25. Bataille de pierres et révélations sur les Monts Brumeux

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Bataille de pierres et révélations sur les Monts Brumeux


Thranduil


Quatre jours s’étaient écoulés depuis l’agression dont Cerise avait été victime. Cet incident avait causé bien du tracas parmi mes gens, au point qu’une rumeur d’attaques éventuelles n’avait pas tardé à se répandre. Nous y avions vite mis fin car nous pouvions compter dans nos rangs les meilleurs soldats. Finlenn les avait placés en tête, milieu et fin de cortège. Ainsi, si des Orques avaient la mauvaise idée de venir nous agresser, ils goûteraient de nos lames. Nous étions préparés.

Notre groupe avançait à une vitesse toute relative sous un ciel chargé. Nous alternions entre le trot et le galop pour éviter de croiser sur notre chemin un ennemi potentiel. Les deux dernières soirées avaient été calmes et sans heurts. J’appréciais cette tranquillité retrouvée malgré les tourments qui ne cessaient de m’assaillir. Vif Argent, mon cheval, trottait paisiblement quand des éclats de rire me tirèrent de mes réflexions. Après l’intermède des plus agréables partagé avec ma petite humaine, nous avions fini par nous disputer une nouvelle fois. Elle m’avait encore défié et j’avais donc pris les mesures qui s’imposaient. Je ne pouvais la laisser m’humilier indéfiniment devant les miens sans réagir en conséquence. Je ne le faisais pas de gaieté de cœur. À cause de ses enfantillages, elle nous faisait perdre de précieux moments ensemble. De façon plus ou moins consciente, j’avais laissé s’installer entre nous une distance qui risquait de devenir un gouffre si cette situation perdurait et cela me mettait de fort mauvaise humeur. C’est pourquoi l’entendre rire avec mon fils me fit grincer des dents. Elle n’avait pas le droit d’être heureuse alors que je ruminais de mon côté. J’avais voulu lui donner une leçon et elle semblait s’en moquer éperdument.

Je jetai un nouveau coup d’œil vers Legolas et Cerise et le contraste entre son état d’esprit et le mien me perturba. Je n’étais pas raisonnable et ces sentiments ne me ressemblaient pas. Que m’arrivait-il ? Je me donnais l’impression d’être redevenu ce jeune ellon aussi impulsif que stupide.

Quelques gouttes de pluie vinrent perturber mes pensées moroses. Comme en réponse à mon mal-être, les nuages continuaient à s’amonceler au-dessus de nos têtes. Je n’en étais guère étonné puisque nous approchions des Monts Brumeux. Nous venions de franchir la rivière Anduin par un nouveau pont reconstruit à la place de celui que nous appelions le Vieux Gué, qui avait été détruit au cours du Troisième Âge. Personne jusqu’alors n’avait pensé à le remettre en état. Après la destruction de Dol Guldur, c’était l’une des premières choses dont nous nous étions occupés. Les bois de Vertes-Feuilles ne représentant plus aucun danger, rouvrir son accès s’était avéré nécessaire. Pendant longtemps nous avions été coupés du reste de la Terre du Milieu. Aujourd’hui, nous venions de faire un adieu définitif à la seule vie que nous avions connue. La tristesse se mêla au ressentiment que j’éprouvais envers Cerise. J’avais voulu la mettre au pied du mur. Nous rendre dans le sanctuaire dédié à Elenna n’avait pas été pas fortuit. J’avais pensé que des réminiscences de sa vie passée en tant qu’Elfine ressurgiraient, comme une sorte de choc… Un rire désabusé me vint en repensant la réaction de Cerise. Quand elle avait compris ce que j’attendais, elle l’avait très mal pris. Elle s’était alors retranchée derrière son insupportable comportement, ruinant par quelques mots bien sentis mes espoirs de pauvre Ellon idéaliste. J’avais vu rouge, incapable de retenir ma déception plus longtemps.

Un vent glacial s’abattit au-dessus de nos têtes et vint gifler mon visage. Le paysage était moins verdoyant, plus terne, dépourvu d’éclat. Devant nous se trouvait de la roche grise à perte de vue et, un peu plus loin, les Monts Brumeux semblaient nous défier de toute leur hauteur. En quelques heures, le temps s’était considérablement refroidi. Je me félicitai de la prévoyance m’incitant à prévenir Lalaith d’habiller Cerise plus chaudement. Ce n’était guère le moment de tomber malade. Sans pouvoir m’en empêcher, je tournai une nouvelle fois la tête vers Cerise et mon fils.

Elle me manquait. Ces quatre derniers jours me semblaient une éternité. La voir si proche de Legolas me fit douter de ses sentiments à mon égard.

Inconcevable ! maugréai-je pour moi-même. J’étais un Elfe, pas un Homme. Pourtant à les voir si heureux ensemble… Elle cherche peut-être un amant plus agréable et accommodant.

Je secouai la tête, effaré par la tournure que prenaient mes pensées. Cela devenait ridicule. Legolas prenait grand soin de Cerise parce que je le lui avais demandé. Pourtant, si au départ j’avais apprécié l’intérêt que mon fils lui témoignait, je ne pouvais empêcher certains soupçons d’ébranler mes certitudes. Je repensais souvent à la conversation que j’avais eue avec Legolas le jour de notre départ. Et si ses sentiments à l’égard de mon humaine étaient tout autres ? Cela pouvait expliquer, en partie, pourquoi il ne tenait pas à ce que Cerise soit la réincarnation de sa mère. Tout prenait sens. Ils passaient beaucoup de temps tous les deux, voyageaient sur le même cheval, et prenaient leur repas ensemble. Sans compter qu’un matin, j’avais surpris Legolas sortir de la tente royale. Certes, je n’y dormais plus pour le moment, mais ce n’était pas par caprice.

— Les Elfes sylvestres ressentent un chagrin immense et leur roi rumine tout en contenant à grand-peine un mal-être grandissant, déclara la voix claire d’Induil qui venait de me rejoindre.

Un petit rire sombre m’échappa.

— Dois-je me réjouir d’avoir tourné le dos à nos chers bois de Vertes-Feuilles ? le questionnai-je avec ironie.

— Assurément pas, admit mon conseiller d’un signe de tête appréciateur. Cependant, vous devez rester digne en toutes circonstances devant les vôtres. Aucun de nous n’ignore que vous êtes en froid avec votre humaine. Nous sommes peu nombreux, certes, mais cela n’empêche pas vos gens de cancaner. Quitter la forêt ne semble plus être la cause principale de votre humeur.

Un soupir de lassitude me vint.

Je me doutais que cela ne passerait pas inaperçu. Être roi n’avait pas que des avantages et une part de moi en voulait encore plus à Cerise de ne pas en avoir conscience.

— Cela n’a aucun rapport, répondis-je néanmoins.

Induil rit tout en secouant la tête.

— Ah ! Majesté ! Tout a un rapport ! Vous le savez mieux que quiconque. Vos gens ne s’amusent plus et leur roi ne leur met pas de baume au cœur car lui-même s’est perdu dans les affres de l’amertume.

— Cela n’est pas vrai, objectai-je en jetant un coup d’œil au capitaine de ma garde.

Finlenn, quant à lui, souriait largement. C’était rare de le voir aussi heureux.

Induil suivit mon regard et soupira.

— Celui-ci, contrairement à vous, goûte enfin aux prémices de l’amour, déclara Induil sur le ton de la confidence. Et tout à fait entre nous, cela lui fera le plus grand bien. Je le trouvais un peu trop aigri ces derniers siècles. Espérons qu’il ne gâche pas tout. Je connais bien la petite Elleth qui rêve de capturer son cœur.

—Je ne vous pensais pas friand de commérages, fis-je avec dédain.

Mon conseiller éclata de rire.

— C’est bien ce que je disais, vous vous complaisez dans vos propres malheurs et vous en oubliez que vos gens ont le droit d’être heureux. Il ne s’agit pas de commérages, Majesté. Nous appelons cela de l’attention, ni plus ni moins.

Il inspira avant d’observer Finlenn qui n’avait pas remarqué que nous parlions de lui.

— Pour revenir à ce cher Finlenn, reprit-il tout en désignant une nouvelle fois mon capitaine de la garde, il est perturbé par notre départ pour les Havres Gris. Toute son existence a consisté à vous protéger. Cependant, plus que le départ, c’est le changement qui s’est opéré en vous qui le met mal à l’aise… ainsi que celui-ci, termina-t-il en inclinant sa tête vers Tamril.

Je ne pus m’empêcher de ricaner. Induil avait l’œil partout, on ne pouvait rien lui cacher.

