24. Café serré et demande en mariage

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Café serré et demande en mariage


Cerise


Comment avais-je pu me retrouver dans une telle situation ? Pourquoi n’étais-je pas restée tranquillement dans mon lit ? Pourquoi avait-il fallu que j’aille me promener et surtout – nom de Dieu ! – pourquoi avais-je quitté la zone de protection délimitée par Thranduil ? Ces questions, pleines de bon sens, ne cessaient de tourbillonner dans ma tête tandis que je hurlais à m’en écorcher la voix.

J’avais peur.

Le monstre paraissait sortir tout droit de mes cauchemars de petite fille. Il avait l’air aussi hideux que dangereux. Une vague de terreur glacée remonta le long de mon échine.

Je voulus m’appuyer d’une main pour me redresser, mais une vive douleur explosa dans mon poignet. Je retombai sur le sol et me fis mal à la cheville. Je pouvais affirmer sans hésitation que j’allais passer un sale quart d’heure. Le monstre avança vers moi tout en grognant sourdement, de la bave dégoulinant de ses énormes crocs. Il semblait prêt à me déchiqueter. Pour ne plus le voir, je fermai les paupières, m’exhortant au calme. J’aurais pu prier mais à quoi cela aurait-il servi ? Un souffle d’air fétide me fit reculer de dégoût et j’ouvris les yeux. Les garder clos accentuait la terreur qui ne me quittait plus depuis qu’il m’avait sauté dessus. Les rayons de lune percèrent à travers les nuages et je pus mieux le discerner. Ce n’était pas la première fois que je me retrouvais dans une situation pareille. Un an auparavant, Legolas m’avait sauvée des griffes de l’un d’eux. Un courant d’espoir m’envahit avant de refluer immédiatement : personne ne savait que je me trouvais ici, que j’avais quitté le campement. Toutefois, quand j’entendis une sorte de craquement non loin de nous, je repris confiance. Quelqu’un venait. Le soupir de soulagement qui m’échappa se mua en un gémissement de terreur lorsque j’aperçus les nouveaux arrivants.

Ce n’étaient pas des Elfes, et encore moins des hommes.

Je me remis à hurler, mon cœur affolé cognant douloureusement dans ma poitrine. J’étais en train de frôler l’hystérie. Une main anormalement grande me bâillonna avec brutalité. J’inspirai difficilement. L’odeur était si forte que j’en eus la nausée. Relevant les yeux, je les écarquillai aussitôt quand je vis l’apparence de mes assaillants.

Celui qui me retenait se mit à parler rapidement dans une langue gutturale que je ne saisissais pas. L’autre acquiesça avant de s’avancer vers moi d’un pas lourd, l’expression peu engageante. Le monstre qui me muselait retira enfin sa main, me permettant de prendre une goulée d’air. J’avais été près d’étouffer. Son comparse en profita pour attraper mon visage entre ses doigts. Il pressa mes joues avec une telle rudesse que je crus qu’il allait broyer ma mâchoire. Il aboya quelque chose et je compris qu’il me parlait quand il enfonça un peu plus férocement ses phalanges dans ma chair. Comment voulait-il que je lui réponde, agrippée comme je l’étais ?! Je n’en avais jamais vu mais, à n’en pas douter, j’avais affaire à des Orques, des vrais. Un mélange d’horreur et de curiosité malvenue m’envahit. Je ne pouvais m’empêcher d’observer celui qui me faisait face. Les Orques étaient bien différents de ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Celui devant nous, à ce que je pouvais en voir, était trapu, la peau d’un jaunâtre maladif. Les traits de sa figure étaient assez surprenants : il avait des yeux noirs très étirés comme s’ils étaient bridés, un énorme nez presque empâté et une bouche sans doute trop grande pour son faciès. Il n’avait pas de crocs et il était loin d’être difforme. Sa carrure me faisait surtout penser à celle des primates. Toutefois, il me faisait peur car dans l’immédiat, j’ignorais ce qu’il comptait faire de moi. Je ne parlais même pas de celui qui me retenait et dont je pouvais sentir le souffle fétide contre moi.

— Tu es sûr que c’est la bonne femelle ? l’entendis-je distinctement demander à son complice, celui qui me maintenait.

Il se pencha vers moi et je dus retenir ma respiration pour ne pas vomir à ses pieds tant il empestait. Je crus me trouver mal en réalisant qu’il était en train de me renifler.

— Je ne me trompe jamais, rétorqua l’Orque derrière moi tout en grinçant des dents. Nous devons partir avant qu’ils s’aperçoivent de sa disparition.

Il me souleva sans difficulté pour me hisser sur ses épaules comme un vulgaire sac de pommes de terre. Je réalisai alors qu’il était grand temps de me battre pour ma survie. Il était hors de question qu’ils m’emmènent où que ce soit !

— Lâchez-moi, bande de monstres assoiffés de sang ! hurlai-je tout en me débattant comme un beau diable.

J’assénai à mon porteur des coups de poings et de pieds rageurs sous le rire gras du second Orque qui m’observait avec malveillance. Ses yeux brillaient d’une concupiscence qui me donna envie de me cacher. Je n’osais même pas imaginer ce qu’il voulait me faire.

— Si tu ne t’arrêtes pas tout de suite, femelle, me prévint-il de sa voix rocailleuse, je te coupe les mains et les pieds. On nous a ordonné de te ramener vivante mais sans nous préciser comment.

Je relevai la tête pour essayer de le regarder, mais un rideau de cheveux emmêlés me retomba devant les yeux. Et puis, la position n’était pas idéale non plus.

—Je ne vous ai rien fait ! m’écriai-je, désespérée et en colère. Je ne suis qu’un vulgaire être humain sans importance. Relâchez-moi et laissez-moi partir, bon sang !

