26. La lumière sous les ténèbres

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La lumière sous les ténèbres


Cerise


Nous voyagions entre les roches des Monts Brumeux depuis trois longues journées. Nous avions dû faire plusieurs arrêts imprévus à cause du mauvais temps. Après un premier orage, d’autres avaient éclaté et quand il ne tonnait pas, il avait plu sans cesse. Heureusement, pour l’heure, la pluie semblait s’être arrêtée et quelques rayons de soleil perçaient à travers les nuages gris.

L’un des sabots de Douce Étoile glissa malencontreusement sur un caillou, lui faisant perdre l’équilibre. Déstabilisée, mon cœur s’emballa et je dus me retenir à son cou pour ne pas tomber. La veille, Legolas m’avait convaincue qu’il était temps que je monte seule. Si j’avais vivement protesté au début, je devais reconnaître qu’il avait eu raison d’insister. Toutefois, monter à cru était un exercice périlleux. Le fils de Thranduil m’avait expliqué qu’il suffisait que je donne mes indications en sindarin pour que la jument me comprenne. La seule chose que j’avais à faire, c’était de rester droite et calme sur son dos faire corps avec l’animal. À présent, je maitrisais à peu près les rudiments de l’équitation et j’en étais la première surprise. Thranduil m’avait raconté la première fois qu’il avait mis Legolas sur un cheval, et cela m’avait fait beaucoup rire.

Notre relation, loin de s’être apaisée, oscillait toujours en dents de scie. Il suffisait de peu pour qu’une dispute éclate. À la vérité, nous étions tous les deux à fleur de peau.

— Attention, Cerise ! m’interpella Legolas qui me rejoignit au galop.

Je ne compris pas tout de suite pourquoi il semblait soucieux. Perdue dans mes pensées, je n’avais pas pris garde à mon cheval qui avait dévié de la route je m’étais éloignée du cortège. Comment était-ce possible ?

— Je suis désolée, Legolas, fis-je, en revenant vers lui.

Il secoua la tête.

— Vous êtes encore inexpérimentée, nous vous en demandons beaucoup, mais vous devez absolument rester concentrée sur la route.

J’acquiesçai en soupirant.

De retour dans le rang, Legolas et Gimli m’encadrèrent pour être sûrs que je ne me perde pas une nouvelle fois. J’aurais pu m’en offusquer, mais je comprenais leur démarche. Je n’étais pas certaine moi-même de pouvoir tenir à califourchon jusqu’au prochain arrêt.

Pour essayer de me remonter le moral, qui était en berne depuis quelques heures, j’observai les Elfes. Je me trouvai au milieu du groupe et nous avancions à un rythme plus rapide qu’à notre départ des Bois de Vertes-Feuilles. Me remémorer la forêt dans laquelle j’avais atterri me serra la poitrine. J’avais fini par m’y attacher et me dire que cette partie de ma vie là-bas, bien que très brève, n’était plus qu’un souvenir me fit mal.

Je reportai mon regard vers Thranduil qui cheminait en compagnie d’Induil et de Finlenn. Malgré les malentendus et les non-dits, j’étais heureuse de le côtoyer. Sous des abords froids et pédants, il savait se montrer tendre et attentif dans l’intimité. Je regrettais toutefois qu’il ne s’ouvre pas plus à moi.

— Que t’arrive-t-il, Legolas ? fit Gimli, inquiet.

Sa voix rocailleuse à l’accent si particulier me ramena au présent. En jetant un coup d’œil à l’Elfe, je remarquai aussitôt son air renfrogné et son regard dans le vague.

— Vous faites une drôle de tête, lui dis-je à mon tour.

Legolas mit un moment à me répondre.

— De la magie est en œuvre, commença-t-il d’une voix très basse, comme s’il se parlait à lui-même plutôt qu’à nous. C’est étrange, car elle est si faible qu’elle paraît presque imperceptible et pourtant, je sens ses filets s’étirer jusqu’à nous.

Gimli et moi nous regardâmes, sans comprendre où l’Elfe voulait en venir. Il n’avait pas l’air enclin à nous en dire plus. Le nain marmonna dans sa barbe au sujet des Elfes et de leur propension à parler par énigme. Quant à moi, je repris mon observation desdits Elfes qui se trouvaient devant nous. Je perçus le regard de Tamril qui s’était tourné vers moi. Je haussai les sourcils, étonnée qu’il me contemple de la sorte. Quand il vit que je l’observais en retour, il reprit sa position initiale, assis bien droit sur son destrier. Nous ne nous étions plus adressé la parole depuis plusieurs jours. Je ne l’évitais pas mais j’étais sincèrement soulagée de ne plus l’avoir constamment derrière moi.

La bruine se remit à tomber et je couvris ma tête avec la capuche de mon manteau. Lalaith m’avait également donné des gants pour tenir mes mains au chaud. Au départ, je n’en avais pas voulu car ils étaient en peau de daim. Je me refusais à porter quoi que ce soit d’animal, mais à cette époque et en Terre du Milieu, autant se promener tout nu. J’avais donc ravalé mon avis sur la question par dignité. Je n’étais pas la seule à m’être couverte, tous les Elfes avaient fait de même et on ne distinguait plus que le capuchon rouge du roi qui détonnait au milieu du marron et du vert portés par ses gens. Pour ma part, ma pelisse était d’un beau bleu ciel et avait été confectionnée expressément pour moi. Thranduil lui-même avait pourvu toute ma garde-robe et c’était quelque chose que j’avais du mal à accepter. J’étais un pur produit du vingt et unième siècle et j’avais encore bien du mal à oublier ce que j’avais défendu avec conviction encore peu de temps auparavant.

Nous passâmes dans un tunnel aussi sombre que nauséabond et je dus appuyer le plat de ma main contre mon nez. L’endroit empestait et je fus soulagée de constater que je n’étais pas la seule incommodée. Legolas avait sorti un mouchoir de sa poche pour le porter à son visage, ainsi que Gimli. Une faible lumière vint nous éclairer, puis une suivante, et encore une autre. Chaque garde avait une torche à la main pour faciliter notre progression. J’en profitai pour étudier l’endroit. Je faillis avoir un mouvement de recul avant de me souvenir que cela ne serait pas bien perçu par Douce Étoile. Nos chevaux étaient anxieux. Ma jument piaffait de temps en temps et si je ne m’étais pas montrée plus ferme, elle aurait sans doute détalé comme un lapin. Ceci dit, je ne pouvais que la comprendre, cet endroit n’était guère rassurant.

— Ne pouvions-nous pas prendre un chemin un peu moins répugnant, questionnai-je Legolas qui se trouvait derrière moi.

— Je suis navré, Cerise, me répondit-il d’une voix étouffée par le bout de tissu qu’il gardait contre lui. Nous avons dû revoir nos plans à cause des Orques. Ce passage est le plus rapide pour atteindre l’autre versant.

Je sentis quelque chose me frôler la tête et je ne pus retenir un mouvement de panique qui déstabilisa Douce Étoile.

— Essayez de garder votre calme, m’avertit Legolas. Les chevaux n’aiment pas les lieux aussi fermés. Si vous paniquez, votre jument le sentira, sa peur se propagera et alors ce sera le chaos.

— Quelque chose s’est posé sur mon crâne, gémis-je d’une petite voix.

— Il y a sans doute des chauves-souris, concéda l’Elfe, mais elles ne vous feront aucun mal.

— À ce propos, entama gaiement Gimli, ma grand-mère nous a toujours dit que si une chauve-souris venait à s’emmêler dans vos longs cheveux, il n’y avait qu’une seule solution pour vous en défaire.