— Oseriez-vous critiquer votre roi, Induil ? demandai-je, amusé.

— Qui suis-je pour me permettre une telle offense, Majesté ?! s’exclama-t-il, sa main sur le cœur.

Je pouvais voir ses yeux briller d’un éclat reconnaissable entre tous. Non, il ne se moquait pas de moi, il dirigeait mon regard sur ce que je n’avais pas vu, trop aveuglé avec mes propres tourments.

Le silence reprit ses droits, et ce à mon plus grand plaisir. Je n’aurais pas supporté un mot de plus de sa part et Induil le savait pertinemment. Je reportai donc mon observation sur le paysage. La vallée de l’Anduin était certes verte en cette saison, mais la présence de roches de plus en plus nombreuses montrait que nous atteindrions bientôt les Monts Brumeux.

De nouveaux rires et une voix que j’aurais reconnue entre toutes me ramenèrent à la réalité. Je ne voulais pas voir ce que Legolas et Cerise étaient en train de faire. Comme le temps, mon cœur s’assombrissait sans que je ne puisse rien y faire. Des questions que je ne me serais pas posées la veille venaient obscurcir mon esprit. Je ne devais plus penser à cela et pourtant je n’arrivais pas à faire autrement.

Si Legolas se sentait bien en compagnie de Cerise, s’il repoussait toutes éventualités qu’elle soit mienne, je comprenais mieux ses réticences à nous voir ensemble. Je secouai la tête. Ruminer ce qui n’était que des suppositions ne servait à rien. Si j’étais incapable de faire taire cette peur qui menaçait de me consumer alors je lui en parlerais.


Cerise


Je passais de merveilleux moments en compagnie de Gimli et Legolas. Ils m’évitaient de trop penser à Thranduil. J’avais cette impression qu’au fond, le grand Roi des Elfes ne m’apprécierait jamais telle que j’étais et cela me chagrinait.

Il ne voyait que ce qu’il voulait à travers moi, il ne cherchait que celle qu’il avait connue mais c’était tout simplement impossible.

J’aimais ce côté exubérant, voire un peu fou qui caractérisait ma personnalité mais hélas, je m’étais rendue compte que mon tempérament était inconvenant dans ce monde. La rigidité des gens de la Terre du Milieu me rendait triste. L’humour au second degré était inexistant, du moins tel que je l’entendais. Il me fallait apprendre à tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant d’exprimer mon enthousiasme débordant.

Découvrir que Gimli serait du voyage m’avait rendue heureuse et je l’avais exprimé avec un peu trop d’enthousiasme. Thranduil en avait été furieux. Je le soupçonnais de ne pas apprécier ce pauvre Gimli qui ne lui avait pourtant rien fait. Je ne voulais pas être fâchée avec Thranduil pour le temps qu’il nous restait à passer ensemble. Malheureusement, je n’avais pas pu m’empêcher de lui en vouloir quand j’avais compris pourquoi il nous avait emmenés dans le sanctuaire de son épouse. J’avais senti qu’il attendait de moi quelque chose que je ne pouvais lui donner.

Depuis lors, il me le faisait payer à sa façon.

Il m’évitait et avait même déserté la tente, préférant dormir ailleurs.

Trois nuits sans lui.

La première fois, j’avais protesté et traité d’idiot ce roi qui ne me comprenait pas. Les deux nuits suivantes avaient été difficiles et si Legolas n’était pas venu me tenir compagnie, j’aurais été incapable de dormir. La joie de voyager avec Thranduil s’était étiolée et finalement ne perdurait que ce mal-être prégnant. Par ailleurs, les cauchemars continuaient de me tourmenter sans relâche. Je me réveillais toujours en tremblant, la peur au ventre. C’était le fils de Thranduil qui, depuis deux nuits, me rassurait. Il restait à mes côtés et tentait à sa manière de me faire oublier cette impression de ne plus rien maitriser.

— Cerise, ce soir, je vous conjure de parler à mon père, déclara justement l’Elfe de mes pensées.

Je frissonnai de froid contre lui malgré la chemise à manches longues et le manteau que Lalaith m’avait donnés ce matin. Le temps s’était couvert depuis que nous avions quitté les bois.

— Encore faudrait-il qu’il cesse de m’éviter, répondis-je d’une voix morne.

— Il ne vous évite pas, mon amie, dit Legolas.

— Il ne dort plus avec moi, rétorquai-je, amère.

Le fils de Thranduil soupira avant de se pencher vers l’oreille de Douce Étoile. Il lui murmura des paroles que je ne compris pas et la jument s’ébroua, puis se mit à trotter plus vite. Pourquoi faisait-il cela ? Quand je revins à ce qui m’entourait, je me rendis compte que nous étions à la traîne. Les Elfes avançaient devant nous sans se préoccuper de nous. Je cherchai un instant Gimli des yeux. Il était juché sur son poney et sa tête penchait dangereusement sur un côté. Je devinai à son corps détendu qu’il s’était endormi. Douce Étoile étant plus rapide, nous dépassâmes vite deux Elfines qui nous jetèrent un regard curieux avant de retourner à leur conversation. La verdure et les arbres me manquaient. Le beau temps aussi. Le ciel était à l’image de mon état d’esprit : gris et triste.

Nous remontâmes la file du cortège au bout de quelques minutes et Legolas caressa l’encolure de notre jument en la félicitant en sindarin. Gimli ne nous avait pas entendus et c’est un ronflement particulièrement sonore qui le fit sursauter, manquant de le faire tomber de sa monture. J’explosai de rire bruyamment en me tenant les côtes.

— Oh, mon Gieu, Gimli ! hoquetai-je, hilare, allez-vous bien ?

— J’irais mieux si vous arrêtiez de vous moquer de moi, gente Dame, ronchonna-t-il, rouge comme une pivoine.

— S’il vous plaît, cessez de m’appeler gente Dame, le suppliai-je tout en me reprenant. Je suis Cerise tout court, ce n’est pas nécessaire d’être si protocolaire.

L’ami de Legolas secoua la tête avant de se mettre à siffler joyeusement. Qu’avais-je encore dit de mal ? Je m’installai un peu plus confortablement contre l’Elfe et remerciai le ciel d’aller mieux. Mes crampes dans les cuisses avaient disparu et la mauvaise période du mois s’était terminée ce matin. Je n’aurais pas supporté d’être malade un jour de plus. Je commençais à somnoler quand une idée saugrenue me traversa l’esprit : et si Thranduil m’avait évitée à cause de mes saignements ? La dernière fois, nous nous étions contentés de petites étreintes à cause de mon état. Se pouvait-il que le roi m’ait laissée tranquille pour cela ? Si c’était le cas, Thranduil avait agi avec mansuétude. Je devais en avoir le cœur net. Ce soir, je lui parlerais.

Forte de cette pensée, je me redressai sur la jument pour admirer le décor qui m’entourait, aussi mélancolique que les chants des Elfes.

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Au bout de quelques heures, les airs elfiques cessèrent pour laisser la place à un silence pesant. Je sentis une certaine tension s’accumuler tandis que nous avancions. Legolas était à l’affût, les Elfes de la garde royale également. Gimli, quant à lui, tenait ses rênes d’une main et son impressionnante hache de l’autre. Je déglutis bruyamment, mal à l’aise. Leur attitude sur la défensive ne me disait rien qui vaille. À cet instant précis, j’aurais donné n’importe quoi pour avoir mon iPod avec moi. La musique m’aurait permis de faire abstraction des dangers environnants. Curieusement, repenser aux chansons que je ne pouvais plus écouter me chagrina moins que je ne l’aurais cru. La capacité de l’être humain à s’adapter en toutes circonstances m’impressionnerait toujours.

Legolas dut se rendre compte que je n’étais pas rassurée car il s’inclina vers moi, son souffle me chatouillant l’oreille.

— Nous n’allons pas tarder à atteindre les Monts Brumeux, chuchota-t-il. Il nous faut être prudent, car les lieux sont toujours propices à d’étranges phénomènes.

Ce qu’il me disait ne me rassurait guère, bien au contraire.

— Vous me faites peur, Legolas, ne pus-je m’empêcher de lui dire en frissonnant.

— Il n’y a aucune raison à cela, nous devons juste rester sur nos gardes. Cette chaîne montagneuse a longtemps abrité l’antre des Gobelins. De terribles créatures à la fois repoussantes et malfaisantes.

C’est super, me dis-je. Ces histoires ne me donnent qu’une envie : prendre mes jambes à mon cou.

Nous nous enfonçâmes entre les roches hautes et peu engageantes sur une route escarpée sur laquelle Douce Étoile trottina avec difficulté. Le chemin s’étrécissait au fur et à mesure de notre ascension et le vent devenait toujours plus glacial.

