remercie pour ton aide, Lalaith, dis-je, sincère.

Elle inclina la tête avant de trembler, ce qui m’alerta. Que lui arrivait-il ?

— Lalaith ?

Mais elle ne me laissa pas l’opportunité de l’interroger davantage qu’elle avait fui la pièce. J’eus quand même le temps de voir des larmes couler sur son visage. Je poussai un profond soupir. J’aurais aimé l’aider, mais elle avait toujours conservé une certaine distance avec moi. Tant pis, je m’occuperais de cela plus tard. En attendant, je décidai de quitter ma chambre pour admirer Fondcombe. J’avais à peine entraperçu le lieu en arrivant hier.

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Les coursives extérieures s’ouvraient sur un paysage à couper le souffle. Le soleil couchant dardait de ses derniers rayons la végétation environnante. Un peu plus loin, nous pouvions admirer en toute quiétude les majestueuses cascades dont le murmure avait quelque chose d’apaisant.

Je respirai à pleins poumons l’odeur des fleurs et des plantes qui nous entouraient pendant que j’avançais sans trop savoir où j’allais. Au détour d’un couloir, j’entendis du bruit, puis de la musique, et je sus que je devais être dans la bonne direction. Plus j’approchais et plus le son des flûtes et des harpes étaient distincts. Bientôt, je dépassai une large place découverte et comme prise par l’instant, je levai la tête vers les cimes. J’écarquillai les yeux en découvrant les monts Brumeux qui s’étendaient à perte de vue, la neige sur leurs hauts cols, la verdure sur les roches les plus basses. Fondcombe avait été construit dans une cave creuse de la chaîne montagneuse. Poussée par la curiosité, je m’approchai d’une rambarde de pierre et m’y appuyai pour regarder la rivière en contrebas. J’eus un mouvement de recul devant la profondeur du ravin. Si je tombais, je ne survivrais jamais à une telle chute. Je me secouai la  tête pour reprendre mes esprits et poursuivis mon chemin.

C’était étrange, je n’avais pas croisé un seul Elfe pour le moment. Ils devaient déjà tous être en train  de dîner. J’accélérai donc le pas et je finis par déboucher sur une vaste terrasse. Je descendis un escalier et découvris une immense esplanade où plusieurs tables avaient été dressées.

Je soupirai, rassurée. Je ne m’étais pas perdue. Quelques Elfes jouaient d’instruments que j’avais entendus un peu plus tôt. Le son était apaisant bien que je ne sois pas une grande adepte de ce genre de musique. Un peu plus loin, j’aperçus Lalaith qui s’avançait vers une table où se trouvaient plusieurs Elfes dont Tamril et Finlenn.

— Vous êtes resplendissante, Lalaith, entendis-je dire le capitaine de la garde qui se leva avant de s’incliner devant elle.

Je la vis minauder tandis que deux autres Elfes se joignaient à Finlenn dans une salve de compliments qui me firent hausser les yeux au ciel. J’entrevis le regard pénétrant de Tamril m’observer avec grand intérêt, mais je fis semblant de ne pas l’avoir remarqué. Je ne voulais pas lui parler. Pas pour le moment en tout cas.

Rassurée de voir Lalaith entre de bonnes mains, je décidai de trouver une place où m’asseoir. Je ne savais pas si Thranduil et Celeborn avaient souhaité ma présence mais en attendant, j’avais envie de contempler le spectacle que m’offraient tous ces Elfes attablés à rire et à chanter dans une joyeuse cacophonie synchronisée. Ils semblaient bien plus joviaux et facétieux que ceux d’Eryn Lasgalen et un large sourire fendit mon visage à cette comparaison.

Je trouvai enfin un endroit où m’installer. Il n’y avait personne et je m’assis tout en découvrant les mets posés en face de moi : de la salade, des herbes, des fruits et pas un seul morceau de viande.

Perdue dans ma contemplation, écoutant d’une oreille distraite les bribes de conversations diverses qui me parvenaient, je ne vis pas l’Elfe d’une très grande stature s’asseoir en face de moi.