Voyant qu’il ne prenait même plus la peine de me répondre, je me mis à beugler sans aucune retenue. Quiconque m’aurait vu à cet instant aurait compris ce qui se passait. J’étais bien décidée à ameuter tout le bois de Vertes-feuilles et j’espérais vraiment que les Elfes m’entendraient. Le loup qui ressemblait à un monstre grogna frénétiquement, montrant ses crocs baveux. L’un des Orques se mit à jurer tout en jetant des coups d’œil de droite à gauche. Quelque chose n’allait pas, compris-je. Je tendis l’oreille et captai des bruits de pas. Les feuillages des arbres frémirent. Était-ce le vent ou bien autre chose ? Se pouvait-il que mon calvaire touche à sa fin ? Je l’espérais de tout mon cœur. Profitant de la confusion des Orques, je refis une tentative pour me libérer mais celui qui me portait me maintenait bien trop fermement. J’ouvris la bouche pour inspirer profondément et donner plus de force à un nouveau cri. Hélas, mon geôlier fut plus rapide que moi.

— Vas-tu te taire, saleté de femelle ! cracha-t-il tout en me frappant à la tête.

Je vis trente-six chandelles et malheureusement, je pris conscience d’en avoir assez fait. Je perdis connaissance.

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Ma tête me faisait souffrir et le bruit répétitif des tambours qui jouaient à l’intérieur était insupportable. Je me sentis déstabilisée. Le matelas n’était pas comme d’habitude et… c’est là que tout me revint : le cauchemar, ma promenade nocturne et les Orques. J’ouvris immédiatement les yeux en me rendant compte que j’étais allongée par terre. J’étais incapable de bouger, entravée par des liens qui me retenaient les bras, les mains et les jambes. Les Orques m’avaient attachée comme un simple saucisson sec. Je mis quelques secondes à réaliser que l’on m’avait aussi bâillonnée. Le chiffon qui pressait douloureusement ma bouche empestait le rance et l’urine. Je faillis tourner de l’œil. Je me mis à gémir de désespoir quand on me frappa violemment la cuisse.

— Ferme-la ! grogna l’un des monstres à mon oreille. Si tu nous fais repérer, je jure que je te mangerai à mon prochain repas.

L’autre rumina un moment avant de prendre la parole à son tour mais dans un langage que je ne compris pas. Son compagnon retint un rire gras et me palpa le bras avant de le pincer très fort. Je fronçai les sourcils. Qu’avait-il bien pu lui dire ?

— Aucun Orque digne de ce nom ne voudra d’elle, rétorqua-t-il avec mépris. Elle n’est pas assez robuste et bien trop maigre, continua-t-il dédaigneusement. Peut-être les Uruk Hai, s’il en reste, ils ont toujours été friands de ces sharlob* disgracieuses.

Je sentis de la sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale. Ils ne pensaient tout de même pas à moi comme… Je secouai la tête, je ne voulais pas l’imaginer.

Ouvrant grand les yeux, j’essayai de déterminer où je me trouvais mais, dans cette position, c’était compliqué. Un rayon de lune vint miraculeusement nous éclairer et j’en profitai pour observer l’endroit. Nous étions dissimulés derrière un fourré. Au sol, il y avait de la terre battue et pas un millimètre d’herbe. Derrière moi, des rangées d’arbres bien serrés – des sapins pour la plupart – m’empêchaient de voir plus loin malgré la faible lumière qui filtrait à travers leurs aiguilles. Mes yeux se reportèrent sur les deux Orques qui m’encadraient. L’un s’était assoupi tandis que l’autre montait la garde. Ils n’allaient tout de même pas dormir ici ?!

Je ne sus combien de temps nous restâmes cachés derrière ce buisson. Je tentai de comprendre pourquoi ils m’avaient enlevée. Qu’est-ce que je pouvais bien leur apporter ? J’en étais là de mes réflexions quand l’un d’eux hurla et me saisit sans ménagement par les cheveux pour me remettre debout. J’eus à peine le temps de réagir que l’on nous percuta de plein fouet. Je me retrouvai étalée de tout mon long à terre tandis que mon geôlier se battait contre quelque chose. Non, pas quelque chose, rectifiai-je en reprenant espoir, mais bel et bien quelqu’un !

L’autre Orque se retrouva attaqué à son tour et, bientôt, je sentis une paire de mains me redresser prestement.

— Allez-vous bien, Cerise ? demanda la voix ô combien rassurante de Tamril.

J’aurais aimé lui répondre mais avec ce maudit torchon sur la bouche, j’en étais incapable. L’Elfe s’en aperçut et l’enleva aussitôt.

— Merci ! soufflai-je pendant qu’il me prenait dans ses bras pour me mettre en sécurité un peu plus loin.

Son odeur était enivrante en comparaison de celle que j’avais dû respirer un peu plus tôt. J’inspirai à pleins poumons en gémissant d’aise.

— Restez ici, me commanda-t-il d’une voix forte. Je reviens.

Je le regardai partir rejoindre les autres Elfes. Ils étaient trois et je reconnus sans mal Legolas ainsi que Finlenn. Ils ne furent pas longs à venir à bout des deux Orques. Les voir se battre ensemble était une expérience inédite pour moi. Leurs gestes étaient si rapides que je les voyais à peine bouger. Je voulus les rejoindre quand j’entendis des grondements qui firent se hérisser les poils de mes bras. Le loup monstrueux, me souvins-je en me retournant brusquement. Je vis la bête s’élancer vers moi et… Une énorme hache vint se planter directement dans sa tête, l’arrêtant dans son élan et m’éclaboussant de son sang.

— Mais que… ? bégayai-je, décontenancée.

Une ombre imposante se dirigea vers moi. Je n’arrivai pas à bien distinguer mon sauveur avec les nuages qui obstruaient la lumière, mais je sus que j’étais en sécurité, du moins, je l’espérais !