— Allons-nous monter très haut ? ne pus-je m’empêcher de questionner Legolas qui s’était collé à moi pour me communiquer un peu de chaleur.

Les températures devenaient franchement hivernales et contrairement à moi, les Elfes n’en souffraient pas. La vie était vraiment injuste.

— Cette route est la plus sûre. Elle a été sécurisée il y a quelques mois par les Galadhrim, répondit l’Elfe en humant l’air.

Je me demandai ce qu’il pouvait renifler comme cela mais je m’abstins de lui poser la question. Le silence reprit ses droits et ni Legolas ni moi ne cherchâmes à le combler. Je me pris même à regretter de ne pas pouvoir m’endormir pour accélérer la course du temps. La double dose de café prise à midi faisait son œuvre. Gimli le préparait toujours très fort.

Nous cheminâmes sur une longue distance qui me sembla si interminable que je ne vis pas que nous entamions une descente. Les chevaux intensifièrent l’allure et bientôt, nous débouchâmes sur une sorte de combe dégagée. Si nos arrêts dans les bois m’avaient fait découvrir des endroits merveilleux, ici tout était gris et passablement moche. Pour tout dire, je n’avais aucune envie de jouer à cinquante nuances de gris avec les rochers, même pour rire. Je soupirai, déçue. Legolas me déposa à terre en galant homme, puis il partit discuter avec Gimli. Je n’entendais pas ce qu’ils se disaient, mais je vis le nain acquiescer avant que l’Elfe ne revienne à mes côtés.

— Nous allons aider à monter les tentes et préparer les repas, dit Legolas. Je vous invite à rejoindre Lalaith et les autres Elfines pour faire de même.

Il n’attendit pas ma réponse et rejoignit Gimli. Je soufflai tout en m’étreignant les bras sous la morsure du froid malgré ma pelisse. De gris, le ciel vira au noir alors que le crépuscule était encore loin. J’avisai les environs à la recherche de l’Elfine quand je l’aperçus qui riait derrière sa main. Elle était en compagnie de deux autres femmes blondes et toutes les trois étaient d’une beauté renversante.

— Dame Cerise, m’interpella l’une d’elles d’une voix très basse. Vous semblez frigorifiée. Souhaitez-vous que je vous apporte un manteau plus épais ?

Je secouai la tête tout en claquant des dents.

— Non, cela ira, répondis-je. Toutefois, j’aurais une question à vous poser : pourquoi ai-je l’impression que tout le monde est sur le qui-vive ?

Les trois amies se regardèrent avant de se retourner vers moi.

— Le cœur des Mont-Brumeux fut un temps occupé par les Gobelins, répondit Lalaith d’une voix grave. La plupart d’entre eux ont disparu mais nous préférons rester prudents.

— Je vois, fis-je.

Honnêtement, quelque chose m’échappait : si l’endroit n’était pas sûr, pourquoi s’y arrêter ? Cela n’avait pas de sens. Je connaissais assez Thranduil pour savoir que jamais il ne risquerait la vie de ses sujets, encore moins la sienne ou celle de son fils. Je m’ébrouai pour chasser ces interrogations de ma tête et me dirigeai vers un groupe d’Elfes pour les aider dans leur tâche.

Nous mîmes peu de temps pour que tout soit en place avant qu’il fasse trop sombre. Entre deux tentes, je vis Thranduil faire le tour du site pour le protéger de sa magie, puis il disparut un peu plus loin. Les abris pour les Elfes étaient bien plus nombreux que dans les bois, et pour cause. Il n’y avait pas d’arbres où se réfugier. Le sol était couvert de terre et de cailloux. De grosses roches entouraient notre campement. Je pus apercevoir certaines cavités assez profondes pour abriter un être vivant, dans lesquelles certains Elfes semblaient vouloir passer la nuit.

En attendant, l’heure du repas devait approcher à en juger par les odeurs alléchantes qui émanaient du côté où se trouvait Linwë. Une bâche avait été installée au-dessus de sa cuisine improvisée, lui permettant d’être au sec s’il se remettait à pleuvoir. L’Elfe s’affairait tout en chantonnant et en donnant des ordres à ses commis.

— Les nuages sont de plus en plus sombres, un orage se prépare pour ce soir, chuchota la voix de Legolas sortie de nulle part.

Je sursautai et voulus hurler ma frayeur, mais le fils de Thranduil me posa une main sur la bouche tout en mettant un doigt sur ses lèvres.

— Ne criez pas, m’ordonna-t-il d’une voix sévère mais toujours aussi basse.

— Je sais, crachai-je tout en murmurant une fois qu’il m’eut libérée, les Gobelins pourraient nous entendre.

— Il n’y a plus de Gobelin, me contredit Legolas tout en fronçant les sourcils. Où avez-vous entendu cela ?

— C’est vous qui me l’avez dit ! m’exclamai-je, toujours dans un filet de voix.

Le fils de Thranduil inclina la tête en gloussant.

— Vous m’avez mal compris, Cerise, dit-il. Cela va faire longtemps qu’il n’y en a plus sous les Monts Brumeux.

— Ce n’est pas l’avis de Lalaith et de ses amies, objectai-je.

Legolas se tourna vers la cime des montagnes. Il semblait perdu dans ses réflexions.

— Je conçois les appréhensions des Elfines, répondit-il. Néanmoins je vous assure que l’endroit est sans danger… Enfin presque, termina-t-il de manière énigmatique.

Nous nous fixâmes quelques secondes avant qu’il ne s’incline, me prenant au dépourvu.

— Mon père se trouve sous la tente royale, il vous attend.

Puis il partit vaquer à ses occupations. Je réalisai alors que j’étais transie de froid et que me mettre à l’abri serait une bonne idée. Devant la tente, le grand Roi des Elfes m’observait de son regard le plus intense. Ce fut la tête haute que je lui fis face. S’il pensait que j’allais m’effondrer à ses pieds ou jouer la pauvre fille éperdue, il se mettait le doigt dans l’œil, le souverain elfique.

D’un geste, il m’invita à l’intérieur et je m’y engouffrai sans attendre. Je découvris avec stupeur que le repas était déjà servi. Un feu – que je savais à mon attention – réchauffait même l’habitacle. Le couvert était mis pour deux personnes. Je me débarrassai de mon manteau que je posai sur un valet.

— Asseyez-vous, Melda Heri, m’enjoignit Thranduil tandis que lui-même s’installait face à moi.

Je déglutis, appréhendant ce qui allait suivre. Nous devions discuter de la tension qui se prolongeait entre nous. J’avais l’impression qu’il m’évitait parce qu’il m’en voulait. Était-ce à cause de mon comportement ou bien d’autre chose ? Je devais en avoir le cœur net.

— Puis-je vous poser une question, Thranduil ? dis-je tout en triturant nerveusement l’ourlet de ma tunique.

Le roi me dévisagea avant de soupirer.

— Je vous écoute, déclara-t-il d’un ton que je jugeai ennuyé.

Je me pinçai les lèvres pour garder mon calme.

— Pourquoi m’évitez-vous ? lui demandai-je à brûle-pourpoint.

Mon cœur battait douloureusement. Je craignais sa réponse. J’observai le moindre de ses gestes. Chaque mouvement, prendre sa fourchette, mâcher, saisir son verre de vin me semblait d’une lenteur exaspérante.

Il allait me tuer ! Je savais qu’il le faisait exprès. Il voulait me faire sortir de mes gonds, me rendre furieuse… Il avait parfaitement réussi.

— Auriez-vous un souci, Cerise ? susurra-t-il d’une voix de velours.

Il leva les yeux. Le malotru ! Il se jouait de moi.

— J’attends que vous me répondiez, grinçai-je entre mes dents serrées.

Il se redressa sur son siège avant de croiser ses jambes avec décontraction.

— Pour répondre à votre question, je ne vous évite pas, jeune fille, commença-t-il. J’ai besoin de temps pour accepter votre attitude déplorable et le fait que je me sois trompé sur votre compte.

À cette réponse, je sentis mon courage vaciller. J’avais un mauvais pressentiment.

— Mangez, Cerise, m’ordonna-t-il un peu brusquement.

— Je ne peux pas, vous m’avez coupé l’appétit, marmonnai-je tristement.

Je repoussai mon assiette, fort appétissante au demeurant, me retenant de pleurer ou de l’insulter. Je savais que j’étais en partie responsable de cette situation, mais je le trouvais dur de m’en vouloir autant.

— Dire que je pensais que vous me laissiez tranquille à cause de mes menstrues, lui fis-je remarquer tout en lui jetant un coup d’œil. L’odeur du sang doit vous dégoûter, je présume.