— Voilà une belle étoile bien solitaire ce soir, déclara le nouveau venu.

Je clignai plusieurs fois des yeux avant de voir à qui appartenait cette voix au timbre si grave. Je faillis avaler de travers le morceau de laitue que j’étais en train de manger. L’Elfe s’empressa de remplir un verre d’eau qu’il me tendit un sourire de travers sur ses lèvres fines. Quand il vit que cela ne passait pas, il se permit de me tapoter le dos tout en marmonnant dans sa barbe.

— Excusez-moi, dis-je d’une voix étranglée, toussant à m’en faire vomir. Vous m’avez surprise.

Mon compagnon retira sa main et frotta son menton imberbe.

— Je ne voulais pas vous surprendre ainsi. Vous étiez seule et je me suis dit qu’un peu de compagnies vous ferait plaisir.

Étonnée par sa prévenance, j’oubliai que j’étais en train de mâcher un autre bout de feuille de salade, la bouche ouverte. Quand je me rendis compte qu’il avait les yeux braqués sur mon visage, et que je compris pourquoi, je déglutis en plissant les lèvres. Il devait me prendre pour une humaine bien mal élevée à manger aussi mal. Mais tant pis. Redressant la tête, je ne pris même pas la peine de cacher l’admiration qu’il m’inspirait. Il était beau, mais pas comme les autres Elfes de ma connaissance. Il semblait différent. Il était grand et ses cheveux bruns mi-longs étaient attachés en demi-queue de cheval. Je compris alors ce qui le différenciait des autres, il avait le teint hâlé. Pour un Elfe c’était assez rare pour être souligné. Son regard était franc, ses yeux gris pâle pétillaient de bienveillance. Il portait une longue tunique verte agrémentée de motifs dorés, sur un pantalon marron et comme Legolas, il avait une espèce de diadème qui lui ceignait la tête. Qui pouvait-il être ? Ses oreilles étaient pointues et pourtant il y avait quelque chose de parfaitement humain chez lui.

— Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été l’objet d’une telle appréciation ! se moqua-t-il gentiment. J’espère être à votre goût, gente dame.

Une nouvelle fois, mon visage devint cramoisi. Que m’arrivait-il ? D’habitude, je faisais toujours attention. Je piquai un fard avant de remettre mon nez dans mon assiette.

— Vous m’en voyez navrée, dis-je, je ne voulais pas être impolie, cela ne me ressemble pas.

Enfin si, il y a une époque, cela ne m’aurait pas dérangée, mais avoir passé autant de temps chez les Elfes avait considérablement modifié mon attitude. Certains penseraient que j’avais mûri, pour ma part, je dirais surtout qu’il s’agissait d’une question  de survie.

— Il n’y a pas de mal, damoiselle, me rassura l’Elfe.

Je ne lui répondis pas, préférant mâcher un bout de ce qui devait être du concombre.

— Heum, délicieux ce cucurbitacée ! m’exclamai-je à haute voix.

L’Elfe éclata de rire avant de se gratter le nez.

— Si j’avais un doute, reprit-il, je n’en ai plus aucun dorénavant. Vous devez être Cerise, n’est-ce pas ?

Je le scrutai l’air suspicieux.

— Oui, c’est bien moi. Que me voulez-vous ? dis-je en plissant les yeux, plus soupçonneuse que jamais.

Il agrandit les siens avant de secouer la tête puis gloussa.

— Je manque à tous mes devoirs, répondit-il en posant une main sur son cœur. Je suis Elladan, fils d’Elrond et petit-fils du seigneur Celeborn.

Je ne savais pas que le seigneur Elrond avait un fils. Intriguée, je l’examinai à nouveau, mais cette fois-ci, je fis attention à ce qu’il ne le remarquât pas. C’est alors que je me rendis compte qu’il faisait de même avec moi.

— Le seigneur Celeborn serait heureux que vous rejoigniez sa tablée, Cerise, m’apprit-il d’une voix amusée, mettant ainsi fin à notre observation mutuelle.