— Ah oui ? fis-je mal à l’aise. Et quelle est-elle ?

— Il faut vous raser la tête ! s’exclama-t-il dans un ton dramatique.

J’en frissonnai d’angoisse.

— Vous n’êtes pas sérieux ? m’écriai-je, épouvantée, avant de passer la main sur mon crâne à la recherche d’éventuels indésirables.

Gimli et Legolas se mirent à ricaner de concert et je compris qu’ils se moquaient tous les deux de moi. Je faillis voir rouge avant de me rendre compte du ridicule de la situation. Je me joignis donc à eux.

— Vous m’avez bien eue, soufflai-je, soulagée.

— Si vous aviez pu voir votre tête, Dame Cerise, s’enthousiasma le nain avec bonne humeur. Cela valait le coup de vous faire marcher.

— Cerise ne marchait pas Gimli, déclara Legolas, malicieux, elle courait !

J’éclatai de rire avec eux quand des picotements me parcoururent le cuir chevelu. Était-ce mon imagination ou bien autre chose ? Par prévention, je secouai la tête dans tous les sens en espérant que ce ne soit pas une araignée. J’avais vraiment hâte de voir le bout de ce long tunnel de la mort. Les deux amis s’étaient tus, me laissant à mes inquiétudes. En attendant, je pris l’initiative de fermer les yeux. Vu la largeur du tunnel, je ne risquai pas de m’égarer. Du moins, je l’espérais !

.

.

C’est un courant d’air frais sur mon visage qui me fit rouvrir les paupières et je faillis pousser un cri de joie quand je vis que nous étions sortis. Les tunnels nous avaient fait descendre de plusieurs pieds, du moins si je me référais à ce que j’avais sous les yeux. Le temps semblait plus clément et le paysage plus coloré. Des arbustes longeaient la route et la verdure avait repris ses droits. Nous parcourûmes encore une certaine distance avant que notre cortège ne débouche dans un petit vallon fleuri. C’était très agréable et les quelques rayons lumineux qui éclairaient l’endroit me rendirent le sourire. J’en étais là de mon ravissement quand le son du cor sonna la fin de cette longue journée. Nous avions quitté l’enfer des montagnes et de leurs grottes nauséabondes. Je remplis mes poumons avec délectation de cet air frais et revigorant. Je cherchai Legolas et Gimli des yeux mais ne les vis pas. Ils avaient dû retrouver Thranduil ou les Elfes de la garde. Je m’apprêtais à descendre de Douce Étoile quand une paire de mains encercla ma taille. Je me retrouvai les pieds à terre en quelques secondes. Quand je me retournai pour remercier celui que je pensais être Legolas, je fus surprise de voir Tamril à la place. Il était presque méconnaissable avec la longue capuche qui cachait la moitié de son visage. Son long manteau vert feuillage, qui pouvait passer inaperçu en forêt, était trempé. Tout comme le mien, cela dit.

— Merci pour votre aide, Tamril, dis-je en lui adressant un sourire timide.

Je ne savais jamais comment me comporter avec lui. Je connaissais ses intentions à mon égard. Legolas m’avait révélé qu’une fois qu’un Elfe avait jeté son dévolu sur une Elfine, c’était pour toujours. Ce concept de l’amour éternel avait quelque chose d’effrayant. Je ne pouvais pas concevoir que Tamril puisse m’aimer ainsi. Pourtant, même si j’avais bien tenté de lui faire comprendre que je ne partagerai jamais ses sentiments, je pouvais lire dans ses yeux que ce fait ne changerait rien.

— Comment se passe le voyage, Cerise ? me demanda-t-il sur un ton dans lequel perçait l’inquiétude. Je vous trouve pâle et les traits tirés.

Je soupirai.

Thranduil m’avait fait la même réflexion, ainsi que Legolas. Mon sommeil ne s’était pas amélioré, au contraire. Les cauchemars me poursuivaient toujours, plus effrayants et déstabilisants encore. Des images d’un géant à l’armure noire presque carbonisée me revinrent en mémoire. Il m’avait attrapée de sa main gantée surmontées de longues griffes acérées et, d’un doigt, il m’avait déchiqueté la poitrine. Cette terrible vision me coupa le souffle. Je n’aurais pas dû y penser.

— Cerise ?! m’appela Tamril. Revenez parmi nous, Meleth nìn, je…

— Ne m’appelez pas ainsi, grognai-je désemparée. Je ne suis pas votre bien-aimée, Tamril.

Mon ton peu amène ne l’empêcha pas de me frotter le dos avec douceur le temps que je me ressaisisse. Une fois que je me sentis mieux, il m’accompagna jusqu’à l’enclos dans lequel les bêtes étaient gardées. Douce Étoile piaffa de contentement quand je lui caressai l’encolure et me donna un léger coup de museau. Nos rapports s’étaient considérablement améliorés et j’en venais à l’apprécier.

— Cerise, ma Dame, rectifia Tamril en se passant une main derrière son crâne. Pourrions-nous discuter quelques instants ?

Je me pinçai les lèvres, sans savoir quoi dire. Je ne pourrais pas l’éviter chaque fois qu’il voudrait m’entretenir de quelque chose. Je n’étais pas si couarde.

— Très bien, Tamril, finis-je par concéder. De quoi voulez-vous me parler ?

Je jetai un coup d’œil autour de nous, mais les Elfes étaient tous occupés et personne ne faisait attention à nous.

— Pourrions-nous aller dans un endroit plus calme ? demanda-t-il en m’indiquant une rangée d’arbres qui menait vers une des grandes cavités ouvertes.

Je fronçai les sourcils, incapable de répondre. Pourquoi voulait-il nous éloigner ainsi ?

— Je promets de bien me comporter, marmonna-t-il d’un air vexé, à croire que je lui prêtais des intentions qu’il n’avait pas.

J’acquiesçai et nous nous rendîmes là-bas d’un pas vif.

À travers le buisson derrière lequel Tamril nous avait conduits, je voyais les Elfes s’affairer au loin. Nous étions à la lisière du vallon où nous avions installé notre campement.

— Je vous écoute, Tamril, dis-je tout en croisant les bras.

Je me sentais mal à l’aise. Il avait toujours cette façon de me dévisager, comme si j’étais la plus belle chose du monde. De son monde.

— Je ne supporte plus de vous voir malheureuse, commença-t-il d’une voix si basse que je dus tendre l’oreille. Depuis le début de ce long voyage, je vous vois dépérir de jour en jour. Et depuis cet incident avec les Orques, l’angoisse me serre le cœur à l’idée qu’il vous arrive à nouveau quelque chose.

— C’est aimable à vous de vous en inquiéter, Tamril, débutai-je en choisissant bien mes mots. Ceci dit, vous ne devriez pas. Je suis en sécurité avec vous tous.

L’Elfe rabattit sa capuche et secoua la tête. Je ne lui avais jamais vu cette expression. Elle était dure et… désespérée. Pourquoi ?

— Rien de bon ne sortira de tout cela, marmonna-t-il en regardant au-dessus de ma tête.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce n’est pas à moi d’en juger, c’est vrai, concéda-t-il, toutefois, vous voir ainsi malmenée par le bon vouloir de notre roi me fait beaucoup de mal.

Je levai mon regard vers lui et eus un mouvement de recul. Tamril m’observait avec une telle acuité qu’il aurait fallu être idiot pour ne pas voir qu’il m’aimait vraiment. Je me détournai de lui, mal à l’aise.