Il se tapota le menton du doigt.

— Vous présumez fort mal, Cerise. Vos lunes n’ont jamais été un problème, objecta-t-il. Les Elfes vénèrent la vie et de fait, cela indique votre probable fertilité. Par ailleurs, je suis heureux de constater que vous vous portez mieux.

Il reprit sa fourchette et il n’y eut plus que le tintement des couverts sur les assiettes pour nous tenir compagnie. Depuis quand étions-nous devenus si guindés ? me demandai-je tout en déchiquetant la salade verte qui accompagnait une tourte au bœuf séché.

Notre repas terminé, un Elfe vint débarrasser la table et Thranduil se leva, gardant son verre à la main.

— Est-ce tout ce que vous souhaitiez me dire ? demanda-t-il en haussant un sourcil interrogateur.

Il se dirigeait vers la sortie.

— Je vous interdis de sortir d’ici, Thranduil ! m’écriai-je, les poings serrés. Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, mais je mérite mieux que cette attitude de votre part !

Il me scruta, les yeux plissés, grogna puis avala d’un trait sa boisson avant de jeter le verre dans un coin. Il se rua sur moi et me saisit violemment par les épaules. J’eus du mal à comprendre ce revirement, mais ne put que subir cet éclat de fureur.

— J’essaie désespérément de garder mon calme avec vous, petite, mais c’est impossible ! gronda-t-il. Vous m’avez ridiculisé en déclarant votre amour à ce stupide nain. Je tente par tous les moyens de vous faire comprendre que vous m’avez blessé et vous vous en moquez. Mais par-dessus tout, ce qui me met hors de moi, c’est de vous voir combattre ce que vous êtes ! Vous me privez de tout, vous me privez d’elle, termina-t-il sourdement.

Je pris ces accusations en pleine figure. Finalement, savoir enfin ce qu’il avait sur le cœur ne me rassura pas, bien au contraire. J’en éprouvai de la colère.

— Je n’ai jamais dit que j’aimais Gimli, me défendis-je. Mes mots n’étaient pas sérieux, c’est comme ce jour où j’ai demandé Legolas en mariage. C’était un jeu, une façon de parler venant de mon monde. Je ne me serais jamais doutée que vous prendriez cela au pied de la lettre. Je ne l’ai pas fait exprès et croyez bien que je le regrette !

Il blêmit à mes paroles et me relâcha.

— Vous avez demandé mon fils en mariage ? répéta-t-il d’une voix blanche.

— Je n’étais pas sérieuse, Thranduil. Et c’était il y a plus d’un an ! Legolas m’a expliqué que cela ne se disait pas, j’ai compris la leçon.

— Et pourtant vous l’avez fait une nouvelle fois, soupira-t-il d’un air las.

Thranduil se mit à faire les cent pas tout en se frottant l’arête du nez.

— Votre incapacité à vous rendre compte de ce que vous pouvez dire ou non est inadmissible. Jamais Elenna n’aurait agi de la sorte ! s’emporta-t-il.

Encore ce nom-là, j’en avais assez. Elle me sortait par les yeux, son Elenna de malheur.

— Pour la énième fois Thranduil, je ne suis pas votre femme ! braillai-je.

— Impossible, objecta-t-il. Cette attirance ne signifie qu’une chose, comme les prédictions d’Elrina.

Je perdis patience à mon tour. Je me frottai rageusement le visage de mes deux mains.

— Allons Thranduil ! Réveillez-vous ! m’exclamai-je. Vous n’avez pas vu votre épouse depuis des millénaires, c’est normal qu’à un moment vous soyez attiré par quelqu’un de différent.

— Il suffit ! hurla-t-il. Je suis un Elfe et non un homme. Ceux de mon peuple estiment les liens du mariage bien mieux que les vôtres.

— Elrina est peut-être une menteuse, tentai-je pour le déstabiliser.

Thranduil se mit à rire. Un rire dénué d’humour.

— Dans ce cas, reprit-il tout en revenant vers moi, expliquez-moi pourquoi vous dites-vous appeler Lena dans votre sommeil et pourquoi vous parlez quenya dans votre sommeil ?

Oh non. Hors de question de repenser à mes cauchemars. De toute façon, je ne savais pas de quoi il parlait. Pourtant, je voyais au fond de ses iris une lueur qui eut raison de moi. Thranduil attendait désespérément des réponses à ses suppositions. Des réponses qui corroboreraient ses espoirs les plus profonds. Il m’avait expliqué que le Quenya était une langue ancienne parlée par les Elfes venant de Valinor, les Haut Elfes, ceux qui avaient vu la lumière des deux grands arbres de Yavannah. La plupart des Ñoldor l’avaient employé un certain temps en Terre du Milieu avant de préférer le sindarin qui était devenu la langue commune des Elfes. Quoi qu’il en soit, cela n’avait rien avoir avec une langue parlée en Afrique, comme je l’avais cru.

— Je ne savais même pas que je prétendais m’appeler ainsi dans mes rêves, lui avouai-je tristement. Je ne me souviens jamais de mes rêves… seulement de mes cauchemars.

Mon estomac se tordit. Une peur glacée me saisit et des bribes de souvenirs remontèrent à la surface de ma mémoire avec une acuité surprenante. Je serai tombée si Thranduil ne m’avait pas retenue.

J’ai peur, soufflai-je, s’il vous plaît, arrêtons-nous la et faisons-la paix, terminai-je d’une toute petite voix.

Je reconnus à peine mon accent. Je n’aimais pas me montrer si faible, surtout devant Thranduil.

Quand je me redressai, ce dernier me contemplait, abasourdi.

— Cerise, Melda Heri, qu’avez-vous dit ? Je n’ai pas tout compris, je ne parle pas couramment le quenya.

Ma tête se mit à tourner. Je voyais trouble et puis… ce fut le néant.


Des ombres étaient penchées au-dessus de moi et me contemplaient avec amour. Je pouvais sentir l’adoration qu’elles me témoignaient. J’aimais cela plus que tout.

Être choyée.

Je levai les mains vers elles mais je n’arrivais pas à les toucher tout comme je ne parvenais pas à les distinguer.

Lena, Lena, joli petit fruit sucré, tu es si pleine de douceur. Tes rondeurs d’enfants sont un enchantement.

.

.

Les images se modifièrent et un ruban de fumée noire m’entoura la taille. Il était glacial, collant. Je voulus m’en défaire, sans succès.

Tu seras bientôt mienne petite Aranel… Tu auras beau te cacher, je te retrouverai et alors, je te mangerai ! Je te dévorerai et rien de ce que tu es ne m’échappera.


— NON !

Je me redressai en hurlant avant de me défaire des bras qui me soutenaient, prise d’une violente nausée. Heureusement rien ne vint. Les haut-le-cœur continuèrent toutefois, me pliant en deux, la bouche grande ouverte, émettant des borborygmes peu dignes d’une dame.

— Cerise, murmura Thranduil avec inquiétude.

Sa voix ne m’avait jamais paru aussi distordue.

Il me frotta le dos tout en me ramenant vers la couche sur laquelle il m’aida à m’asseoir.

— Je suis navré, Melda Heri, je n’aurais pas dû me montrer si insistant et si dur avec vous, s’excusa-t-il.

— Vous n’y êtes pour rien, croassai-je. Je ne comprends même pas ce qui m’arrive.

Je n’en pouvais plus. J’avais besoin de souffler, de m’appuyer sur quelqu’un d’autre. Je fermai les yeux, savourant la délicieuse sensation d’être près de l’homme que j’aimais.

— Vous devez arrêter de croire que je suis votre Elenna, Thranduil, commençai-je d’une voix atone. Je sais ce qu’Elrina a dit. Mais reconnaissez que je n’ai rien à voir avec votre femme. Je n’ai aucun souvenir me permettant de me raccrocher à ce qu’elle fut un jour pour vous.

Thranduil raffermit son étreinte autour de moi.

— Je suis certain de ce que j’affirme, Cerise. Si vous ne l’étiez pas, je ne sais pas comment je réagirais. Je ne veux pas y penser. Je me demande si vous n’occultez pas sciemment les souvenirs d’Elenna.

Il me relâcha et vint s’agenouiller devant moi. La gorge sèche, je déglutis difficilement. Voir Thranduil ainsi signifiait beaucoup.

— Melda Heri, ma vie aux côtés d’Elenna n’a pas toujours été idyllique. Peut-être est-ce à cause de ces mauvais souvenirs, des aspects les moins heureux de notre histoire que vous niez cette renaissance.