Il se leva et me tendit la main pour m’aider à me redresser. Je l’acceptai et c’est ainsi que nous quittâmes la grande esplanade sous les regards curieux des autres convives. En montant les marches d’un escalier, je me pris le pied dans l’ourlet de ma robe et je me retrouvai dans les bras d’Elladan en couinant comme une gamine affolée.

— N’ayez pas peur, je vous tiens, me rassura l’Elfe tout en me serrant contre lui un peu trop longtemps à mon goût.

Je me souvins des déboires que j’avais eus avec les Elfes d’Eryn Lasgalen, mais aussi des remontrances de Thranduil alors je reculai d’un pas un peu trop vif. Elladan fronça les sourcils comme si je venais de l’insulter.

— Je vous remercie de votre prévenance, Elladan, loin de moi l’idée d’imaginer quoi que ce soit de répréhensible, mais je ne voudrais pas que les gens d’ici s’imaginent des choses, terminai-je dans un balbutiement inintelligible.

Était-ce moi ou étais-je en train de m’enfoncer ?

— C’est vrai, approuva mon compagnon. Vous avez entièrement raison, j’aurais dû vous laisser tomber de cet escalier et vous laissez vous casser une jambe, voire les deux. Cela aurait été bien plus élégant de ma part !

Je pris un instant avant de comprendre qu’il ne parlait pas sérieusement, mais je vis surtout que je l’avais vexé.

— Décidément, je ne suis bonne à rien, me lamentai-je en me mordillant les lèvres.

— Ne dites pas cela, chuchota Elladan à mon oreille, vous êtes juste trop fatiguée pour réfléchir correctement.

Nous nous sourîmes de connivence avant que je ne me rende compte que nous étions observés. Nous nous trouvions sur une terrasse plus petite mais chaleureuse avec ses plantes et ses arbres. C’était très agréable. Je m’écartai d’Elladan et me tournai vers la table où se trouvaient les invités. Le premier Elfe que je vis fut Thranduil. Il ne me quittait pas de ses yeux perçants comme s’il tentait de lire mon âme. J’eus le souffle coupé devant sa prestance. Il était tellement beau. Mon cœur se mit à battre plus vite sans que je ne puisse l’empêcher. Je sentis la main rassurante d’Elladan se poser dans mon dos, m’enjoignant à avancer.

— Allons, Cerise, personne ne va vous manger, me taquina-t-il en m’adressant un clin d’œil.

Thranduil tiqua légèrement devant cet élan de familiarité, mais ne dit rien. À ses côtés se trouvait le seigneur Celeborn qui m’observait avec attention. À l’autre bout de la table se tenait Gimli qui avait le nez dans son plat et Legolas qui affichait un air sombre jusqu’à ce qu’il me voie. Je m’approchai d’eux, tentant d’oublier la présence de ce roi qui me rendait toute chose et décidai de me mettre à côté de son fils.

— Vous êtes radieuse, Cerise, me complimenta Legolas, tout en me prenant la main pour m’empêcher de m’asseoir.

Je fis la moue avant de comprendre qu’il m’amenait auprès de son père. Je fus placée à sa droite sans que j’aie mon mot à dire. J’aurais dû m’en offusquer, mais ici les codes ici étaient à des années-lumière de ceux de mon monde.

— Je suis désolé, reprit le fils de Thranduil un ton plus bas tout en se réinstallant. J’aurais dû venir vous chercher moi-même mais j’ai cru que Lalaith s’en serait chargée.

Je repensai à la détresse de l’Elfine puis à son ravissement quand Finlenn s’était occupé d’elle et un léger sourire se dessina sur mon visage.

— Ce n’est pas grave, répondis-je. C’est tout aussi bien que je ne sois pas toujours à la charge de cette pauvre Lalaith. Elle a assez de travail avec ma toilette.

Legolas me rendit mon sourire.