— En voilà un qui était pour moi, déclara-t-il dans un étrange accent rocailleux.

Il avait une voix forte au timbre riche et je fus surprise par sa manière de rouler les « R ». C’en était presque sexy. J’étais d’autant plus frustrée de ne pas le discerner dans les ténèbres. Les trois Elfes, qui en avaient fini avec les Orques, se retournèrent comme un seul homme vers celui qui venait de me sauver la vie.

— Mellon nìn ! s’exclama Legolas d’une voix rendue aiguë par la joie. Je pensais te retrouver d’ici quelques jours. Quelle surprise !

L’Elfe sautilla pour éviter des roches et laissa Finlenn et Tamril gérer les prisonniers. Il avança vers nous à pas rapides et me dépassa sans même m’avoir remarquée. Quand Legolas fut près du nouveau venu, il l’étreignit avec effusion tout en lui glissant quelques paroles à l’oreille. Ce dernier s’esclaffa bruyamment avant de faire un pas sur le côté.

— Avoue, Legolas, reprit mon sauveur avec bonne humeur. Tu voulais t’amuser sans moi. Ce n’est pas très gentil de ta part, mon ami.

Le fils de Thranduil ricana avant de procéder à une nouvelle accolade.

De mon côté, voyant que j’avais été oubliée, je tentai tant bien que mal de me redresser, ce qui fut malaisé sinon impossible. Ligotée comme je l’étais, je m’affalai sans grâce une seconde fois. Malencontreusement, ma tempe rencontra un caillou particulièrement aiguisé.

— Aïe ! m’écriai-je sous la douleur cuisante.

C’était bien ma veine. Décidément, cette nuit était la pire de toutes depuis que j’avais mis les pieds, contre mon gré, dans ce maudit monde.

— Cerise ! s’exclama Legolas qui me remarqua enfin.

Il avait même l’air anxieux.

L’Elfe s’agenouilla à mes côtés et défit les liens qui entravaient mes membres endoloris. Je sentis du sang couler sur mon visage et ce dernier pulsait sourdement. Je ne devais pas être très jolie à la façon dont Legolas m’observait.

— Allez-vous bien ? me demanda-t-il tout en me palpant et m’arrachant quelques cris de souffrance.

Je regardai Legolas et la peur qui m’avait saisie depuis que j’avais été enlevée remonta tel un geyser. Je me mis à trembler de tout mon corps sans pouvoir le contrôler.

— Je ne sais pas ce que j’ai, soufflai-je tout en claquant des dents, mais je n’arrive plus à m’arrêter de trembler. Je suis désolée.

Le fils de Thranduil me frotta vigoureusement les bras tout en chantant un air en sindarin que je n’avais jamais entendu. Étrangement, les tremblements refluèrent, mais ne disparurent pas tout à fait.

— C’est le choc, répondit l’Elfe d’une voix posée. Cela ira mieux quand nous serons rentrés au campement.

Je soufflai pour me donner du courage quand tout d’un coup, le lieu où nous nous trouvions se retrouva nimbé de lumière. C’est à ce moment-là que je le vis. J’écarquillai les yeux de surprise et ma respiration se bloqua dans ma poitrine. L’ami de Legolas, qui nous avait rejoints et qui m’avait sauvée d’une mort certaine, n’était pas un Elfe. Il était beaucoup plus petit que ces derniers, d’ailleurs. Bien plus petit que moi, aussi, mais sa taille était compensée par une robuste carrure. Cependant, sa différence ne s’arrêtait pas là. Il avait les cheveux longs et bouclés du plus beau roux qu’il m’eût été donné de voir. Ses yeux brun-vert surmontés de longs cils pétillaient de malice. Son long nez droit dominait une très longue barbe magnifiquement décorée qui mangeait toute sa figure. Du peu que je voyais de son visage, je ne lui aurais pas donné plus de quarante ans. Ses vêtements de voyage étaient poussiéreux mais de qualité. La ceinture qu’il avait à la taille était sertie d’éclatantes pierreries et d’un poignard qui n’attendait que d’être utilisé.

Je savais qu’en le dévisageant ainsi je me montrais impolie, mais je n’arrivais pas à le quitter des yeux. C’était la première fois depuis mon arrivée dans ce monde que je rencontrais un nain, un vrai. Parce que je ne doutais pas qu’il en soit un.

Legolas, à qui mon manège n’avait pas échappé, eut un rire de gorge alors qu’il m’aidait à me relever.

— Je crois, mon ami, que tu as une nouvelle admiratrice, se moqua-t-il gentiment tout en nous examinant tour à tour.

Ce fameux ami rit à gorge déployée tout en appuyant ses larges poings sur ses hanches. Soudain muette, je ne pus m’empêcher de rougir. Parce qu’à la vérité, ce nain était vraiment mignon, voire sexy. Le genre d’homme qui saurait donner des bouffées de chaleur à n’importe quelle femme.

— Cerise, reprit Legolas dans un sourire éclatant, laissez-moi vous présenter mon compagnon d’armes, et mon ami de voyage, Gimli fils de Gloïn. Puis se tournant vers Gimli : Voici Cerise, l’amie chère de mon père et qui a accepté de nous accompagner jusqu’aux Havres Gris.

Je clignai plusieurs fois des yeux et faillis me pincer le bras pour voir si je ne rêvais pas. Pour un peu, j’aurais presque oublié les horreurs que je venais de vivre.

— Enchanté, gente Dame, répondit Gimli en se courbant vers moi. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance. Legolas m’a beaucoup parlé de vous.

— Ah oui ? ne pus-je m’empêcher de dire tout en souriant bêtement.

Gimli, pensai-je au bord de la crise de joie. C’est Gimli ! Je dus prendre sur moi pour ne pas me mettre à crier et bondir sur place de plaisir.