Une conversation que j’avais eue avec Lalaith au sujet de Tamril me revint en mémoire. Elle m’avait expliqué que le commandant de la garde de Thranduil était très populaire auprès des Elfines des Bois de Vertes-Feuilles. Elle n’avait pas voulu me vexer, mais elle avait été surprise de constater par elle-même que le cœur du bras droit de Finlenn était pris. Elle n’avait pas voulu être médisante ou impolie mais j’avais très bien su saisir les sous-entendus. Tamril m’aimait et j’avais l’impression que quoi que je fasse, il ne changerait jamais d’avis à ce sujet. Toutefois, ma conscience m’ordonna d’essayer une nouvelle fois de lui faire entendre raison.

— Tamril, je tiens beaucoup à vous, entamai-je avec fermeté, mais je ne suis pas amoureuse. Ce que j’éprouve à votre égard n’est pas assez fort pour que vous continuiez plus longtemps à vous morfondre à cause de moi.

Je vis ses iris s’assombrirent puis il ferma brièvement les yeux. Son regard était sans appel. J’en aurais gémi d’impuissance. Pourquoi ne voulait-il rien comprendre ?

— Jamais je n’aurais dû vous embrasser. Si j’avais su, alors nous aurions pu éviter cette conversation des plus gênantes, me lamentai-je doucement.

Tamril émit un rire proche de la dérision avant de secouer la tête.

— Même sans cela, je m’étais déjà attaché à vous, Mel… Cerise, rectifia-t-il. Je crains que ce soit sans espoir. Si vous me demandiez de me jeter d’un ravin, je le ferais si mon trépas vous permettait d’en éprouver la moindre satisfaction et…

J’ignorais s’il était sérieux ou s’il se moquait de moi, mais ses propos me firent voir rouge. Je le giflai durement.

— Arrêtez, Tamril ! Vous êtes complètement malade ! m’emportai-je, furieuse. Pensez-vous que je serais heureuse de vous voir mourir ? Jamais de la vie ! Je vous demande seulement d’arrêter de courir après quelque chose que vous n’aurez jamais.

Je le vis serrer les poings. Son visage se crispa, ses traits devinrent plus durs. Je voyais bien qu’il tentait de se contenir, en vain.

— C’est vous qui ne comprenez pas, Cerise, gronda-t-il. Si je pouvais choisir, cela ferait bien longtemps que j’aurais cessé de vous aimer. Mais quand l’âme d’un Elfe choisit l’élu de son cœur, il ne peut revenir en arrière. Il me faudrait des milliers d’années pour cela et nous savons tous les deux que vous ne vivrez pas assez longtemps pour le voir.

À ces mots proférés avec un tel désespoir, je me sentis mal.

— Je n’ai pas voulu cela, Tamril, me défendis-je d’une petite voix.

L’Elfe soupira.

— J’aurais une question, Cerise, et s’il vous plaît, répondez-moi sincèrement, dit Tamril.

J’acquiesçai.

— S’il n’y avait pas eu notre roi, aurais-je eu une chance de me faire aimer de vous ?

Je pris quelques minutes pour le contempler. Tamril était un très bel homme avec ses longs cheveux bruns qui lui descendaient à la taille. J’avais toujours eu un faible pour ses yeux d’un bleu incroyable. Je n’y avais jamais prêté attention, mais il avait de longs cils recourbés qui rehaussaient son regard. Il avait un beau visage, une belle carrure, mais cela ne faisait pas tout. Tous les Elfes étaient presque trop parfaits et seul leur tempérament les distinguait. Tamril, de prime abord, paraissait trop gentil, trop accommodant, mais c’était un leurre. Il n’y avait guère plus têtu que lui. Son passé compliqué avait assombri son caractère et… si j’avais appris à le connaître mieux, s’il n’y avait pas eu Thranduil… Troublée, je secouai la tête. Je ne savais pas moi-même ce que cela aurait donné.

— En toute franchise, Tamril, je ne pourrais vous répondre. Peut-être, oui. Encore aurait-il fallu que cela arrive, mais nous savons, vous comme moi, que c’est moins simple qu’il n’y parait.

En premier lieu, il y avait cette histoire avec la réincarnation de l’épouse de Thranduil. Sans compter aussi ma propre vie qui semblait m’échapper avec ces rêves et cauchemars qui venaient tout remettre en question.

— Je vous remercie d’avoir été honnête avec moi, Cerise, répondit Tamril d’une voix douce. Je vais être franc également. Je ne peux pas cesser de vous aimer, c’est impossible. Sachez que quoi qu’il se passe avec mon roi…

Il ne termina pas sa phrase. À la place, il s’agenouilla devant moi. Alarmée, je regardai autour de moi pour être certaine que personne ne nous voyait. Je ne voulais pas que l’on s’imagine des choses.

— Tamril, suppliai-je, relevez-vous.

Il ne répondit pas, au lieu de cela, il me prit les mains et me couva d’un regard déterminé.

— Dame Cerise, débuta-t-il d’une voix claire, en ce jour et en ce lieu, je me mets à votre service. Je serai votre dévoué serviteur dans les beaux jours comme dans les plus sombres. Je promets de veiller sur votre vie au péril de la mienne. De vous aimer et de ne jamais plus vous quitter. Ma vie est vôtre, à jamais.

Il posa son front sur le plat de ma main et une douce chaleur pénétra mon corps. Que se passait-il ?

— Qu’avez-vous fait, imbécile ? marmonnai-je atterrée.

Tamril se redressa et me contempla simplement.

— Comme je vous l’ai dit, un Elfe ne peut pas s’arrêter d’aimer. Vous avez ma vie entre vos mains, elle vous appartient désormais.

Il s’inclina devant moi, une main posée sur sa poitrine puis s’en alla.

Je mis un moment à me reprendre. Je ne comprenais pas ce qu’il venait de se passer, ce qu’il avait bien pu faire, mais… quelque chose semblait me relier à lui. Cette douce chaleur qui pulsait en moi me ramenait à Tamril. Comment avait-il fait cela ? Et pourquoi ? J’avais peur de poser la question à Legolas ou à Thranduil, mais j’avais l’intime conviction que cela ne serait pas sans conséquence.

Une brusque bourrasque me ramena à la réalité. J’inspirai fortement avant de me passer une main sur le visage. Il était humide de larmes.

J’aperçus au loin Lalaith qui semblait me chercher. Je me dirigeai vers elle, un sourire avenant aux lèvres. Mon cœur battait fort pourtant, mais je ne devais plus y penser. Pas pour le moment du moins.

— Dame Cerise ! me héla-t-elle. Nous allons nous laver, souhaitez-vous vous joindre à nous ? demanda-t-elle tout en me rejoignant.

Être avec d’autres personnes me ferait le plus grand bien.

— Avec grand plaisir, Lalaith, répondis-je joyeusement. Laisse-moi juste le temps de récupérer quelques affaires…

— Souhaitez-vous que je le fasse pour vous ? me coupa-t-elle désireuse de me plaire.

Je secouai la tête.

— Non merci, je vais le faire moi-même.

Je partis en direction du campement où tout avait déjà été mis en place. Je repérai rapidement la tente royale et m’y engouffrai pour prendre ce dont j’avais besoin. Quand je ressortis, je repérai Thranduil en compagnie de Finlenn, Induil et Tamril. Ce dernier me jeta un rapide coup d’œil avant de revenir à la conversation qui l’accaparait.

Malgré mon désir d’oublier cette discussion à l’issue étrange, je ne pus empêcher mon pouls de s’affoler. Tamril avait agi avec tant de déférence que j’avais peur de comprendre ce qu’il avait fait. Je devais forcément me tromper.