— Vous avez tant changé depuis que nous nous connaissons Cerise, avança-t-il avec fierté. Vous ne cessez de me surprendre…

Je n’écoutai pas la fin de sa phrase, car une voix qui ressemblait à s’y méprendre à celle d’Elladan m’interpella. Je cherchai la personne des yeux quand je tombai sur la copie conforme d’Elladan. J’en eus le souffle coupé. Ils se ressemblaient trait pour trait. Du coin de l’œil, je vis Elladan sourire de toutes ses dents.

— Cerise, dit-il, je vous présente mon frère jumeau, Elrohir. Elrohir, voici, Cerise, ma nouvelle amie !

Je recrachai l’eau que j’étais en train de boire. Que lui prenait-il, bon sang ?!

— Enchanté de faire votre connaissance, damoiselle, répondit Elrohir en levant son gobelet. C’est un honneur pour moi.

Je hochai la tête sans savoir quoi répondre et de toute façon, il s’était tourné vers son frère.

— Je suis étonné, Elladan, je ne vous savais pas si intimes, s’étonna son jumeau, goguenard. Tu ne la connais que depuis quelques minutes et tu te permets déjà de telles familiarités, et ce, sans lui demander sa permission.

Loin de lui répondre, Elladan se mit à rire sous les regards acides de Legolas et de Thranduil. Ne supportant pas de le voir ainsi, je pris le poing de Thranduil sous la table et desserra ses doigts un à un pour lui prendre la main. Il pressa sa paume contre la mienne et je poussai un léger soupir de soulagement.

— Je suis heureux de vous voir remise, chère Cerise, m’assura Celeborn qui n’avait encore rien dit jusqu’ici. Je vous en prie, buvez, mangez, cela vous fera le plus grand bien.

— Je vous remercie, dis-je avant de lâcher la main de mon Elfe pour récupérer mes couverts.

Thranduil lui-même me choisit les meilleurs morceaux de viande et je pris des légumes, le cœur plus léger. Chacun était occupé à son assiette et lorsque les plats disparurent au profit des desserts et des autres douceurs, les conversations s’élevèrent accompagnées par une douce ritournelle interprétée par plusieurs Elfes et Elfines.

Bientôt, le crépuscule fit place à la nuit sans que j’y prête attention. Toutefois, le ciel étoilé semblait m’appeler de toutes ses forces et, tandis que Gimli et Legolas nous régalaient d’anecdotes sur leurs différents voyages, je me pris à rêver à ces petites boules lumineuses qui se trouvaient au-dessus de nous. Quelques bribes de la chanson de Legolas me revinrent en mémoire et je commençai à la fredonner doucement. Je ne me rappelais pas les paroles exactes, mais je n’en avais cure.

Je mis un moment à me rendre compte que les Elfes s’étaient arrêtés de parler. Comprenant que j’avais dû chanter plus fort que je ne le pensais, je refermai la bouche, trop honteuse d’avoir été surprise. Qui plus est, je m’aperçus que j’étais affalée dans les bras de Thranduil qui m’observait avec attention.

Elladan se mit à applaudir, rompant ce silence assez gênant et je lui en fus presque reconnaissante.

— Formidable ! dit-il, vraiment formidable, Cerise.

Je me mis à rougir, c’était la première fois que quelqu’un appréciait ce que je chantais.

— Aurais-je fait des progrès ? fis-je, rougissant de plaisir.

Je savais que je chantais faux, mais tous les espoirs étaient permis.

— Pas du tout, lança-t-il. Je n’avais jamais entendu quelqu’un chanter aussi mal que vous Cerise, mais…

— Oh, c’est bon, le coupai-je vexée comme un pou, pas la peine d’en rajouter non plus.

— Cerise, où avez-vous appris cette chanson ? me demanda Thranduil, méfiant.

Je me tournai alors vers Legolas qui ne m’avait pas quittée des yeux. Il semblait surpris. Quant à Gimli, il en avait arrêté de fumer sa pipe et Celeborn tapotait ses doigts contre ses lèvres l’air de méditer.