Un rire cynique m’échappa. Thranduil se cherchait encore et toujours des excuses.

— Et si c’était tout simplement vous qui aviez des œillères ? Je ne vous suis pas indifférente. Que je sois Cerise ou Elenna importe peu. Nous sommes attirés l’un par l’autre, continuai-je tout en me blottissant contre lui. Où est le mal ?

En avais-je dit trop ? Je le voyais me scruter avec insistance. J’aurais donné n’importe quoi pour savoir à quoi il pensait à cet instant.


Thranduil


Cerise me contemplait de ses grands yeux mordorés et je pouvais y lire une grande détermination. Comme elle semblait sûre d’elle ! Un élan de tendresse me consuma et j’eus envie de la prendre dans mes bras. Elle combattait férocement ce qu’elle était mais… qu’était-elle justement ? Elenna ou bien une autre ? Un sentiment de doute me saisit. Et si j’avais tort ? Aucun souvenir ne lui était revenu. La jeune humaine insolente et vulgaire que j’avais rencontrée pour la première fois s’était effacée lorsqu’une forte fièvre avait failli la terrasser, même si certains traits de caractère avaient subsisté. J’avais encore du mal à me remettre de son comportement inapproprié envers l’ami de mon fils, mais je devais passer outre. Elle n’était pas comme nous. J’avais conscience qu’elle avait encore beaucoup de progrès à faire avant de devenir ce que j’attendais d’elle.

À nouveau, j’eus envie de la serrer contre moi, mais cette fois, il s’agissait de ma part d’ombre, celle qui voulait la marquer à jamais, la rendre mienne pour toujours. Qu’elle soit Elenna ou Cerise. Peu importait à cet instant et c’était tout ce que je ressentais.

Elenna ma douce moitié, Cerise ma troublante obsession.

J’avais envie d’elle.

Je ne pouvais lutter contre ce désir primaire dont je sortais à chaque fois perdant. Je penchai la tête vers son visage qu’elle avait redressé pour me regarder quand un bruit assourdissant la fit sursauter.

— Qu’était-ce donc ? demanda Cerise d’une petite voix effrayée.

Elle se dégagea de moi et scruta avec attention l’entrée de la tente. Bientôt, le bruit caractéristique de la pluie se fit entendre et un éclair illumina l’intérieur, nous aveuglant momentanément. La terre se mit alors à trembler brutalement sous nos pieds, faisant crier ma belle petite humaine qui se précipita vers moi. Elle me prit le bras comme pour que je la défende d’une quelconque attaque. J’eus un sourire attendri. Je savais ce qu’il se passait, mon fils m’en ayant informé un peu plus tôt.

— Père ! Cerise ! s’exclama la voix de Legolas qui pénétra en trombe sous la tente. Il faut que vous veniez voir cela par vos yeux, continua-t-il l’air surexcité.

Je dus me retenir pour ne pas éclater de rire. Il avait l’air d’un jeune ellon qui découvrait les joies d’un nouveau jeu pour la première fois.

L’orage éclata pour de bon et Cerise se remit à trembler de tous ses membres.

— Ce mauvais temps vous effraie-t-il, Melda Heri ? lui demandai-je, soucieux de son bien-être.

Elle secoua la tête, ses yeux écarquillés de surprise.

— Mon Gieu, Thranduil ! s’offusqua-t-elle. Vous appelez cela du « mauvais temps » ? J’ai l’impression de vivre la fin du monde ! Le sol bouge sous nos pieds et cette pluie semble s’intensifier.

Legolas nous contempla tour à tour.

— Cerise, reprit-il, je pensais vous inviter à nous rejoindre Gimli et moi. Nous aimerions vous montrer quelque chose.

Le visage de Cerise afficha une certaine perplexité.

— Mais enfin, Legolas, répondit-elle. Il pleut à verse et vous voulez sortir ?

Mon fils s’esclaffa.

— Faites-moi confiance, Cerise, je vous jure que cela vaut la peine de me suivre.

— Vous m’intriguez, souffla ma jeune humaine qui semblait peser le pour et le contre.

Elle se dirigea vers Legolas non sans me jeter un coup d’œil.

— Vous ne venez pas avec nous, Thranduil ? me questionna-t-elle tout en récupérant un manteau plus chaud.

Je secouai la tête.

— Très peu pour moi, déclarai-je, mais allez-y. Je suis certain que cela vous amusera autant que Legolas.

Je me tournai vers mon fils et lui jetai un regard sévère.

— Prends soin de Cerise, mon enfant, qu’il ne lui arrive rien, lui dis-je en nandorin.

— Vous me vexez, père, de croire que je puisse ne pas faire attention à elle, répondit-il dans la même langue.

Puis il reprit en langue commune :

— Venez, Cerise, Gimli doit s’impatienter.

Elle rabattit la capuche de sa pelisse sur la tête avant de suivre Legolas. Je les observai quitter la tente et me rendis moi-même jusqu’à son ouverture. Dehors, la pluie avait redoublé d’intensité. Je comprenais les réticences de ma chère Cerise mais je savais aussi que la surprise que lui réservait Legolas lui plairait.

Je me retrouvai seul à nouveau avec mes doutes, mes certitudes et mes espoirs. Lui parler m’avait fait du bien, plus que je ne l’aurais imaginé. Et ce n’était pas Elenna qui m’avait manqué ces derniers jours, dus-je m’avouer, mais bel et bien Cerise.


Cerise


Une envie irrépressible de chanter Comme un ouragan*, s’insinua en moi sans que je n’arrive à enlever cette affreuse mélodie de ma tête. À peine avions-nous franchi le seuil de la tente royale que nous avions été giflés par d’impressionnantes bourrasques. À cette heure de la journée, il aurait dû encore faire jour, mais le temps s’était tellement dégradé que j’avais l’impression de marcher en pleine nuit. À mes côtés, Legolas ne semblait pas gêné le moins du monde par le vent et la pluie. Nous étions trempés de la tête aux pieds. Nous quittâmes presque au pas de course la vallée qui abritait notre campement pour longer de longs tunnels de pierre.

— N’est-ce pas dangereux ? questionnai-je Legolas. Votre père nous a interdit d’aller au-delà des limites de la zone de protection et…

— Ne vous inquiétez pas, Cerise, me coupa-t-il. Nous sommes toujours à l’intérieur du cercle, me rassura l’Elfe. Jamais je ne me serais permis de vous en éloigner avec ce qu’il vous est arrivé il y a quelques jours.

Je frissonnai, sans savoir si c’était à cause du froid ou du souvenir de ma tentative d’enlèvement. Legolas me prit le coude et nous fit bifurquer vers un autre tunnel. Il siffla doucement avant de se tourner vers moi.

— Nous sommes bientôt arrivés ! s’enthousiasma-t-il, en souriant largement malgré l’eau qui lui tombait dessus.

En ce qui me concernait, j’étais loin de partager sa joie. Le sol tremblait de plus en plus fort et le vacarme était assourdissant. Pourtant, loin d’être effrayé, le fils de Thranduil affichait une expression que je ne lui avais encore jamais vue. Ses yeux pétillaient d’un bonheur presque contagieux. Il donnait l’illusion parfaite d’un petit garçon rencontrant le père Noël pour la première fois. Au fond de moi, je me demandais si Thranduil avait lui aussi eu un jour cette expression de ravissement. Le roi paraissait toujours renfrogné et sur ses gardes. Je secouai la tête, chassant cette idée pour ne me focaliser que sur l’Elfe que j’accompagnais.

Nous débouchâmes ensuite sur une grande cavité creusée dans la roche et qui protégeait des intempéries. J’y vis Gimli, adossé nonchalamment contre une des parois, ravivant un feu pour se réchauffer. De son autre main, il tenait une énorme chope de bière qu’il leva dans notre direction quand il nous remarqua.

— Enfin vous voici, mes amis ! s’écria-t-il, ravi.

Il avala une longue gorgée de son breuvage qui coula sur sa barbe. Il essuya la mousse d’un revers de manche tout en ricanant.

Était-il déjà ivre ? Je ne l’espérais pas. Il était un peu trop tôt à mon goût pour cela.

— Allez ! Venez, nous encouragea Gimli de sa main libre. Vous tombez à point pour le meilleur moment.

Nous nous dirigeâmes vers lui et je ne fus pas mécontente d’être à l’abri. Le feu aurait tôt fait de nous sécher. Toutefois, je ne pus m’empêcher de me demander pourquoi ils passaient leur soirée ici. Il pleuvait sans discontinuer et l’orage semblait redoubler de fureur. Je me mis à frissonner.