— Je suis heureuse de vous rencontrer, soufflai-je, m’efforçant de ne pas perdre mon calme.

Malheureusement, je ne pus retenir plus longtemps ce que j’éprouvai à le rencontrer en chair et en os.

— Gimli ! m’écriai-je, ne retenant plus mon allégresse ! Mon Gieu, vous êtes le seul, vrai et unique ?! Si vous saviez comme je suis heureuse de vous rencontrer pour de vrai ! Je suis une de vos plus grandes fans !

Ma voix était montée dans de tels aigus que je vis les oreilles de Legolas frémir. Il fallait que je reprenne contenance pour ne pas me ridiculiser davantage.

Gimli, quant à lui, secoua la tête, toujours en riant, quand Finlenn et Tamril revinrent vers nous. Ils semblaient mécontents.

— Loin de moi, l’idée de vous déranger, mon prince, lança Finlenn tout en me fusillant du regard, mais les deux Orques sont morts.

— Mais comment ?! s’écria Legolas. Nous ne les avions pas blessés sévèrement.

Tamril inclina la tête sur le côté.

— Ils avaient probablement une capsule de poison cachée sous une de leurs dents, fit-il remarquer. Ils se sont donné la mort avant que nous puissions les interroger. Tout ce que nous avons compris, c’est qu’ils devaient récupérer une femme des Hommes qui voyageait avec nous.

Tous les regards convergèrent vers moi.

— Hey ! m’emportai-je, je n’y suis pour rien ! Et je vous interdis de penser le contraire.

— Si vous aviez écouté ce que l’on vous a dit concernant les zones de protections, cracha Finlenn, tout cela n’aurait jamais eu lieu.

Très bien, il était furieux contre moi, mais ce n’était pas une raison pour qu’il s’emporte ainsi. Je ne l’avais pas fait exprès. Quel sale type !

— Allons, Finlenn, tempéra Legolas. Cette pauvre Cerise est assez sonnée comme cela. Je pense que cette mésaventure lui servira de leçon, ce n’est donc pas la peine d’en rajouter.

Les deux Elfes s’observèrent un instant, mais ce fut Gimli qui rompit le silence en premier.

— Cette pauvre enfant a besoin de soins, déclara-t-il d’une voix forte. Partez en premier, je m’occupe des cadavres et je vous rejoins.

— Je reste avec vous, dit Tamril en me jetant un coup d’œil inquiet.

Je sentais qu’il voulait me dire quelque chose, mais qu’il n’osait pas. Je vis sa pomme d’Adam s’agiter avant qu’il ne fasse un pas vers moi.

— Va aider le nain, Tamril, jeta froidement Finlenn. Quant au prince et moi, nous allons raccompagner cette Dame, qui n’est guère plus qu’une enfant capricieuse, jusqu’à sa tente.

L’Elfe acquiesça avant de rejoindre Gimli qui s’affairait déjà avec le loup.

J’inspirai un bon coup avant de suivre Legolas qui s’était déjà mis en marche. Je bouillai de rage intérieurement. Finlenn se montrait si dur et cruel à mon égard ! Je pouvais concevoir ses craintes, même son inimitié, nos rapports ayant bien mal commencé. Mais depuis, de l’eau avait coulé sous les ponts. Je ne supportais plus son mépris. À bout de nerfs, je ne pus m’empêcher de lui expliquer le fond de ma pensée.

— Vous savez Finlenn, dans une autre vie, vous avez dû être le pire emmerdeur que cette planète ait connu, affirmai-je sans fard à l’Elfe qui se trouvait devant moi. Je ne comprends pas les raisons de votre hostilité mais il va falloir que vous fassiez un effort pour être plus gentil avec moi.

Le capitaine de la garde de Thranduil pila net avant de se retourner vers moi. Son regard était étréci et sa bouche n’affichait plus qu’une ligne de mépris.

— Je vous interdis de me parler de la sorte ! gronda-t-il les poings serrés en s’avançant dangereusement vers moi. Je me fiche que vous soyez la protégée de mon roi. Je reste persuadé que vous n’êtes rien d’autre qu’une humaine quelconque. Une petite intrigante sans intérêt. Cela ne tiendrait qu’à moi, vous…

— Cela suffit, capitaine ! claqua la voix de Legolas qui nous avait rejoints.

Il regardait Finlenn comme s’il le voyait pour la première fois.

— Cerise a certes agi avec inconscience, reprit le fils de Thranduil, mais ce n’est pas une raison pour lui parler de cette manière. Ce qu’elle a vécu ce soir est suffisamment pénible pour la dispenser de vos brimades. Nous avons tous compris, mon père le premier, que vous n’appréciez pas Cerise, et ce, malgré tous les efforts qu’elle ait pu fournir au cours de ces derniers mois. Mais il va falloir que vous lui témoigniez le respect qui lui ait dû.

Finlenn nous toisa avant de s’incliner et de reprendre la route d’un pas trop rapide pour que nous puissions le suivre puis il bifurqua. Je voulus protester, mais Legolas me devança.

— Laissez-le, Cerise, il a besoin de se calmer, me dit-il d’une voix étrangement rauque.

J’acquiesçai tout en regardant l’endroit où Finlenn avait disparu.

— Je ne comprends pas ce que je lui ai fait, ne pus-je m’empêcher de dire.

Je me sentais amère. Je ne lui avais jamais rien fait et il m’avait prise en grippe sans que j’en saisisse la raison profonde.

— Ce n’est pas contre vous, Cerise, m’apprit Legolas d’une voix sombre. Finlenn n’a jamais apprécié le peuple des Hommes. Il a ses raisons que je ne peux vous révéler. Ce n’est pas à moi de le faire. Et puis vous devez également comprendre qu’il se sent très proche de Tamril.