Thranduil


Nous avions pris du retard. Nous aurions dû déjà avoir traversé les Mont Brumeux pour chevaucher dans les plaines du Rhudaur. Cela se comptait en quelques jours et, si nous voulions rattraper le temps perdu, nous allions devoir accélérer la cadence, à moins que mes gens n’en décident autrement. Personne ne s’en était plaint, ce qui était plutôt rassurant. Toutefois, je ne tenais pas à rester plus longtemps dans ces montagnes. Même s’il n’y avait plus de Gobelins depuis la fin du troisième âge, nous n’étions pas à l’abri d’éventuelles mauvaises surprises. J’avais senti sur le chemin une magie très ancienne. J’avais cru qu’elle nous suivait avant de me rendre compte par la suite qu’elle nous entourait. Je n’en avais parlé à personne car elle semblait inoffensive. Ce qui était une bonne chose.

J’avais tout de même pris la décision de passer par les tunnels et je ne le regrettais pas. La vallée qui nous accueillait en contrebas était chaleureuse et le temps plus clément. Après des jours de pluie et d’orages, cela nous ferait le plus grand bien.

Rasséréné, je partis installer un anneau de protection autour de notre campement que j’étendis jusqu’au lac caché derrière des fourrées. Des éclats de rire m’incitèrent à avancer jusqu’à ce que je découvre quatre Elfines ainsi que Cerise qui parlaient près de l’eau. Je me dépêchai de terminer ma tâche, heureux de voir que ma petite humaine s’était faite de nouvelles amies.

De retour au camp, je me dirigeai vers ma tente. À l’intérieur, je me défis de mon manteau d’apparat humide de pluie et le posai sur le valet prévu à cet effet. Je venais à peine de me servir un verre qu’Induil, accompagné de Legolas et de Finlenn, entrèrent à leur tour.

— Veuillez nous pardonner cette intrusion, commença Induil, mais nous aimerions vous parler des prochaines étapes de notre voyage.

Je les contemplai tour à tour avant de faire un geste pour les inviter à poursuivre. Quand nous fûmes tous assis autour de la table, Legolas reprit :

— Il se trouve que nous nous trouvons à proximité de la dernière maison simple des Elfes, Imladris. Cela n’était pas prévu sur notre itinéraire de départ, mais Induil et moi avons émis l’idée de pouvoir nous y arrêter pour quelques jours.

Je scrutai mon fils, les sourcils froncés. Pourquoi voulait-il que nous passions par cet endroit ?

— Cela va nous retarder davantage, objectai-je doucement.

Induil se tapota le menton, sans cesser de me dévisager, comme s’il tentait de lire dans mon esprit.

— Il n’y a rien qui nous attende, Majesté, me rappela-t-il. Offrons l’opportunité aux Elfes de passer quelques jours dans ce qui fut jadis un havre de tranquillité reposante pour tout voyageur harassé.

Je voyais que Legolas attendait ma permission. J’avais rarement mis les pieds dans ce lieu empli de Ñoldor. Cela me paraissait ridicule. Mais aujourd’hui, serais-je égoïste au point de refuser aux miens ces derniers jours de paix en Terre du Milieu ? Nous cheminions sans discontinuer, nous arrêtant pour des pauses, c’est vrai, mais…

— Père, dit Legolas, me tirant de mes pensées, je vous assure que les Elfes vous en seront reconnaissants. Imladris a certes changé depuis le départ de son propriétaire, elle parait moins majestueuse, mais les fils du Seigneur Elrond accueillent qui veut bien s’y arrêter.

Je soupirai et tapotai mes doigts contre le bois. J’avisai Finlenn qui n’avait pas dit un mot, se contentant d’observer l’assistance en spectateur muet.

— Et toi Finlenn, qu’en penses-tu ? A-t-on besoin de nous reposer à Imladris et goûter l’hospitalité des semi-elfes ?

Mon capitaine sursauta, étonné que je lui pose directement cette question. Cela m’amena un sourire en coin. J’étais curieux de connaître son avis.

— Si mon roi me le demande, je lui répondrais volontiers, temporisa-t-il dans l’espoir que je le néglige.

— Allons, fais-nous part de tes impressions, lui ordonnai-je d’une voix plus tranchante.

— J’ai eu ouï dire que les elfines étaient lasses, répondit Finlenn. Elles trouvent le voyage long et peu accommodant. Je pense surtout qu’elles n’ont pas l’endurance des mâles. Sans doute, devrions-nous leur donner ces quelques jours de repos bien mérités.

Induil s’esclaffa bruyamment.

— Allons, Finlenn, le reprit-il avec amusement. Nos femmes ne sont pas en sucre et leur état n’a rien à voir avec une fatigue physique. Je pense surtout que les jours de grisailles ponctués de pluie dans un décor terne ont eu raison de leur moral.

— Je suis d’accord avec Induil, déclara Legolas. Revoir un endroit civilisé devrait remettre tout le monde en de bien meilleures dispositions pour la suite.

Du coin de l’œil je vis Finlenn rougir. Il n’y avait pas pensé et ce n’était guère surprenant. Il était bien plus habitué à gérer des soldats et des ennemis que les états d’âme des siens.

— Bien, fis-je, en élevant la voix. Nous irons à Imladris et demanderons l’hospitalité de ses hôtes.

Je me levai de table et les autres suivirent. Chacun me salua et partit. Il ne restait plus que Legolas.

— Je tenais à vous remercier, père, commença-t-il. Je sais que vous auriez préféré continuer directement, mais je vous assure que tout se passera bien.

— Je n’en doute pas, Ion nìn, fis-je en lui adressant un regard empreint de tendresse.

Il me sourit en retour puis sortit.

.

.

Ruimil ne tarderait plus. En attendant, je me mis à l’aise, retirant ma couronne que je jetai négligemment sur une desserte. Ensuite, je retirai ma tunique et sortis ma chemise de mon pantalon. J’enlevai mes bottes non sans apprécier la douceur du tapis sous mes pieds. Quand je fus enfin à l’aise, je récupérai le verre de vin que je n’avais pas entamé et m’affalai sur un confortable fauteuil. Je fermai les yeux quelques instants, appréciant ce calme bienfaisant. Je les rouvris tout en respirant à pleins poumons avant de soupirer profondément.

Un peu plus tard, Ruimil apparut enfin, suivi par toute une procession. Plusieurs Elfes portaient un tub et des seaux d’eau fumante. Quand tout fut déposé, les elfines se chargèrent de remplirent le bac et déposèrent des serviettes propres sur un tabouret qu’elles placèrent non loin de la baignoire. Lorsqu’elles eurent fini, j’ordonnai que l’on me laisse seul. J’avais besoin de me détendre après les derniers jours passés sous le mauvais temps. Je me débarrassai de mes vêtements et savourai l’air frais sur mon corps nu avant de me glisser dans l’eau. Je poussai un grognement de plaisir au contact de cette chaleur qui me réchauffa instantanément. Je ne m’en étais pas aperçu, mais j’étais glacé. J’appuyai ma tête contre le rebord tout en savourant cette tranquillité bien méritée. Je pouvais entendre dehors les Elfes s’affairer jusqu’à ce que mon esprit m’emporte vers d’autres contrées. Une légère caresse sur ma joue me ramena au présent et je clignai plusieurs fois des paupières devant l’intrus qui avait osé me sortir de ma bienheureuse torpeur.

— Cerise, murmurai-je en me réinstallant mieux contre le dossier de la baignoire.

Elle m’observait tout en me caressant d’une main légère. Ses joues avaient pris une jolie teinte rosée. Toujours sans rien dire – ce qui était inhabituel de sa part –, elle récupéra un linge destiné à mes ablutions. Ses phalanges quittèrent ma peau humide puis elle récupéra un savon qu’elle fit mousser. Mon cœur cogna fort dans ma poitrine quand je compris ce qu’elle s’apprêtait à faire. Refusant de lui faire peur ou de la faire changer d’avis, je restai silencieux et attendis.