— Asseyez-vous près du feu, me conseilla Legolas avec amabilité. J’oublie bien trop souvent que vous êtes humaine et donc fragile, soupira-t-il.

Gimli se mit à rire.

— Notre Damoiselle est certes humaine, mais elle est loin d’être fragile, rectifia-t-il non sans jeter un coup d’œil amusé en direction de l’Elfe.

Au même instant, la terre vrombit avec une férocité qui me fit perdre l’équilibre. Legolas me retint à temps avant que je ne m’affale lourdement. Puis un bruit assourdissant retentit. Mon cœur se mit à battre à coups redoublés et l’angoisse me saisit. Les détonations étaient de plus en plus fortes. Je voulus me boucher les oreilles quand les réactions de Gimli et Legolas m’arrêtèrent dans mon élan.

Ils se mirent à pousser des exclamations joyeuses puis se tapèrent les mains comme deux amis réunis devant un match de rugby. Je les scrutai, effarée, la bouche grande ouverte. Je nageais dans une autre dimension, ou alors je devais rêver. Oui, c’était très certainement cela. Une nouvelle déflagration me fit sursauter et je partis me réfugier auprès de l’Elfe et du nain comme la gamine peureuse que j’étais.

— Cerise ! s’esclaffa Legolas, retournez-vous, mon amie et appréciez le spectacle ! Je suis certain que cela vous plaira autant qu’à nous, termina-t-il en gloussant.

Il me prit par les épaules et me força à m’adosser à la roche. Je ne voyais rien, il faisait noir malgré les éclairs qui zébraient le ciel.

— Cerise, me gourmanda gentiment Gimli, ouvrez les yeux !

J’obéis et dus cligner des paupières plusieurs fois pour être certaine que mon imagination ne me jouait pas des tours.

— Est-ce bien ce que je vois ? balbutiai-je choquée par la scène qui se déroulait devant mes yeux. C’est…

— C’est incroyable, n’est-ce pas ?! me coupa Gimli plus démonstratif que jamais.

Il riait dans sa barbe et ses yeux pétillaient d’une telle joie que je ne sus quoi lui répondre sur le moment.

— Je vous avoue que j’hésite entre la fascination et la répulsion, avouai-je en détournant les yeux de ces deux géants de roche qui se battaient en s’envoyant de grosses pierres à la figure…

En fait, ils n’avaient pas vraiment de visage. Ou peut-être que si, mais ils bougeaient trop vite sous les éclairs pour que je puisse distinguer leurs traits. Leur physionomie, si je devais les comparer à quelque chose de mon monde, ressemblait fort à celles des robots ennemis des Transformers. Ils étaient effrayants à souhait.

— Vous n’avez pas peur que ces monstres n’en viennent à nous lancer des pierres ? les questionnai-je d’une voix assourdie par la peur.

Je ne comptais pas mourir cette nuit.

Gimli rit encore plus fort et Legolas m’adressa un sourire rassurant.

— Nous ne risquons rien, déclara-t-il. Maintenant, venez vous asseoir à nos côtés et profitez du spectacle.

Le fils de Thranduil se moquait-il de moi ? Je lui jetai un coup d’œil pour le découvrir subjugué par la scène. Il était tellement loin de l’Elfe impassible et sage que je fréquentais habituellement.

— Nous les appelons les géants de pierre, m’apprit Gimli. De ce que j’en sais, il n’en reste plus beaucoup en Terre du Milieu. Ces deux-là sont sans aucun doute les derniers représentants de leur espèce.

— C’est une chance qu’ils se soient montrés cette nuit, enchérit Legolas. Ils aiment s’amuser pendant les orages et les tempêtes.

Gimli remplit deux nouvelles chopes. Il en tendit une à Legolas et l’autre à moi. Nous trinquâmes tous les trois et les deux amis descendirent leur bière en quelques secondes à peine. Le nain les resservit aussitôt et une nouvelle fois ils la burent d’un trait. J’étais impressionnée. À les regarder ainsi, je pouvais voir à quel point ils s’appréciaient tous les deux. De fait, Legolas se montrait plus ouvert et détendu depuis que Gimli nous avait rejoints. Une idée me traversa l’esprit et me fit pouffer. Je bus une gorgée de ma boisson tout en les observant à la dérobée. Aurais-je le courage de le leur demander ? Allons ! Que risquais-je, après tout ?! La curiosité l’emporta sur le reste.

— Je sais que cela ne me regarde pas, mais… êtes-vous gay ? demandai-je dans un grand sourire.

Les deux hommes me contemplèrent un instant. Ils ne semblaient pas comprendre ma question.

— Gay ? répéta Legolas avec prudence. Je ne vois pas ce que cela peut…

— Je voulais savoir si vous étiez amoureux l’un de l’autre, dis-je plus abruptement tout en fermant les yeux.

Je fis une grimace et je sentis le rouge me monter aux joues. Je venais de faire preuve d’une très grande indiscrétion, je le reconnaissais.

En rouvrant mes paupières je vis Gimli en train de se remettre d’une gorgée de liquide qu’il avait avalé de travers. Legolas lui-même ne semblait pas au mieux de sa forme. Son visage avait pris une teinte carmin des plus intéressantes. Le voir ainsi me fit penser à Thranduil. Je n’étais pas certaine qu’il accepte aisément le fait que son unique héritier fasse des cochonneries avec Gimli. Je prenais certainement mes désirs pour des réalités mais les asticoter devenait bien trop amusant pour que je m’arrête en si bon chemin.

— Dame Cerise, bégaya Gimli gêné, je vous assure que Legolas et moi ne sommes pas… enfin je veux dire…

— Allons, Gimli le coupai-je, me retenant pour ne pas éclater de rire devant sa tête stupéfaite. Vous savez, je ne vous jugerai pas. Je suis même certaine que le confier vous ferait vous sentir mieux. Pour tout vous dire, dans le monde d’où je viens, les hommes qui préfèrent les hommes ne sont plus mis au ban de la société. Bien au contraire ! Ils sont libres de s’aimer, de le dire et même d’avoir des enfants ensemble ! S’aimer, c’est beau, quels que soient votre sexe ou vos origines, terminai-je.

Je pensais chaque mot que je venais d’exprimer à voix haute. J’avais des amis homosexuels. En attendant, Gimli et Legolas me fixaient avec incrédulité puis ils se consultèrent du regard avant de revenir à moi. L’Elfe soupira avant de parler en premier.

— Je vous remercie pour ces explications, Cerise, commença-t-il doucement, mais il faut que vous compreniez que ce que je ressens pour Gimli est loin d’être un sentiment amoureux tel que vous le concevez. Oui, c’est vrai, je l’aime. Il est l’une des plus belles et des plus surprenantes rencontres que j’ai eu l’occasion de faire au cours de ma très longue existence. Tout comme mon père, et son père avant lui, je m’étais toujours méfié des nains, mais à tort.

Legolas inspira légèrement avant de reprendre d’une voix vibrante d’émotion.

— Gimli est le compagnon le plus fidèle et l’ami que n’importe quel ami devrait avoir un jour dans sa vie. Je l’estime au même titre que mon cher Tamril avec qui j’ai été élevé. J’aime Gimli, mais pas comme vous l’entendez et cette vérité est la même avec mon frère d’adoption, termina-t-il tout en m’observant avec intensité.

Je le contemplai, stupéfaite. Legolas ne savait pas mentir ni jouer sur les mots. Ce qu’il disait était ce qu’il ressentait, tout simplement. Je me sentis humble qu’il m’accorde une telle confiance. Gimli quant à lui, avait les yeux humides d’émotions et je ne pouvais que le comprendre.

— Voilà une belle déclaration, mon ami, déclara Gimli ému en se raclant la gorge. Je n’aurais pas pu mieux dire et je ressens pour toi la même chose. Tu m’honores.

Le nain inclina sa lourde tête puis ses yeux se tournèrent à leur tour vers moi.

— Bien que cela ne vous regarde pas, gente Dame, me dit-il, sachez que mon cœur est déjà pris par la magnifique et l’incomparable Dame de Lórien, la sublime Galadriel !

Il avait dit ces derniers mots avec une telle emphase que nous éclatâmes tous les trois de rire.

— Tu radotes Gimli, s’exclama Legolas. Tu nous l’as déjà dit. À moi, pas loin de trois fois et en ce qui concerne Cerise, nous en sommes à la seconde.

— Eh bien ! Cela montre à quel point je l’aime, c’est tout, toussota Gimli, son poing devant sa bouche.

Pauvre Gimli, il n’avait pas choisi l’Elfine la plus simple et la plus agréable à aimer, songeai-je. Enfin, c’était mon point de vue, je n’aimais pas cette Galadriel de malheur.