Je ne sus quoi lui répondre. Non pas que cela m’indifférait, mais je n’avais jamais essayé de comprendre Finlenn. Bien sûr, il faisait partie de mon entourage et pourtant, rien ne nous avait jamais réunis. Il était trop rigide et m’avait toujours montré qu’il ne souhaitait pas que je l’approche, ce qui m’avait toujours convenu. Lorsque je sortis de mes pensées, je me rendis compte que Legolas s’était lui-même muré dans son silence. Venant de sa part, c’était étrange.

— Vous ne parlez plus ? lui dis-je d’une petite voix. C’est la première fois que je vous vois aussi silencieux, terminai-je doucement.

Il ne me répondit pas tout de suite, ce qui m’alarma. Je ne l’avais jamais vu ainsi depuis que je le connaissais.

— Legolas ?! demandai-je une nouvelle fois, presque suppliante.

Je détestai ce genre de situation. Gérer les disputes me faisait bien moins peur que ce silence glacial que je ne savais pas comment interpréter.

Le fils de Thranduil soupira avant de me jeter un coup d’œil las.

— Je ne sais quoi vous dire, Cerise, avança-t-il d’une voix rauque. Je préfère me taire plutôt que de vous blesser par des paroles trop rudes que je n’aurais su contenir. Ceci dit, pour ne rien vous cacher, je suis en colère contre vous. Vous avez été à l’encontre de nos avertissements. Vous vous êtes mise sciemment en danger sans songer à ce que nous pourrions ressentir s’il vous arrivait quelque chose de grave.

Il avait dit cela avec tellement de rancœur que ma poitrine se serra. Je ne l’avais pas fait exprès. Jamais je n’aurais pensé à sortir du périmètre délimité par Thranduil. Je n’étais pas stupide.

— Ce n’est pas cela, objectai-je, mal à l’aise. Je ne voulais pas désobéir ou me mettre en danger. J’ai encore fait un mauvais rêve, enfin plutôt un cauchemar. C’était terrible, Legolas, j’ai bien cru que j’allais mourir dans mon sommeil !

Y repenser me plongea dans une douleur insupportable, à tel point que je sentis la nausée refaire surface. J’eus à peine le temps de courir vers le premier bosquet pour me courber en deux sous la violence d’un haut-le-cœur incontrôlable. Je vomis de la bile, encore et encore, comme si mon propre corps essayait de me purger de ce souvenir malsain.

— Par tous les Valar, Cerise ! s’alarma Legolas qui me rejoignit en deux enjambées et m’aida à me relever. Êtes-vous certaine d’aller bien ? Avez-vous pris un coup sur la tête ?

— Non, marmonnai-je en m’essuyant la bouche. J’ai juste reçu quelques claques et je crois que je me suis tordu le poignet en tombant.

L’Elfe hocha la tête puis récupéra la gourde qu’il gardait toujours à sa ceinture et me la tendit. Je bus l’eau au goulot avec avidité. Le liquide me fit le plus grand bien.

— Dépêchons-nous de rentrer, déclara le fils de Thranduil en me soutenant par la taille – avait-il peur que je m’écroule ? Nous ne sommes plus très loin du campement et mon père doit être fou d’inquiétude. Il voulait nous accompagner mais nous pensions préférable qu’il reste sur place au cas où vous seriez revenue par vous-même.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. J’aurais plutôt cru que Thranduil serait surtout très mécontent. Si Legolas l’était, il y avait de fortes chances pour qu’il le soit également.

— Il faudra lui dire tout ce que vous venez de m’expliquer, Cerise, continua Legolas. Vos rêves, ces impressions de malaise, ne lui cachez rien. Pour ce qui est de ce soir, poursuivit-il d’un air songeur, ces Orques n’ont pas agi seuls. D’obscures forces semblent en œuvre, mais pourquoi avoir voulu vous enlever ? Étiez-vous réellement leur cible ?

Legolas se tourna vers moi, l’œil inquisiteur, comme si j’avais la réponse à ses questions.

— Je n’en sais rien, finis-je par lui dire. Je me sens fatiguée et j’ai mal. Ne pouvons-nous pas en parler plus tard ? terminai-je dans un gémissement peu élégant.

Il soupira tout en raffermissant sa prise sur ma taille.

— Très bien, dit-il, de toute façon, nous sommes arrivés.

Effectivement, le camp se dressait devant nous. Les lumières avaient dû être rallumées à notre attention. Dès que nous fûmes dans la clairière, je remarquai aussitôt l’Elfe qui se tenait non loin de la tente royale et qui s’entretenait avec Finlenn. Je ne pus m’empêcher de frissonner d’angoisse. À quelle sauce Thranduil allait-il me manger ?

J’en étais là dans mes réflexions quand du bruit nous parvint des fourrés environnants. Cela provenait de derrière. Un filet d’appréhension me saisit puis je reconnus Tamril et Gimli qui arrivaient à notre suite. Ils étaient tout sourire et discutaient avec beaucoup de désinvolture.

Je pouvais entendre les pulsations régulières de mon pouls vibrer à mes tempes quand enfin le roi planta ses yeux dans les miens. J’y lus autant de soulagement que de colère lorsqu’il m’examina plus consciencieusement.

J’allais passer un sale quart d’heure.


Thranduil


Je fus réveillé par ses hurlements. Je me redressai d’un bond sur la couche et contempla, le cœur battant, la place vide à mes côtés. Je compris sans peine que ce que je venais d’entendre était vrai et non le fruit de mon imagination. Il s’agissait bien de Cerise. Je sortis du lit sans attendre et m’habillai fiévreusement lorsque Legolas fit irruption. Ses traits étaient tirés, son air devint affolé quand il vit que je me trouvais seul. Il se passa une main nerveuse sur le visage avant de soupirer.

— Je crains que Cerise se soit mise en danger, père, m’avertit-il d’une voix d’outre-tombe.