Cerise commença par passer le linge sur mon torse en de larges mouvements circulaires. Jamais je ne l’avais vu aussi concentrée sur une tâche à accomplir et je ne l’en trouvai que plus mignonne. Elle se pencha un peu plus contre moi et je pus sentir son souffle chaud contre mon épaule. Je tournai ma tête vers elle et mes lèvres rencontrèrent les siennes.

Quelle douce et belle providence, songeai-je.

Surprise, ma petite humaine en lâcha son linge dans l’eau. Elle me scruta attentivement, attendant que je le ramasse pour elle. Un large sourire éclaira mon visage. Je me sentais d’humeur badine et j’avais envie de jouer. Elle se mordilla les lèvres quand elle comprit que je ne l’aiderai pas et une lueur audacieuse traversa son regard.

— Vous ne me laissez pas le choix, mon roi, souffla-t-elle tout en se penchant un peu plus pour récupérer ce qu’elle avait laissé tomber au fond du baquet.

Sa main glissa jusqu’au tissu coincé sous une de mes jambes et frôla une certaine partie de mon corps qui me fit grogner de satisfaction. La tension reconnaissable du désir s’éveilla en moi et mon souffle se fit plus erratique. Ses doigts s’attardèrent quelques secondes sur moi puis elle récupéra ce qu’elle cherchait. J’en conçus un élan de frustration qui me fit gronder de mécontentement.

— Cerise ! grognai-je en attrapant son bras.

Elle le retira aussitôt en secouant la tête.

— Non, susurra-t-elle, espiègle.

Elle eut un rire de gorge qui me laissa perplexe. C’était bien la première fois que je la voyais aussi aguicheuse. Qu’avait-elle en tête ? Ignorant mon trouble, elle continua à s’occuper de moi, me nettoyant consciencieusement jusqu’au moment où elle eut un geste qui me rendit fou d’un appétit incontrôlable. Une chaleur fulgurante me traversa le corps, de la pointe de mon oreille qu’elle taquinait de sa langue jusqu’au creux de mes reins.

— Cerise, l’avertis-je d’une voix presque inaudible. Si vous allez plus loin, je…

— Taisez-vous donc, Thranduil, me gourmanda-t-elle, vous parlez trop et c’est bien la dernière chose dont j’ai envie en cet instant.

Je me tus, attendant avec curiosité ce qu’elle comptait faire de moi. Jamais Elenna n’avait été aussi audacieuse et c’était loin de me déplaire, bien au contraire. J’appréciai grandement les initiatives prises par ma chère petite humaine. Elle reprit son nettoyage et n’omit aucun recoin. Elle me fit me retourner dans le bac et je me laissai faire sans protester. J’avais fermé les yeux sous la torpeur qui m’avait saisi quand une claque sur les fesses me ramena à la réalité. Surpris et choqué, je me retournai vers l’impudente qui avait osé ce geste et arrondis les yeux devant le spectacle qu’elle m’offrit.

Cerise était entièrement nue et je me rendis compte que ses cheveux étaient encore humides de sa baignade dans le lac. Elle ne m’en parut que plus désirable. Pris par cette passion qui me dévorait, je l’attrapai fermement par les bras pour la ramener à moi. Mon geste lui fit un pousser un cri tandis que nous basculions dans le baquet, renversant eau et mousse sur le sol. Sentir son corps nu contre le mien décupla mon envie d’elle. Sans attendre, je lui empoignai la nuque d’une main ferme et ramenai sa bouche contre la mienne pour un voluptueux baiser. Son corps se mouvait contre moi avec une sensualité loin de me laisser indifférent.

— J’ai tellement envie de toi, susurra-t-elle tout contre mon oreille, me tutoyant pour la première fois.

Sa langue traçait des lignes de feu tout contre moi et bientôt je me perdis dans les affres du désir qui montait crescendo. Oubliant où nous nous trouvions, nos corps se mouvaient l’un contre l’autre. Il n’y avait plus aucune place pour la pudeur. Ma douce Cerise prit vite l’ascendant sur moi et je me pliai avec délice à son propre rythme. La communion des corps et des âmes était une chose que les Elfes goûtaient toujours avec beaucoup de joie. Nous ne prenions jamais les relations charnelles à la légère. Quand je fus certain de lui avoir donné ce qu’elle me réclamait, je laissai la partie sombre en moi reprendre le dessus.

Me positionnant sur elle, mes coups de reins eurent raison de nos dernières réticences. Nous n’étions plus que plaisir à l’état le plus brut.

C’était si bon et si doux à la fois, comme en totale contradiction avec cette violence qui nous animait. Je sentis mon esprit s’envoler, partir à la recherche de son âme sœur. Je gémis sourdement contre la bouche de ma compagne m’attendant à rencontrer un grand vide.

Quel ne fut pas mon étonnement de sentir la chaleur enivrante d’un autre fëa. Celui de Cerise compris-je, ou peut-être…

Les battements de mon cœur redoublèrent dans ma poitrine et une myriade d’étoiles explosa dans ma tête.

La communion avait été parfaite, tellement enivrante qu’aucun mot n’aurait pu être à la hauteur de ce que nous venions de vivre. Au lieu de cela, nous nous enlaçâmes, toujours dans l’eau, nous délectant de cette osmose qui nous unissait.

Encore alangui par ce que nous venions de faire, je pris Cerise dans les bras et nous sortîmes du bac avec précaution. L’air frais la fit frissonner. Je récupérai une serviette et nous en couvris avant de la déposer sur notre couche. Ma belle petite humaine s’étira avant de se redresser. Je l’admirai tandis que je me séchai. Elle se leva avec grâce et, sans plus un regard vers moi, elle récupéra sa robe qu’elle enfila aussitôt. Quand elle fut habillée, elle m’adressa un grand sourire puis elle sortit, me laissant seul.

Le sentiment de béatitude qui m’avait saisi un peu plus tôt s’évapora pour laisser place à un profond malaise. Que m’arrivait-il ? Pourquoi de sombres pensées venaient-elles me tourmenter ?

Je faillis rappeler Cerise pour qu’elle reste à mes côtés. Je n’avais jamais eu tant besoin d’elle qu’en cet instant. Je me passai une main sur le visage avant de soupirer. Je devais me ressaisir avant qu’elle ne revienne.


Cerise


Décidément, j’étais incapable de me comporter normalement lorsque j’étais en compagnie de Thranduil. À mon retour du lac, quand je l’avais trouvé se prélassant dans son bain, le désir avait pris le pas sur tout le reste. Je n’oubliais pas qu’il me prenait pour une autre et je m’étais promis de lui montrer qu’il se trompait. Que lors de ces moments passés ensemble, son envie m’était entièrement destinée. Jouer les femmes fatales n’était pas dans mes habitudes. Je n’avais rien prémédité et m’étais laissée aller à la passion. Je ne regrettais rien de ce qu’il venait de se passer, bien au contraire. J’en garderai un souvenir ému pendant longtemps.

Je levai mon visage vers les cieux et appréciai la légère brise qui venait me caresser de ses doigts frais. Le temps était bien plus clément depuis que nous étions redescendus des montagnes. La verdure reprenait ses droits et les roches leur faisaient volontiers de la place. Je me sentais bien mieux même si pour l’heure, le crépuscule était tombé nous dévoilant un ciel étoilé magnifique.