.

.

La soirée continua aussi tranquillement qu’elle pouvait l’être par une nuit d’orage devant deux géants qui avaient fini par en venir aux mains. Nous avions bien bu, bien ri et discuté un peu de tout, de rien et surtout de ma chère « terre tout court ». J’avais oublié beaucoup de choses s’y rapportant et ce dont je me souvenais m’apparaissait maintenant comme une sorte de rêve. Je terminais de leur décrire certains de mes amis quand l’orage se calma enfin. La tempête avait cessé, laissant à sa place une légère bruine qui continuait de tomber doucement sur les Monts Brumeux.

Un long frisson me parcourut le corps et mes paupières se firent de plus en plus lourdes. Je m’engourdissais de sommeil. Les journées étaient harassantes et sportives. Faire du cheval tous les jours était un vrai calvaire. En plus de la fatigue, ma vessie se rappela à mon bon souvenir. Il allait falloir que je fausse compagnie à mes deux compagnons de beuverie.

— Il se fait tard, déclara Legolas en me surprenant en train de bâiller. Cerise, laissez-moi vous raccompagner jusqu’à votre tente.

C’était bien ma veine.

— Non merci, Legolas. Cela ira. Je peux rentrer toute seule, dis-je aimablement.

J’espérais qu’ainsi il comprendrait que j’avais besoin d’un peu d’intimité. Avec la quantité de bière qu’ils avaient eux-mêmes avalée, j’étais étonnée qu’ils ne ressentent aucun besoin d’aller se soulager.

— J’insiste, Cerise, objecta l’Elfe inconscient de ce qui me tiraillait. Je vais vous reconduire jusqu’au campement.

Pourquoi ne voulait-il pas saisir ce que j’essayai de lui dire ?

— S’il vous plaît Legolas, je peux très bien rentrer toute seule et…

— Non, Cerise, grogna-t-il mécontent. J’ai promis à mon père de prendre soin de vous.

Qu’est-ce qu’il pouvait être têtu quand il le voulait ! pensai-je agacée.

— J’ai envie de faire pipi, Legolas ! m’écriai-je, irritée qu’il me force à le lui avouer.

Cela eut le mérite de le laisser coi, une vive rougeur apparaissant sur ses pommettes.

Gimli éclata d’un rire tonitruant et se tapa même la cuisse de sa main.

— Legolas, si tu voyais ta tête, s’amusa-t-il.

— Ce n’est pas drôle Gimli, marmonna l’Elfe gêné.

— Ah, mais si, ça l’est ! commenta le nain avec une pointe d’amusement dans la voix. Avec tout ce que nous avons bu ce soir, tu aurais pu te douter que cette gente Dame aurait besoin d’un peu d’intimité.

— Je n’y ai pas pensé, avoua Legolas en se passant une main sur l’arrière de son crâne. Nous autres les Elfes n’avons pas un corps qui réclame autant d’exigences…

— Entendez-vous cela, Dame Cerise. Ils n’ont pas les mêmes exigences ! répéta Gimli avec emphase. Et bien cher ami sache que les êtres humains, et même les nains, ont des besoins primaires plus réguliers que vous autres les Elfes. Nous n’avons pas tous des vessies de vache !

Ce fut plus fort que moi, je me mis à rire sans pouvoir m’arrêter. À tel point que je faillis m’oublier.

Legolas secoua la tête en regardant Gimli, mais son sourire en coin montrait qu’il n’était pas fâché.

— Allez derrière ce rocher, me proposa ce dernier à qui mon manège n’avait pas échappé.

Il m’indiqua du doigt une large crevasse qui se trouvait plus loin.

De l’herbe touffue y poussait librement entre deux pierres. Je m’y rendis aussi vite que je le pus et me soulageai enfin. C’était le nirvana ! Une fois que j’eus terminé, je les rejoignis, me sentant beaucoup mieux.

— Merci, dis-je aux deux amis.

J’en profitai pour souhaiter une bonne nuit à Gimli qui avait décidé de rester là encore un peu. Il avait sorti une pipe pour fumer et je compris qu’il avait dû se retenir par égard pour moi.

Le retour jusqu’au camp fut assez silencieux. Legolas semblait perdu dans ses pensées, je n’osais pas le déranger. Non pas que nous soyons mal à l’aise à cause de ce qu’il s’était passé un peu plus tôt, mais je supputai que Legolas me laissait tranquille parce qu’il savait que j’étais fatiguée.

— J’espère que vous avez passé une belle soirée en notre compagnie, finit-il par dire tout de même.

Je gloussai. J’avais adoré partager ce moment avec eux. Cela m’avait évité de ruminer des idées noires. Découvrir ces géants de pierre avait été amusant, en fin de compte, mais ce que j’avais préféré par-dessus tout, c’était les rires et les discussions que nous avions eues tous ensemble. J’avais eu l’impression de me retrouver avec mes amis de la « terre tout court ».

— Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusée, lui dis-je avec un demi-sourire. Boire jusqu’à plus soif et parler pendant des heures… Merci Legolas ! terminai-je en lui jetant un coup d’œil.

Son visage semblait si pensif. Je retournai à mon silence jusqu’à ce que nous soyons arrivés devant la tente royale.

— Nous sommes arrivés à destination et vous êtes en un seul morceau, déclara-t-il tout en s’inclinant devant moi.

Sans doute parce que j’étais encore guillerette, je me mis sur la pointe des pieds et embrassa sa joue. Elle était aussi douce que celle d’un bébé.

— Bonne nuit, Legolas, soufflai-je.

— Passez une belle nuit, Cerise, répondit-il en retour avant de me quitter.

Je regardai son dos disparaitre dans la nuit avant de me retourner pour pénétrer à l’intérieur de la tente. Je n’avais quasiment pas pensé à Thranduil au cours de cette soirée. Je m’attendais à le retrouver endormi sur la couche, mais ce fut un tout autre spectacle qui m’attendait.

Je fus surprise de le découvrir à moitié affalé sur le lit, torse nu, un verre de vin qu’il tenait négligemment d’une main. Sa tunique gisait à terre ainsi que le long gilet de brocard qu’il portait toujours quand il n’était pas en fonction. Je fronçai les sourcils en comprenant la situation. Mon cœur se serra. Je n’aimais pas le voir ainsi. Je secouai la tête avant d’avancer dans la pièce. Il me suivit des yeux tandis que je récupérais ses affaires pour les ranger dans une des malles prévues à cet effet. Jamais je n’aurais dû le laisser seul. J’aurais dû savoir qu’il se sentait mal. Trop enferrée dans mes propres tourments, j’avais négligé celui que j’aimais. Je me mordis la lèvre inférieure en le contemplant. Son torse glabre se soulevait au rythme de sa respiration. Il était alangui et ses cheveux blonds s’étalaient sur ses oreillers en un large éventail doré. Même ainsi, il était superbe. Ma poitrine se serra et une chaleur moite naquit entre mes jambes.

Le désir. Malgré cela, j’ai toujours envie de lui.

— Vous me paressez bien songeuse, Melda Heri, susurra-t-il d’une voix pâteuse.

Oh, non ! pensai-je. Il avait bu jusqu’à l’enivrement et pour que Thranduil soit dans cet état, c’est qu’il avait beaucoup trop consommé d’alcool.

Quel imbécile !

Il essaya de porter son verre à ses lèvres, mais je fus plus rapide que lui. Je le lui arrachai des mains pour m’apercevoir qu’il était vide.

Par tous les diables !

— Je crois que vous avez bu assez pour cette nuit, Thranduil, éclatai-je furieuse contre moi-même autant que contre lui.

J’étais en colère qu’il puisse se mettre dans cet état sciemment. Cela lui ressemblait si peu. Il devait se ressaisir.

Thranduil se mit alors à rire, un son divinement chaud qui secouait sa poitrine par de multiples tremblements convulsifs. J’avais du mal à apprécier l’Elfe que je voyais devant moi. Son haleine était chargée en alcool et je dus prendre sur moi pour ne pas détourner la tête.

— Vous êtes une véritable dragonne quand vous le voulez, ma petite femme chérie, souffla-t-il d’une voix sensuelle.