Bien que je le sache déjà, l’entendre de sa bouche me plongea dans une frayeur sourde. Comme si cela devenait plus réel. Je ne pus m’empêcher de penser que cette situation avait une étrange résonnance en moi. Legolas dut le voir car son expression se fit plus déterminée que jamais.

— Je vais la retrouver, Adar ! s’exclama-t-il dans une ferveur presque désespérée. Je vous le jure.

Ses poings étaient serrés contre ses flancs.

— Je viens avec toi, déclarai-je. Je n’attendrai pas une seconde de plus ici.

Mon fils secoua la tête, les yeux assombris. Je sus alors à quoi il pensait. Je n’étais pas le seul à me remémorer le passé.

— Non, Adar, je vous en prie, faites-moi confiance. Je la ramènerai vivante, je vous en fais la promesse.

Je le contemplai un instant avant d’acquiescer, l’air grave. Puis nous sortîmes tous les deux pour découvrir Tamril, Finlenn et Ruimil qui nous attendaient dehors.

— Cerise n’est pas avec mon père, leur révéla Legolas la mine marquée par l’inquiétude.

Tamril nous observa tour à tour les sourcils froncés. Il ne semblait pas plus rassuré que nous.

— Oui, c’est bien elle que nous avons entendue, confirma-t-il.

Ses paroles, même si elles ne nous apprenaient rien de plus, nous plongèrent dans un silence pesant le temps de quelques secondes.

— Dépêchons-nous, rétorqua Legolas, j’ai un mauvais pressentiment !

Tous hochèrent de la tête avant de s’élancer vers les bois. Seul Ruimil resta à mes côtés. Je l’observai un moment d’un regard dur tout en me demandant ce qu’il attendait pour les suivre.

— Le prince m’a ordonné de rester au campement. Sait-on jamais ce qu’il pourrait arriver durant son absence et celle de nos deux meilleurs guerriers, répondit-il, en me faisant une grimace.

Je ne pus m’empêcher de secouer la tête tout en souriant malgré ma colère. Ruimil était un ellon des plus sagaces. Il savait parfaitement dans quelle humeur je me trouvais.

— Bien, Ruimil, déclarai-je. Je te laisse retourner à ton poste.

— À vos ordres, Majesté ! s’écria-t-il tout en me faisant une gracieuse révérence.

Je le regardai courir vers les arbres puis rentrai sous la tente en imaginant le pire pour ma petite humaine. J’espérai de toutes mes forces qu’ils la retrouveraient saine et sauve. Elle ne devait pas mourir, c’était exclu. Pourquoi avait-elle quitté notre couche ? Je lui avais pourtant formellement interdit d’aller au-delà des cercles de protection que j’avais installés plus tôt dans l’après-midi. Je m’en voulus de ne pas lui avoir expliqué quels dangers elle pouvait encourir si elle ne m’écoutait pas. Un élan de fureur me traversa et me fit serrer les poings plus forts. Pourquoi n’en faisait-elle toujours qu’à sa tête ? Je me mis à réfléchir rapidement, essayant de comprendre ce qui aurait pu la pousser à agir de la sorte, mais rien ne me vint. Si jamais des Orques s’en étaient pris à elle… je me passai la main sur le visage, chassant les images plus morbides les unes que les autres qui me venaient en tête. Mais ce fut trop tard, les réminiscences d’un passé bien trop ancré en moi ressurgirent sans que je puisse les en empêcher. Je me revis dans mon palais souterrain, attendant que Legolas me ramène mon Elenna. Il l’avait fait, mais pour quel résultat ?

Cela ne pouvait pas se reproduire. Je le refusais !

— Ô Valar bien-aimés ! suppliai-je d’une voix rendue tremblante par la peur de vivre une seconde fois ce cauchemar, je vous en conjure ! Faites qu’elle me revienne saine et sauve !

Je levai mes yeux vers le ciel, attendant un quelconque signe. Mais rien ne vint. Je me rendis compte que mon attitude était déplorable. Je ne voulais certainement pas revivre cela, je n’étais plus ce roi faible qui avait laissé son peuple perdre leur précieuse terre au profit des ténèbres. Non, tout cela était derrière moi. Je me mis à ricaner avant de gémir d’impuissance.

J’avais peur. Non pour ma vie, mais pour la sienne et sans que je ne puisse l’arrêter l’image d’Elenna se superposa à celle de Cerise. En l’espace de quelques secondes, elles ne devinrent plus qu’une et l’horreur de la voir mourir à nouveau me fit tomber à genoux.

Non ! Non ! Non ! répétai-je tout en respirant bruyamment. Cela ne pouvait arriver une seconde fois.

Je restai prostré là un moment, laissant mon esprit se calmer. Quand mon cœur se remit à battre normalement, je me redressai et quittai la tente. L’air frais me fit du bien. Le vent venait de se lever et la belle chevelure de Varda s’en retrouva cachée par d’énormes nuages. Tout avait pourtant si bien commencé, songeai-je avec regret.

.

.

Le temps s’écoula, insensible à mon agitation, quand je les aperçus au loin. Legolas tenait Cerise par la taille et derrière eux, je reconnus Tamril et… non, mes yeux devaient certainement me jouer des tours. Cela se pouvait-il que… ? L’agacement prit le pas sur l’angoisse et l’horreur que j’avais ressenties plus tôt. Ma petite humaine était vivante. Le soulagement déferla en moi, m’enlevant un poids énorme de la poitrine. Malheureusement, l’arrivée inopportune du nain gâchait la joie de l’avoir retrouvée. Legolas m’avait pourtant averti que son « ami » nous rejoindrait durant le voyage, mais j’avais espéré que cela se produirait le plus tard possible, voire jamais. Je détournai mon regard quand je vis Lalaith, l’elleth qui s’occupait de Cerise, sortir d’une autre tente. Je lui fis signe de me rejoindre. Avant de se mettre au service de ma petite humaine, Lalaith avait été sous les ordres de Liamarë. C’était une très belle elleth aussi douce que charmante. Sa compagnie était toujours un ravissement et je lui adressai un sourire lorsqu’elle fut à ma hauteur.