— C’est votre fils qui la chantait l’autre jour, dis-je vaguement honteuse d’être ainsi le centre de l’attention.

Thranduil reporta son regard surpris vers son fils.

— Tu m’avais caché, ion nìn, que tu connaissais si bien cette langue, s’étonna le roi.

— Pas du tout, Ada, je l’ai chanté en langage commun, je ne connais pas la version en quenya. Très peu ici la connaissent d’ailleurs.

Tout le monde se tourna vers moi, me scrutant comme si on venait d’apprendre que j’étais un extraterrestre. Pour l’heure, je n’avais qu’une envie, enfouir mon nez contre l’épaule de Thranduil et me repaître de son odeur qui, elle seule, savait me rassurer.

Jeune fille, commença Celeborn d’une voix apaisante et mélodieuse, où avez-vous appris à parler aussi bien la langue des Elfes de Valinor ?

Je secouai la tête, l’air perdu.

Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondis-je sur le même ton. J’ai déjà du mal à comprendre et parler le Sindarin alors une autre langue...

Ce qui était l’entière vérité.

 — Intéressant, déclara Celeborn. Thranduil, continua-t-il, je pense vraiment que les bases seraient nécessaires.

Je vis mon Elfe hocher du menton tandis que Legolas acquiesçait vigoureusement de la tête.

— J’aurais dû y songer moi-même et ce bien avant notre départ, s’empressa-t-il d’ajouter avant de diriger son attention sur moi.

— Cerise, nous avons décidé de rester quelque temps à Imladris pour vous apprendre à vous défendre.

Avais-je bien entendu ? Ils étaient sérieux ?

— Mais je ne sais pas me battre, objectai-je paniquée. Je ne sais même pas donner un coup de poing sans me faire mal.

— Nous vous apprendrons les bases pour vous défendre, gente dame, continua Elrohir. Au vu ce que vous avez enduré ces derniers temps, cela ne pourra que vous être utile.

Je dirigeai mon regard vers Thranduil qui n’avait pas dit un mot, ce dernier avait les lèvres pincées en une moue désapprobatrice.

— Vous ne souhaitez pas que j’apprenne à me battre ? le questionnai-je brutalement.

Il m’examina quelques instants avant de répondre.

— Je pensais pouvoir vous protéger, commença-t-il. Après tout, vous n’avez pas la force et l’agilité des Elfes. Toutefois, si ces messieurs arrivent à vous apprendre quelques rudiments vous permettant de rester en vie, je ne suis pas contre.

Je baissai la tête, vaincue. Je ne savais pas si je devais m’en réjouir. Une part de moi avait peur d’être confrontée au moindre danger et clairement, apprendre à me défendre laissait entendre que cela arriverait inévitablement.

— N’êtes-vous pas heureuse que l’on vous donne l’opportunité de vous débrouiller seule ? me demanda Legolas d’une voix douce.

Je baissai la tête, ne sachant quoi lui dire.

— Oui bien sûr, mais cela ne veut pas dire pour autant que je ne suis pas effrayée à l’idée que l’on puisse me vouloir du mal.

— Ce monde peut être sans pitié, lança Elladan. Croyez-moi, Cerise, même avec cela, il n’est pas certain que cela vous aide à survivre seule. Mais vous êtes bien entourée, reprit-il très vite en me voyant blêmir.

— Si tu voulais la rassurer, tu as réussi ! lui reprocha son frère. Il ne vous arrivera rien tant que vous resterez auprès de vos amis, gente Dame, conclut-il dans un beau sourire.

Nous nous dévisageâmes quelques instants avant que Thranduil ne se lève brusquement de table.

— Bien, déclara-t-il. Il se fait tard et nous sommes tous harassés par cette longue journée. Si vous nous le permettez seigneur Celeborn, nous allons nous retirer pour le reste de la nuit.

Tous les Elfes présents se levèrent en même temps que le mari de Galadriel qui prit mon bras pour m’escorter jusqu’aux marches de l’escalier menant à l’esplanade principale.