Ses prunelles pétillaient étrangement. Je détournai le regard bien décidée à l’ignorer. J’oubliai momentanément sa présence pour me déshabiller. Une fois en sous-vêtements, je revins à lui et quand je croisai son regard, j’y lus toute l’envie qu’il avait de moi. Je sursautai. Comment arrivait-il à me désirer avec tout l’alcool qu’il avait consommé ce soir ? Je comptais bien en toucher deux mots à Galion et Sirion quand je les verrais le lendemain. En attendant, je me dépêchai de récupérer une chemise de nuit. Une fois prête, je le rejoignis au lit. Les pupilles de Thranduil étaient dilatées et je compris qu’il ne tarderait pas à s’endormir. C’était une bonne chose. Je l’aidai à s’allonger correctement sur le matelas avec toute la délicatesse dont j’étais capable, puis je nous couvris du drap qui reposait à nos pieds. Il se laissa faire sans opposer la moindre résistance, mais quand je voulus dormir à mon tour, il m’attira à lui et déposa un baiser sur ma tempe. Je soupirai de bien-être malgré tout.

— Bonne nuit, Meleth nìn*, murmura-t-il avant de rejoindre ce monde qui n’appartenait qu’à l’inconscience des Elfes.

Meleth nìn.

Je me redressai sur un coude avec l’impérieuse envie de lui caresser les cheveux. Il venait de m’appeler Meleth nìn. Pourquoi ? Et à qui pensait-il en disant cela ?

Le cœur battant la chamade, je fis glisser mes lèvres contre les siennes. Elles avaient encore le goût du vin. Cela ne le réveilla même pas.

— Thranduil, soupirai-je… Si vous saviez à quel point j’ai besoin de vous. Vous êtes devenu le soleil autour duquel tourne mon monde. Je ne peux pas croire que vous n’éprouviez rien pour moi. Elenna est certes votre premier amour, mais je vous fais le serment que je serai le dernier. Je refuse que nous nous quittions, vous êtes à moi, grand Roi des Elfes des bois. À moi seule.

Je lui caressai la joue avant de me rallonger à ses côtés. J’avais le souffle court et j’étais au bord des larmes.

Au moment où j’allais sombrer dans l’inconscience, je sentis le bras de Thranduil m’étreindre à nouveau.

Je devais rêver, car il dormait.

— Je suis impatient de voir cela, Cerise, répondit-il contre mon oreille.

J’écarquillai les yeux de surprise.

Il avait tout entendu !


Tamril


— Que dis-tu, Ruimil ? demandai-je, abasourdi.

— Nous avons repéré un groupe d’Orques en contrebas de la montagne, déclara-t-il, le visage fermé. Toutefois, ils ne semblaient pas en recherche de quoi que ce soit. Ils s’éloignaient de notre campement.

Un nouvel éclair aveugla la clairière en forme de cuvette dans laquelle nous avions dressé notre campement des heures plus tôt. L’orage ne semblait jamais finir et le sol tremblait sous les coups de tonnerre tonitruants. Finlenn m’avait dit que les deux derniers géants de pierre étaient sortis de leur antre pour jouer avec l’orage. Avec deux autres Elfes, nous étions partis les voir mais nous n’avions pu rester trop longtemps, ayant en charge la sécurité du camp. Au retour, nous avions repéré Legolas qui emmenait Cerise sous les trombes d’eau.

— Si les Orques ne sont pas une menace directe, n’allons pas leur signaler notre présence, finis-je par dire au bout d’un moment.

Ruimil acquiesça.

— Notre capitaine est déjà au courant et c’est ce qu’il pense aussi, déclara-t-il.

Je hochai de la tête.

Il allait bientôt être l’heure de la relève et j’avais hâte de pouvoir aller me reposer un peu. Vu le temps, tout le monde dormirait sous des tentes pour cette nuit. De toute façon, il n’y avait aucun arbre dans les environs. J’avais senti le malaise grandissant des miens depuis que nous avions quitté Eryn Lasgalen. La plupart n’avaient jamais rien connu d’autre que nos bois. Je comprenais leurs doutes ainsi que leurs peurs. J’avais moi-même passé ma vie dans la forêt. C’était une nouvelle expérience que j’avais du mal à apprécier. Nous étions nés pour les bois, c’était ainsi.

Quand je fus enfin libre, je ne perdis pas de temps et me rendis immédiatement sous la tente que je partageais avec Finlenn. Cependant, arrivé sur le seuil des éclats de voix m’empêchèrent d’entrer. Je reconnus celle de mon ami, mais aussi le ton plus doux de Lalaith. J’allais rebrousser chemin et me trouver un abri de fortune quand la question que la jeune elleth posa à Finlenn me fit dresser l’oreille. C’était mal, je le savais, mais je ne pus retenir ma curiosité. Que les Valar me pardonnent cette faute.

— Par Varda ! Finlenn, pourquoi ne veux-tu pas nous laisser une chance ?! s’écria une nouvelle fois Lalaith.

Sa voix était presque suppliante. J’eus de la peine pour elle sans savoir pourquoi.

— Tu te ridiculises, Lalaith ! répondit mon ami d’une voix pleine de mépris. La gentillesse que j’ai eue à ton égard n’avait aucun sous-entendu. Tu oublies ma condition.

— Je ne te crois pas, murmura-t-elle d’une voix vibrante de colère. M’as-tu embrassée par altruisme aussi ?!

Je dus prendre sur moi pour ne pas tousser. Quelle surprise ! Finalement, j’avais bien deviné ce qu’il se passait entre eux.

— C’était une erreur ! Une monumentale erreur, répéta-t-il.

Un bruit mat se répercuta dans la nuit. Puis j’entendis des gémissements qui me mirent mal à l’aise. Quand je compris ce qu’ils étaient probablement en train de faire, je rougis jusqu’à la racine des cheveux et partis. Je m’en voulus immédiatement d’avoir été témoin d’une chose qui ne me concernait pas.

Cela me renvoya à mes propres amours contrariées. Mon humeur s’en retrouva aussi chagrine et ombrageuse que le temps. J’espérais malgré tout que Finlenn finirait par ouvrir les yeux. Il serait vraiment idiot de refuser les sentiments que semblait lui porter Lalaith. Je secouai la tête cela ne me regardait aucunement. Mes pas me conduisirent jusqu’à la tente où dormait Ruimil. Je passai la tête à l’intérieur pour le trouver assis sur sa couche. Il lisait à la lumière d’une simple bougie posée sur un tabouret.

— Je suis navré de te déranger, Mellon nìn, mais puis-je rester avec toi ?

L’Elfe releva sa tête et m’adressa un large sourire.

— Je me demandais combien de temps tu mettrais à venir me voir, dit ce dernier.

— Que veux-tu dire ? le questionnai-je, les sourcils froncés.

Ruimil se redressa et posa son ouvrage à côté de lui.

— Tu dois bien être le seul à ne pas avoir remarqué les efforts de séduction de cette pauvre Lalaith auprès de notre cher capitaine, déclara-t-il en soupirant. Personne ne comprend la froideur de Finlenn, continua-t-il. Lalaith est belle, douce et de bonne condition… Il semblait pourtant ravi de ses attentions.

J’inspirai avant de m’asseoir en face de lui sur un siège que j’avais récupéré au passage.

— Je n’y avais pas prêté attention, avouai-je. J’avais certes remarqué des choses, mais…

— Tu étais toi-même bien trop occupé à séduire la compagne de notre roi, acheva Ruimil en me fixant d’un air amusé.

Je passai une main dans mes cheveux.

— Visiblement, rien n’échappe à personne.

— Ce n’est pas comme si tu avais essayé de le cacher, me fit-il remarquer. Ceci dit, tu t’exposes à des foudres divines si Dame Cerise s’avère être la réincarnation de notre reine.

J’éclatai d’un rire sans joie. Je savais déjà tout cela et cependant, rien ne m’empêcherait de continuer à l’aimer. Si cela ne pouvait se faire de près, ce serait de loin, voilà tout. Je lui dévouerai ma vie, car mon cœur lui appartenait.

Je me redressai et allai récupérer une couverture que j’étendis sur le sol pour m’installer.

— Dormons ! dis-je.

— À vos ordres, mon commandant, s’amusa Ruimil qui souffla sur la bougie.

Une fois dans le noir, je comptai le temps qui passait entre chaque éclair et l’arrivée du tonnerre. Finlenn était un idiot, me dis-je. Lalaith était tellement douce, belle et gentille… Il méritait d’être heureux.

Ce fut sur cette pensée que je finis par m’assoupir.

À Suivre


Annotations

* Comme un ouragan : chanson des années 80′ chantée par Stéphanie de Monaco. Un massacre vocal et musical qui reste longtemps dans la tête.

* Mellon nìn : mon ami en sindarin

* Melda heri : dame bien-aimée en quenya

* Meleth nìn : mon amour en sindarin

* Après quelques recherches, les géants de pierres sont un peuple que l’on retrouve peu et qui est peu cité par Tolkien. Les derniers que l’on découvre sont ceux décrits dans le roman du Hobbit.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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