— Que puis-je faire pour vous, Majesté ? demanda-t-elle tout en s’inclinant.

— Prends deux Ellir avec toi, Lalaith, et ramenez-moi un baquet ainsi qu’assez d’eau chaude pour le remplir, lui ordonnai-je.

— Tout de suite, Majesté, répondit-elle tout en se courbant avant de disparaitre pour accomplir sa tâche.

Si seulement Cerise pouvait être aussi obéissante… Non, me dis-je, si elle l’était, si elle l’avait été, jamais je ne me serais intéressé à elle et alors… Jamais je n’aurais su que nous étions destinés.

Je secouai la tête pour me reprendre et reportai mon attention sur mon fils et Cerise. Du coin de l’œil, je vis que le nain et Tamril étaient partis de leur côté. Cela m’allait parfaitement.

— Père, déclara Legolas dans un demi-sourire. Nous avons retrouvé Cerise.

Quand je m’aperçus de son état, j’éprouvai à la fois une grande douleur et une violente colère. Mes mains tremblaient si fort que je dus serrer les poings contre mes flancs pour ne pas avoir de gestes inconséquents envers elle. Cerise avait déjà assez souffert. Elle avait une blessure à la tête qui continuait de saigner, sans parler du sang qui maculait son visage. Ses bras étaient couverts de terre et d’ecchymoses, et l’un de ses poignets anormalement gonflé. Elle avait dû se le tordre. Sa robe ne ressemblait plus qu’à un tas de chiffons déchiré et souillé.

— Je te remercie, Ion nìn, de me l’avoir ramenée vivante, mais…

Je n’osai pas lui demander sur quoi elle était tombée.

— Des Orques l’ont attaquée, révéla Legolas qui avait deviné ma question.

Ma jeune humaine se tortilla, mal à l’aise, contre mon fils. Je haussai un sourcil en la toisant avec raideur.

— Ils ne m’ont pas attaquée, rectifia-t-elle. Ils voulaient m’enlever.

Elle fut prise de frissons et croisa les bras contre sa poitrine, comme si elle avait froid.

— Cela n’a aucun sens, lui répondis-je froidement.

Je saisis Cerise par l’épaule et la ramenai vers moi tout en avisant mon fils.

— Nous rediscuterons de cela un peu plus tard, Ion nìn. Pour l’heure, Cerise a besoin de soins et d’un bon bain.

Il acquiesça avant de poser sa main sur son cœur.

— Je vais retrouver mes compagnons, dit-il. Puis contemplant Cerise : Je suis heureux que vous ne soyez pas mortellement blessée.

Ma poitrine se comprima une nouvelle fois. Je comprenais ce que Legolas voulait dire. Lui aussi avait revécu ce terrible drame qui avait changé nos vies, nos sentiments à jamais. Cerise avait eu énormément de chance de s’en sortir indemne… Enfin presque.

Je l’invitai à entrer à l’intérieur et je la suivis d’un pas que j’espérais serein. M’emporter maintenant ne servirait à rien. Décidé à lui laisser un peu de temps, je l’observai se tordre les mains tandis qu’elle scrutait un point indéterminé. J’arquai un sourcil.

— Vous fais-je peur à ce point, petite ? lui demandai-je avec un certain amusement dans ma voix.

Elle sursauta et se tourna enfin vers moi. Son visage était enflé et une mauvaise ecchymose apparaissait sur sa joue droite. Et sa tempe saignait toujours. Je n’attendis pas qu’elle me réponde, je partis vers mon coffre et j’en sortis un linge propre que je mouillai avec un peu d’eau.

— Venez ici, ordonnai-je tout en préparant de quoi désinfecter ses plaies.

Mon statut de roi ne me donnait pas souvent l’occasion de prendre soin d’autrui. En général, c’était les autres qui s’occupaient de moi et non l’inverse. Dans le cas présent, il s’agissait de Cerise et je me sentais responsable d’elle.

— Je ne vous crains pas, répliqua-t-elle tandis que je nettoyais sa blessure. Simplement, j’ai eu mon lot d’horreurs pour cette nuit. Je suis fatiguée.

— Comme nous tous, marmonnai-je entre mes dents.

Si elle pensait s’en sortir aussi facilement, elle se trompait lourdement. Elle s’était mise en danger. Si Legolas, Finlenn et Tamril ne l’avaient pas secourue, il y avait peu de chance qu’elle s’en soit sortie vivante. Toutefois, la question des Orques me taraudait l’esprit. J’attendais le retour de Finlenn qui était parti inspecter les lieux. Nous faire attaquer était bien la dernière des choses que je souhaitais.

Quand je revins à la réalité, je vis Lalaith déposer des savons et des serviettes sur une petite table qu’elle avait approchée du tub fraichement installé. Deux grands Ellir, quant à eux, s’occupèrent de remplir le baquet d’une eau fumante puis s’inclinèrent et sortir.

— Majesté, souhaitez-vous que j’assiste Dame Cerise dans ses ablutions ? demanda Lalaith tout en terminant les préparatifs du bain.

Il ne me fallut que quelques secondes pour prendre ma décision. Je savais que cela allait à l’encontre de notre protocole, que les miens parleraient certainement de ce que je m’apprêtais à faire, mais n’était-ce pas l’apanage des rois de n’en faire qu’à leur tête ?

— Ce ne sera pas nécessaire, Lalaith, répondis-je. Tu peux disposer.