— Chère Cerise, c’est un plaisir de vous revoir, j’espère que nous aurons le temps entre vos leçons de défense, de discuter en privé. En attendant, je vous laisse au soin de Sa Majesté des Elfes sylvestres.

Il me prit dans ses bras dans une accolade chaleureuse puis me relâcha et rejoignit ses petits-fils. Je me retournai vers Thranduil qui ne m’avait pas quittée des yeux. Legolas et Gimli, quant à eux, étaient partis je ne sais où. D’un signe de tête, Thranduil m’enjoignit de le suivre. Je lui emboîtai le pas sans attendre.

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Thranduil nous fit passer par d’autres coursives pour plus de tranquillité et cela me permit de découvrir d’autres trésors que comptait Fondcombe. J’allais lui faire part de mon ravissement quand mes yeux s’attardèrent sur un petit bosquet qui semblait laissé à l’abandon. Comme poussée par une main invisible, je pris le chemin inverse pour me rendre en contrebas. Je commençai à descendre les marches d’un nouvel escalier quand Thranduil se retourna subitement vers moi.

— Où allez-vous comme cela, Cerise ? me questionna-t-il un peu durement.

Je soupirai. Je ne pouvais pas lui en vouloir de réagir ainsi après ce que je leur avais fait vivre dernièrement.

— Je n’ai pas envie de dormir maintenant, Thranduil, avouai-je. Et cet endroit attire ma curiosité. Je ne pense pas être en danger, mais si vous voulez vous joindre à moi pour une promenade nocturne ?

Je laissai ma question en suspens, espérant qu’il dise oui. Je n’avais pas envie qu’il s’en aille.

Il pencha la tête, faisant mine de réfléchir puis un sourire narquois naquit sur son beau visage.

— Très bien, Cerise, je vous suis.

La joie dut se voir sur mes traits, car il me rejoignit en quelques enjambées et effleura mon crâne de ses lèvres. J’aimais cette affection qu’il me témoignait à l’abri des regards indiscrets. J’avais l’impression de partager un secret connu seulement de nous deux.

Nous descendîmes les marches côte à côte et, après avoir emprunté un petit sentier, nous débouchâmes devant un kiosque entouré d’arbustes. L’avisant de plus près, je vis qu’à l’intérieur se trouvait une large banquette, je gravis les quelques marches pour pouvoir m’y asseoir et profiter à mon aise de la nuit étoilée.

— À quoi pensez-vous, Melda Heri ? me demanda Thranduil en se posant à mes côtés.

Incapable de m’en empêcher, je me pris pour la millième fois à admirer cet Elfe qui me faisait vibrer comme personne d’autre. Il était si beau ainsi vêtu. Il portait la même tunique que son fils à la différence près que celle du roi était plus longue et tombait sur un pantalon d’un  beau vert pâle.

Deux longues mèches de sa chevelure blonde étaient retenues en arrière. C’était rare de le voir ainsi. Il semblait presque différent du souverain que j’avais connu quand j’étais arrivé dans ce monde. Il n’était plus un étranger, mais seulement l’homme, enfin l’Elfe dont je m’étais éprise. À cet instant, j’aurais donné n’importe quoi pour être celle qu’il attendait corps et âme.

— J’aimerais tellement ne jamais vous quitter, avouai-je dans un murmure à peine audible.

— Qu’avez-vous dit ?

Il venait de se pencher vers moi et avait pris une mèche de mes cheveux entre ses doigts et tira doucement dessus. Je me laissai faire, la bouche sèche. Nos regards se croisèrent et je lus de l’étonnement dans ses iris. Comme s’il n’arrivait pas à croire que lui et moi…

— Est-ce mal ? Ce que nous éprouvons l’un pour l’autre ? le questionnai-je à la place.

Il ferma les yeux avant de les rouvrir. Ses pupilles étaient dilatées et sa respiration se fit plus rapide.

— Je crois bien que je suis… débuta-t-il avant d’être interrompu par quelques bruits de la nuit.

Il se redressa, en alerte.