J’avais quitté la tente de Thranduil sur un coup de tête. Je n’avais rien prévu pour la suite de la soirée qui débutait à peine. J’ignorais même avec qui j’allais partager mon repas. J’aurais pu retourner auprès de mon amant mais j’avais besoin de prendre de la distance après ce que nous venions de vivre.

Mes oreilles captèrent des chants joyeux provenant d’un peu plus loin. Curieuse, je me mis en marche et butai sur un caillou que je n’avais pas vu. Je serais tombée à terre si Tamril, qui venait à ma rencontre, ne m’avait pas retenue au dernier moment.

— Je vous prie de m’excuser, dis-je gênée. J’écoutais les chansons et je n’ai pas fait attention où je mettais les pieds.

Tamril inspira avant de me relâcher.

— C’est une aubaine que je me sois trouvé là, répliqua-t-il tout en me jaugeant. Vous devriez être plus attentive, Cerise.

Un silence gêné s’ensuivit. Je me souvins de ce qu’il m’avait dit en fin d’après-midi et sans doute qu’il y repensait aussi.

— Dame Cerise, commença-t-il rompant le silence le premier, nous feriez-vous l’honneur de votre présence parmi nous ce soir ?

Il me scruta de ses yeux vifs et pénétrants, attendant ma réponse qui tardait à venir, et pour cause. Je ne savais absolument pas quoi lui dire. Je n’avais aucune envie d’affronter le regard des autres Elfes mais d’un autre côté, je ne voulais pas me montrer impolie.

— Ah ! s’exclama-t-il en riant doucement. Je comprends. Si vous cherchez Legolas et le nain Gimli, ils sont partis du côté du lac, reprit Tamril d’une voix douce.

Je clignai des yeux avant de saisir ce qu’il venait de dire. Il me donnait une porte de sortie. J’eus un élan de gratitude à son égard et sus que jamais il ne me jugerait.

— Merci, Tamril, lui répondis-je avant de prendre la direction du lac.

Mon sentiment de malaise disparut tout à fait quand j’arrivais devant l’immense étendue d’eau entourée de végétation. Si on levait les yeux vers les hauteurs, on pouvait voir au loin les pics enneigés des Monts Brumeux. Cela offrait un contraste saisissant avec la verdure en contrebas. Je fis encore quelques pas et m’arrêtai net en captant un son qui me ravit les oreilles. J’aurais reconnu cette voix n’importe où. La première fois que j’avais entendu Legolas chanter, j’avais été éblouie par son timbre parfait. S’il avait été de mon monde, je l’aurais poussé à faire carrière car il avait tous les atouts pour réussir. Je fus surprise d’entendre une sorte de vibration rauque qui accompagnait la douce mélopée de l’Elfe. Curieuse, j’avançai jusqu’à elles et découvris Legolas et Gimli, assis sur un rocher qui chantaient, leurs têtes levées vers le firmament comme un hommage, une sorte de prière mélodieuse.

Brillaient sur la voute céleste

La magnifique chevelure d’Elbereth

De douces et éclatantes lumières

Celles que l’on nommait les filles

De la plus belle et grande Valië

Ô grande Varda la bien nommée.

Il fut pourtant un sombre jour

Où l’une d’elles s’envola pour toujours

Voulant rejoindre à jamais et sur terre

Cette âme qui lui vola son âme et son cœur.

En d’innombrables luminescences

L’étoile s’évanouit au milieu de la nuit

Elbereth dont l’amour est grand

Chanta sur le firmament renaissant

Alors naquit l’espoir d’un amour

D’une immensité et d’une pureté infinie.

Depuis lors, bénie et chantée au loin

Par les étoiles qui les éclairaient

De leur lumière aussi douce qu’immortelle

Les amants s’aimèrent à jamais

Une fois face à eux, je les regardai tour à tour avec un étrange pincement à la poitrine. Ce chant, qui avait des allures de prose, avait remué une profonde douleur en moi. Sans que je sache pourquoi ni comment, les larmes me montèrent aux yeux et coulèrent sur mes joues. Legolas leva la tête et me contempla avec un regard plein de bonté.

— Pourquoi ces larmes, Cerise ? demanda-t-il avec douceur, comme s’il savait au fond de lui ce qui m’avait mise dans cet état.

Gênée, je m’essuyai les yeux du plat de la main en reniflant bruyamment.

— Je ne sais pas, balbutiai-je en respirant fort. Votre chanson m’a touchée en plein cœur. Un peu comme si elle m’avait été adressée…

Je laissai ma phrase en suspens, m’apercevant de l’incongruité de ce que j’étais en train de dire.

— Je ne comprends pas, repris-je dans un souffle de voix.

Gimli, qui n’avait cessé de m’observer avec intérêt, tapota le rocher à côté de lui pour m’inviter à m’asseoir. Je m’y laissai choir tout en soupirant et en évitant de les regarder tous les deux.

— Il est indéniable que cette chanson vous a touchée, répéta le nain avant de tirer sa pipe et de souffler un nuage de fumée.

Sa réplique me mit mal à l’aise alors qu’il n’avait rien dit de vexant.

— Ce n’est pas cela, protestai-je de mauvaise foi, cette chanson est stupide.

C’était totalement faux, mais je voulais qu’ils me laissent tranquille avec cette histoire.

Malheureusement, cela ne sembla avoir aucun effet sur eux. Gimli me scrutait, un sourire rêveur sur le visage.

— Vous ne devriez pas dire cela, Cerise, murmura-t-il, cette chanson relate l’histoire de l’une des précieuses filles de la belle Elbereth !

Je clignai des yeux pour lui signifier que je ne saisissais pas ce qu’il venait de me révéler et puis…

— Je suis navrée, Gimli, mais je ne sais pas qui est Elbereth, dis-je non sans une pointe d’agacement dans la voix.

Loin de m’en tenir rigueur, il éclata de rire tout en secouant la tête. C’est alors que Legolas se manifesta, lui que je n’avais pas entendu depuis la fin de son chant.

— Je crains, mon cher Gimli, commença l’Elfe que notre chère Cerise ait décidé de nous taquiner quelque peu. Hélas ! continua-t-il avec une emphase non feinte, vous arrivez bien tardivement pour que je vous fasse un éloge passionné de nos belles légendes. Notre ami Gimli, ici présent, vous a devancé, si je puis m’exprimer ainsi.

Le visage de Legolas s’éclaira d’un sourire de travers, signe qu’il se moquait de moi. Je ne pus m’empêcher de ricaner.

— Je suis bien malchanceuse, répondis-je affable. Cependant, je serais tout de même ravie d’entendre votre histoire si vous souhaitez la raconter de nouveau.

Je ponctuai mes mots par un sourire engageant qui fit effet sur mon interlocuteur plus rapidement que je ne l’avais escompté. Legolas se détacha de l’arbre sur lequel il était appuyé et s’assit en tailleur devant moi et commença à me conter son histoire.

— Il y a de cela plusieurs centaines d’années, commença l’elfe, une des étoiles de la grande Varda s’était inexplicablement passionnée pour ceux qui demeuraient en Terre du Milieu. Elle vivait en parfaite osmose avec les joies et les peines de ceux et celles qu’elle observait du haut de son berceau. Un jour, cependant, un des habitants de la Terre du Milieu, un des premiers-nés, réussit à capter plus particulièrement son attention. Lui aussi l’avait remarquée parmi toutes ses sœurs, c’était vers elle que les yeux de cet Elda, puisqu’il s’agissait d’un elfe, se tournaient. Chaque soir, il lui contait ses désirs, ses espoirs, ses peurs et ses rêves. La petite étoile l’écoutait d’une oreille attentive, sans jamais se lasser. Elle finit par en oublier le reste d’Arda, et ses propres espérances se tournèrent exclusivement vers l’Elda. Sans s’en rendre compte, son cœur se mit à brûler d’un fol amour pour cet être que jamais elle ne pourrait toucher autrement que par la grâce de son incroyable luminosité. Alors elle se consuma indéfiniment et chanta à travers ses rayons lumineux toute l’affection que l’Elfe lui inspirait. Elle continua jusqu’à ce qu’elle s’épuise et que la joie se transforme en chagrin. Puis un jour, elle disparut du firmament de la nuit et l’on dit que la grande Varda, dans sa grande bonté, aurait exaucé sa requête de renaître parmi le peuple de celui qui avait, jadis, à jamais volé son cœur, car il était son âme sœur.