— Qui va là ? tonna-t-il  tout en se tournant vers un buisson illuminé.

En plissant les yeux, je vis une forme en sortir. Il s’agissait d’une Elfine qui tenait une lampe. Elle s’avança vers nous très lentement et quand elle porta la lumière à son visage, ma respiration se bloqua dans ma gorge.

— Je ne voulais pas vous déranger, Votre Majesté, dit celle que je ne pensais jamais revoir de ma vie. J’ai pris l’habitude de venir ici la nuit pour trouver un peu de paix.

Elle avait changé. Elle avait beaucoup maigri et sa peau découverte présentait des traces de coups. Que lui était-il donc arrivé ?

— Maeiell, cracha Thranduil, furieux, que fais-tu ici ?! J’exige une réponse sur le champ !

Tamril

— Je veux faire partie de ceux qui lui apprendront à se battre ! m’écriai-je en me levant d’un bond de mon siège.

— Elle ne va pas apprendre à se battre, rectifia Finlenn agacé, nous allons lui apprendre les bases pour qu’elle puisse se défendre seule.

À dire vrai, je n’aimais pas cela du tout. Je m’en voulais encore de l’avoir perdue. J’avais juré de vivre dans son ombre pour la protéger, et le résultat avait été en dessous de tout. À quoi servais-je, bon sang ?!

— Tamril, reprit Finlenn, arrête de te fustiger, sinon je te jure que je te jette dans la Bruinen du haut de cette terrasse.

À ces menaces, Lalaith et quelques Elfines qui se trouvaient à notre table sursautèrent. J’éclatai de rire.

— Rassurez-vous gentes damoiselles, il ne mettra jamais ses avertissements à exécution. Il m’aime bien trop pour cela, terminai-je en lui adressant un clin d’œil de connivence.

— Cela, c’est ce que tu crois, marmonna mon ami entre ses dents.

Il était tard quand nous quittâmes l’esplanade principale. Pourtant, Cerise et Sa Majesté étaient encore attablées de leur côté. Je poussai un profond soupir de contentement. Elle allait bien et, quand je l’avais vu passer un peu plus tôt, j’avais été soufflé par sa beauté. Elle portait une robe royale. Lalaith nous avait avoué que c’était le seigneur Celeborn qui avait voulu qu’elle arbore ses plus beaux atours et le roi avait parlé de cette toilette qu’il lui avait confectionnée quand nous étions encore à Eryn Lasgalen. Mon cœur s’était gonflé de fierté quand j’avais vu tous les regards curieux, mais ô combien émerveillé que mes compagnons avaient portés sur elle. Cerise ne m’appartenait pas, je le savais bien, mais moi, j’étais à elle, et ce jusqu’à mon dernier souffle de vie.

Nous reprîmes le chemin de nos quartiers lorsque je faillis rentrer dans une porte qui venait de s’ouvrir à la volée. Finlenn qui était derrière moi me rentra dedans et grogna de mécontentement.

— Tu pourrais prévenir quand tu t’arrêtes, me réprimanda-t-il d’une voix mal assurée.

Le pauvre avait bu plus que de raison et n’avait compris qu’au quatrième verre que le vin provenait de la cuvée spéciale de notre bon Roi. J’avais veillé à ce qu’il ne se compromette pas plus avec Lalaith, mais tout le monde avait pu voir les sentiments réels qu’il lui portait ; Lalaith la première. Je lui avais demandé de rester patiente avec lui. Finlenn finirait bien par ouvrir les yeux, mais il fallait lui laisser du temps. Il n’était pas encore prêt à cela.

En attendant, il poussa le pire juron jamais sorti de sa bouche en découvrant la personne face à nous.

— Que les Valar m’en soient témoins ! s’écria-t-il en gesticulant. Tamril ! J’ai des hallucinations ou est-ce bien cette fourbe de Maeiell qui se tient devant nous, le regard aussi apeuré que celui des chevreuils que nous chassions à Eryn Lasgalen ?

À cet instant, j’hésitai entre la pousser dans la pièce ou de fermer les yeux pour voir si tout comme mon ami, je ne rêvai pas, l’esprit alerte.

— Que fais-tu ici ? crachai-je à la place, plus furieux que jamais.

Si nous avions cru les ennuis terminés, il était certain qu’avec elle dans les parages, il allait falloir être plus vigilants que jamais.

— Ne me faites pas de mal, gémit-elle en se tordant les mains d’appréhension. J’ai assez souffert comme cela, pitié !

J’allais faire un pas quand le Seigneur Celeborn apparut dans le couloir et vint vers nous le visage sombre.

— Il ne sera pas toléré la moindre effusion en Imladris, tonna-t-il. Toute personne se trouvant en Imladris est sous la protection  des seigneurs de ce lieu.

Je pris cet avertissement comme une trahison envers notre royaume.

— Savez-vous qui elle est ? Seigneur Celeborn ! lui rappelai-je entre mes dents serrées. Cette Elfine a failli coûter la paix de notre royaume. C’est une traîtresse !

L’époux de Galadriel dit quelque chose à l’oreille de cette femme avant qu’elle n’acquiesce et décampe. J’aurais donné n’importe quoi pour qu’elle disparaisse à jamais de notre sillage. Cela serait une terrible déconvenue pour Cerise et le roi quand ils apprendraient sa présence parmi nous.

— Je sais qui elle est, déclara Celeborn. Elle est venue une première fois avec son amant nous réclamer asile et nous le lui avons refusé.

Finlenn maugréa dans sa barbe avant de croiser les bras sur son torse. Il avait l’air totalement dégrisé.

— Et la deuxième fois fut la bonne ? demanda-t-il avec ironie.

Celeborn soupira.

— Non, nous l’avons trouvée dans un piteux état il y a quelques jours, avoua-t-il. Elle ne tenait plus qu’à un souffle de vie et nous avons cru que son âme s’en était allée pour les Salles de Mandos.

— Je vois, fis-je l’air lugubre. Et notre roi est-il informé de sa présence en ces lieux ?

— Je lui en parlerai demain matin. Nous avions des choses plus urgentes à discuter, répondit-il. Nous connaissons les torts que Maeiell vous a causés par le passé, mais il était de notre devoir, en tant qu’Elfe de lui sauver la vie. Nous ne pouvions décemment pas la laisser sur le bord de la route dans un tel état. Le comprenez-vous ?

Nous hochâmes de la tête bien à contrecœur et le Seigneur Celeborn nous souhaita une bonne nuit.

— Cela ne va pas plaire à notre roi, soupira Finlenn quand nous fûmes seuls.

Je secouai la tête.

— Non, cela ne lui plaira pas du tout, répétai-je. Et à Cerise non plus.

Décidément, ces quelques jours en Imladris ne seraient pas de tout repos. Je restais persuadé qu’elle mijotait quelque chose. Je n’allais pas la quitter des yeux, c’était certain.

*

Cette nuit-là, une pluie d’étoiles filantes illumina la belle chevelure de Varda. Comme si les astres avaient voulu rejoindre la Terre du Milieu.

À Suivre


Annotations

* Aipio : Cerise

* Adar : père

* Melda Heri : gente dame en quenya

* Eru : Dans un premier temps, enfin dans la première version, Eru était Tolkien. Mais après réflexion, j’ai trouvé » que cela faisait quand même un peu trop « fanservice ». Là, je laisse le doute planer sur ce qu’il est véritablement. Vieux monsieur, petite fille toute mignonne ou simple entité ?

* Bin, vous êtes plutôt #TeamCerise ou #TeamElenna ? Pauvre Thranduil, pour le moment je crois qu’il est plus qu’indécis sur la question. Mais au moins il arrêtera de bassiner tout le monde avec la probable réincarnation de sa femme en Cerise.

* Le retour de Maeiell ! Vous ne vous y attendiez pas ? Moi non plus à vrai dire. Alors est-elle devenue gentille ou bien Tamril a-t-il raison de se méfier ?

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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