Le fils de Thranduil acheva son récit tout en rivant ses yeux vers le ciel étoilé. J’en fis de même tout en me demandant quelle part de vérité il y avait dedans.

— Tu m’as maintes fois raconté cette légende, soupira Gimli avec émotion, et pourtant à chaque fois, je me surprends à être de nouveau touché.

— Merci, répondit Legolas en posant la main sur sa poitrine. C’est toujours un honneur que de te la faire redécouvrir, Gimli.

Les deux amis s’observèrent quelques instants, me donnant l’impression d’être de trop. J’étais d’humeur étrange. Son récit m’avait touchée d’une manière que je n’arrivais pas à définir. L’envie sourde de me moquer de cela me saisit, mais je l’étouffais rapidement.

— Tout ceci, dis-je toutefois, me semble bien trop beau pour être vrai. Je ne pense pas que dans la réalité cela se serait passé ainsi.

— Et pourquoi cela ne pourrait-il pas se passer ainsi ? répéta Legolas surpris. Je vous trouve cynique, Cerise. Pour ma part, je suis persuadé que la belle petite étoile de Varda doit couler des jours heureux avec son âme sœur.

Je ne pus m’empêcher de ricaner. Je ne pensais pas le fils de Thranduil aussi fleur bleue.

— Et donc, vous allez me dire aussi que les petites licornes existent et qu’elles volent grâce à des arcs-en-ciel produits par leurs flatulences ? ne pus-je m’empêcher de rétorquer, moqueuse.

Gimli s’esclaffa bruyamment. Il rit à gorge déployée jusqu’à en avoir les prunelles humides. Je dus me retenir pour ne pas faire de même.

— Vraiment, Cerise, déclara-t-il en essuyant ses yeux pleins de larmes, je reste persuadé que vous avez du sang de nain dans les veines !

J’éprouvai de la reconnaissance à ce qu’il venait de dire. Je n’avais pas bu mais un élan d’affection me saisit. Je me penchai vers le nain et lui embrassai la joue.

— Que vous êtes doux, Gimli, dis-je avec tendresse.

Je mis un moment à me rendre compte que j’avais dû une nouvelle fois outrepasser la bienséance qui était de mise en Terre du Milieu. Effectivement, Gimli ne disait plus un mot, semblant s’être arrêté de respirer et, il était aussi rouge qu’une tomate bien mûre.

Du coin de l’œil, je vis Legolas qui pinçait furieusement les lèvres tout en secouant la tête.

— Décidément, Cerise, commença-t-il, vous n’en ratez jamais une pour mettre notre ami commun mal à l’aise. Ce n’est pas très gentil de votre part. Ni Gimli, ni moi n’avons l’habitude de telles effusions.

Je croisai les bras et fit la moue. Arriverais-je un jour à ne plus commettre d’impair ? Rien n’était moins sûr, hélas ! J’avisai la gourde que je savais remplie de bière et jetai dans le même temps un coup d’œil vers les deux amis.

— Désirez-vous de la bière ? demanda Legolas à qui mon manège n’avait pas échappé.

— Ce n’est pas de refus ! répondis-je tout en continuant à bougonner dans ma barbe.

— Pour ce qui est de cette histoire d’étoile, reprit Legolas tout en me servant, je l’ai entendu la première fois chez nos cousins de la Lothlórien.

Je soupirai et pris la pinte qu’il me tendait.

— Là d’où je viens, avouai-je tout en faisant tourner le gobelet entre mes doigts, votre histoire en aurait amusé plus d’un.

— Pourquoi donc ? voulut savoir Gimli surpris que l’on puisse se moquer.

Je lui lançai un sourire contrit avant de reprendre.

— Il faut savoir que dans mon monde, les étoiles ne sont que des boules de plasma qui gravitent dans une galaxie. Elles n’ont rien de divin, je le crains, leur appris-je avec sérieux. Pour ce qui est de leur formation, je ne suis pas experte en sciences et j’aurais peur de vous dire des bêtises. Enfin bref, terminai-je, tout cela pour vous faire comprendre que vos us et coutumes sont bien différents des nôtres.

Legolas et Gimli me scrutèrent, les yeux ronds tentant, certainement, d’assimiler ce que je venais de révéler. Gênée, je me mis à glousser.

— Votre monde, Cerise, me paraît bien terne s’il ne sait plus croire en la magie de chaque chose qui existe, murmura Legolas avec tristesse.

Troublée par ce reproche, je me détournai de lui.

— Nous n’avons pas été élevés avec les mêmes valeurs, c’est un fait, dis-je. Tout comme il est vrai que notre monde est en train de détruire ce qui fait la beauté du vôtre. Les arbres, la verdure, les croyances, mais… C’est mon monde et j’ai appris à l’aimer comme il est parce que… parce que je n’ai jamais connu, rien d’autre, finalement, terminai-je en haussant les épaules.

— Je comprends, Cerise, répondit-il, et je respecte votre attachement. Cependant, je ne peux m’empêcher de me dire que je serais bien malheureux et perdu si j’avais été à votre place et que je m’étais retrouvé chez vous. Sans vouloir vous vexer, s’excusa-t-il en posant la main sur son cœur.

— Il n’y a pas de mal, dis-je en bâillant à m’en décrocher la mâchoire.

J’étais épuisée.

— Il semblerait que le marchand de sable soit passé pour moi, repris-je entre deux bâillements.

— Nous allons vous raccompagner, annonça Legolas en se levant.

Il n’avait pas relevé mon allusion au marchand de sable et je lui en étais reconnaissante.

— Ce n’est pas la peine, je peux rentrer toute seule jusqu’au campement. Promis, je ne ferai pas de bêtises, leur assurai-je quand je vis leur mine perplexe.

— Très bien, fit l’Elfe. Passez une bonne nuit, Cerise.

— Bonne nuit, Cerise, et pas de sottises ce soir ! grogna Gimli dont le sourire malicieux remonta jusqu’à ses yeux.

Je secouai la tête amusée et repartis vers le campement. Mes pensées se tournèrent aussitôt vers Thranduil. Je me demandai s’il dormait déjà. Après ce qu’il s’était passé en début de soirée, j’étais impatiente de le retrouver.

Le retour ne fut pas long. Arrivée devant la tente, j’entrai, un sourire aux lèvres, et déchantai aussitôt.

Ce que je découvris me tétanisa de stupeur.

— Mais que s’est-il passé ici ? chuchotai-je, légèrement effrayée.

Un épouvantable capharnaüm régnait à l’intérieur : les malles étaient ouvertes et toutes les affaires de Thranduil étaient sorties. Plusieurs cadavres de carafes de vin jonchaient le tapis. Au vu des taches, l’une d’elle s’était vraisemblablement vidée dessus. Je secouai la tête comme pour reprendre mes esprits. Où avais-je atterri ?

Je marchai avec précautions jusqu’à la couche et des éclats de verre craquèrent sous les semelles de mes chaussures. Je cherchai Thranduil des yeux quand deux bras forts me ceinturèrent la taille. Le roi plongea son visage contre mon cou. Il tremblait.

— Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi m’as-tu laissé vivre sans toi ? murmura-t-il avec désespoir.

Mon cœur se mit à cogner fort contre ma poitrine.

— Thranduil, s’il vous plaît, pourquoi dites-vous cela et…

— Je suis si las de cette vie, Meleth nìn. Mon amour pour toi semble ne rien valoir à tes yeux et pourtant, je t’aime. Je t’aimerai toujours, geignit-il en reniflant avec peu de dignité.

Pleurait-il ? Une part de moi était en colère qu’il puisse se mettre dans des états pareils et dans le même temps, j’avais envie de pleurer car je compris sans peine qu’il ne s’adressait pas à moi, mais à Elenna. Puisant une force dont je ne me serais pas crue capable, je réussis à m’extraire de ses bras.

— Mais qu’est-ce qu’il vous prend, bon sang ?! hurlai-je avant de me retourner vers lui.

Ce que je vis alors me figea, tordant mon cœur de la plus douloureuse façon. Thranduil avait l’air si désemparé et perdu. Sa peau était diaphane et son regard tourmenté. J’eus peur qu’il ne résiste pas au chagrin propre des elfes et qu’il s’y abandonne.

Nous nous observâmes et une lueur se ralluma dans ses iris bien trop sombres. Il s’avança vers moi et quand il me reprit dans ses bras, je me laissai faire, sans me débattre cette fois. Il me serra à m’en étouffer avant de me relâcher et de tomber à genoux devant moi. Le voir ainsi réveilla des émotions que je n’aurais jamais cru ressentir un jour. Cela me renvoya à un écho que je n’arrivais pas à saisir, mais qui était pourtant bel et bien palpable, comme ancré au plus profond de mon inconscient et de mon âme.

— Ne me laisse pas, je t’en conjure, je ne sais pas ce que je deviendrais sans toi, hoqueta-t-il en appuyant sa tête contre mon ventre.

Il avait changé de langue et était passé du sindarin au nandorin. De fait, je ne saisissais pas tout ce qu’il disait, mais je sus que jamais je ne l’abandonnerai comme cela. Malgré toutes les discordes qui pourraient y avoir entre nous, j’avais cet Elfe dans la peau. Je ne comprenais pas pourquoi, mais c’était ainsi.

Nous restâmes accrochés l’un à l’autre pendant un long moment, avant de le ramener jusqu’à notre lit. Je lui retirai sa tunique qui était pleine de sueur et tachée de vin. Une fois que j’eus fini et qu’il se fut enfin endormi, je décidai de ranger les débris et les carafes avant de m’occuper de moi.

Cette scène incroyable à laquelle je venais d’assister me laissait un affreux goût amer. Je le rejoignis dans le lit et, tandis qu’il dormait presque paisiblement comme si ce qu’il s’était passé quelques instants auparavant n’avait jamais eu lieu, je fondis en larmes sans pouvoir m’arrêter.


Tamril


— Tu es décidément bien fou pour croire qu’elle te préférera à notre roi, gloussa Ruimil tandis que je lui avouai mes dernières déconvenues avec Cerise.

J’avais voulu retenter ma chance en pensant que peut-être, Cerise ait enfin ouvert les yeux. Finalement j’avais fini par commettre l’irréparable en me mettant à son service. J’avais prononcé ces mots irrévocables qui me lieraient à elle jusqu’à ce qu’elle parte un jour pour les Cavernes de Mandos sans espoir de résurrection, car telle était la destinée des Hommes. Ils passaient par une autre salle sans se voir accorder une seconde vie telle que les Elfes y avaient droit.

J’observai les étoiles qui brillaient tout en jetant des coups d’œil anxieux vers l’endroit où Legolas, son ami Gimli et Cerise se trouvaient. Je l’avais croisée un peu plus tôt sortant de la tente de notre souverain. Elle rayonnait et je n’avais pu m’empêcher de l’inviter à nous rejoindre, ce qu’elle avait bien sûr décliné.

Un peu plus tard dans la soirée, tandis que Ruimil avait pris son tour de garde, je tombai sur Finlenn. Il était adossé à un arbre et regardait sombrement un groupe d’Elfines qui s’amusaient, parmi lesquelles je reconnus Lalaith.

— Pourquoi refuses-tu l’évidence ? lui demandai-je à brûle-pourpoint.

Finlenn se détourna comme à regret de l’Elfine et me scruta avant de soupirer lourdement.

— Je suis capitaine de la garde royale, déclara-t-il, et rien d’autre. Que penses-tu que je pourrais lui offrir… sans parler du reste, maugréa-t-il en s’englobant d’un geste vif.

Je fronçai les sourcils.

— Tu parles comme un Homme, Finlenn. Ce que tu n’es pas. Depuis quand un capitaine de la garde n’a-t-il plus le droit de se marier ? demandai-je curieux.

— Je ne veux pas la faire souffrir, grogna-t-il. Je ne suis pas un noble, juste un Nandorin un peu sauvage.

Je comprenais ce qu’il ressentait. Les Nandor avaient toujours eu cette réputation d’être farouches. Lalaith l’était à moitié et elle avait hérité des traits Nandor de sa mère. Son père, quant à lui était un des Elfes Sindar qui était venu avec feu le Roi Oropher.

— Et toi, Tamril ? N’as-tu rien à me dire ? demanda mon ami en haussant ses sourcils bruns. Je t’ai vu t’entretenir avec l’humaine un peu plus tôt.

Ma bouche s’assécha. Allais-je lui dire la vérité ? Ou me taire ? À quoi bon de toute manière, il l’apprendrait bien tôt ou tard.

— J’ai juré allégeance à Cerise, dis-je en le regardant droit dans les yeux.

Finlenn mit un moment à comprendre ce que je venais de lui dire. Cela ne présageait rien de bon. J’avais l’impression d’être de nouveau un enfant ayant fait une bêtise et attendant la sentence de son père.

— Tu as fait quoi ? cracha-t-il entre ses dents. Te rends-tu compte de ce que cela signifie ?!

Le ton montait, j’étais bon pour un sermon. Ce ne serait pas le premier, j’avais l’habitude.

— C’est une humaine, par Manwë ! s’écria-t-il. C’est une trahison envers ton roi.

Ses joues s’étaient empourprées. Il ouvrit la bouche, puis la referma avant de se pincer l’arête du nez.

— Tu ne changeras jamais, Tamril, gronda-t-il. Nous allons trouver un moyen d’arranger cela et…

— Mais je ne veux rien arranger du tout ! le coupai-je, exaspéré qu’il le prenne ainsi. J’ai juré fidélité à Cerise parce que je l’aime et que je souhaite rester à ses côtés. Je ne reviendrai jamais sur cette décision.

Nous nous toisâmes, chacun le souffle court.

— Si elle n’était pas humaine, j’aurais juré qu’elle t’a jeté un sort, marmonna-t-il.

— Pas du tout, fis-je en relevant la tête dans un geste de défi. Je l’aime, c’est un fait.

— Oh ! Je le sais bien, mon ami, répondit Finlenn acerbe. Voilà une des raisons qui me fait penser qu’il vaut mieux fuir ce genre de sentiments plutôt que de s’y perdre à en devenir ridicule. Tu me déçois, Tamril.

Il me bouscula violemment et retourna à notre campement, me laissant fou de rage à mon tour.

— C’est toi, Finlenn, qui ne comprends rien du tout. Tu ne sais rien, murmurai-je d’une voix blanche.

À Suivre


Annotations

Meleth nìn : mon amour ou ma bien-aimée.


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A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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