Elle sursauta, les yeux arrondis par la surprise, avant de se reprendre. Elle se courba puis partit, non sans jeter un dernier coup d’œil à ma petite humaine. Cerise, quant à elle, me fixait avec intensité. Je pouvais lire dans son regard mordoré l’incertitude se mêler à un soupçon d’anxiété. Mes lèvres s’étirèrent en un sourire carnassier. Elle n’échapperait pas à ce que j’avais à lui dire.

— Déshabillez-vous Cerise, lançai-je d’une voix peu amène, et entrez dans ce bac que je puisse terminer vos soins.

Et voir l’étendue de vos blessures, mais cela je ne le lui révélai pas à voix haute.

— Je déteste quand vous prenez ce ton directif avec moi, Thranduil, je ne suis pas une de vos domestiques ! cracha-t-elle avec agressivité.

Un véritable petit chat sauvage.

— Croyez-vous que je donnerais le bain à l’un de mes servants, Cerise ? m’offusquai-je à moitié.

En guise de réponse, elle marmonna quelque chose d’inintelligible. Elle commençait à m’agacer prodigieusement. Dès qu’elle fut nue, je la portai sans ménagement jusqu’au baquet et l’y jetai sans aucune douceur. Je fis toutefois attention à ses blessures. Elle but la tasse et cracha de l’eau tout en m’invectivant telle une mégère courroucée.

— Il suffit ! tonnai-je, à bout. Arrêtez de vous comporter comme une enfant capricieuse. Je n’en ai pas la patience cette nuit.

Je fulminai de rage. Elle avait ce don improbable de faire ressurgir ce qu’il y avait de plus sombre en moi. Nonobstant, cela eut l’avantage de la déstabiliser. Elle cligna des yeux plusieurs fois avant de rougir furieusement.

— Sortez d’ici, Thranduil, gronda-t-elle entre ses dents. Je me rends compte que vous êtes en colère contre moi, mais je vous trouve injuste. Vous ne me laissez même pas le temps de vous expliquer ce qu’il s’est réellement passé.

Elle jura à nouveau. Elle avait sérieusement besoin que je lui lave la bouche avec du savon. Je fis quelques pas vers elle, puis je changeai d’avis. Il était certain que si nous entamions une discussion maintenant, rien ne sortirait de bon. Nous devions déjà nous calmer. Je me contentai de lui apporter le pain de savon aux herbes.

— Qu’il en soit ainsi, déclarai-je d’une voix redevenue plus posée. Je vous laisse à vos ablutions, mais quand je reviendrai, il nous faudra parler de tout ceci.

Elle souffla tout en me dévisageant puis son regard se fit plus tendre. Elle capitulait enfin. Que Varda soit louée pour cela !

— Merci, Thranduil, répliqua-t-elle sur un ton radouci. Je promets de faire vite.

J’inclinai la tête sur le côté puis je la quittai.

Dehors, je vis plusieurs Elfes en plein conciliabule. Je reconnus sans peine, Tamril, Finlenn et mon fils. Je fus rassuré de ne pas trouver le nain à leur côté. Non pas que je ne l’appréciais pas, après tout, je le connaissais à peine, mais… Je n’aimais pas ceux de sa race. Ce fut d’un pas pressé que je retrouvai le groupe.

— Majesté, m’accueillit Finlenn.

Je fis un signe de tête avant de lui poser la question qui me brûlait les lèvres.

— Devons-nous lancer des soldats à la poursuite d’éventuels assaillants ? demandai-je. Il n’est plus possible de faire demi-tour. Et je refuse d’attendre que les Galadhrim de Celeborn nous viennent en aide.

Rien que d’y penser, cela me donnait des sueurs froides. J’en avais assez des Ñoldor.

— Il n’y avait pas d’autres Orques, m’apprit le capitaine de ma garde qui soutint mon regard avec insistance.

Je le dévisageai sans comprendre.

— C’est très étrange, reprit-il. Il n’y avait que deux Orques, ceux que nous avons chassés plus tôt. Je pensais en découvrir d’autres, cachés aux alentours, mais il n’y avait rien.

— Deux Orques qui se promènent seuls dans une forêt et qui s’en prennent à une humaine est effectivement très surprenant, enchérit Tamril, pensif.

— Pas tant que cela, dis-je. Cerise m’a dit qu’ils avaient essayé de l’enlever.

Tous les regards convergèrent vers moi, surpris. Je les comprenais. Moi-même, j’avais du mal à faire le lien entre Cerise et ces maudits Yrch*.

— Qu’est-ce que deux Orques seuls iraient faire avec une femme des Hommes ? questionna Finlenn sceptique. Cela n’a pas de sens.

— Faut-il une raison ? répliqua Legolas qui semblait perdu dans ses réflexions.

— Il y en a forcément une, répondis-je, tout aussi pensif que mon fils. Peut-être Cerise saura-t-elle nous éclairer sur le sujet.

Le silence de la nuit vint nous envelopper avant que je ne décide que j’avais laissé assez de temps à ma petite humaine pour se nettoyer. Je pris congé d’eux sans tarder.

— Attendez, Adar ! lança Legolas qui m’emboita le pas. Il y a une chose qu’il faut que vous sachiez.

Je me retournai vers lui. Il me contempla avant d’inspirer.

— Je pensais attendre un peu mais, ces derniers temps, mes rêves me ramènent toujours à Cerise. Comme si les Valar essayaient de me dire quelque chose la concernant.

Je secouai la tête.

— Qu’essaies-tu de me dire, Ion nìn ?

Legolas me contempla un long moment, comme s’il pesait le pour et le contre sur les révélations qu’il allait me faire.

— Et si Cerise s’était retrouvée chez nous, non par hasard, mais parce qu’elle était en danger ? Je me sens attiré vers elle, j’ai un besoin constant de la protéger. Et j’ai cette sensation que si je ne le fais pas, quelque chose de terrible pourrait arriver.

Je plissai les yeux avant d’éclater de rire.

— Ion nìn, tout cela a encore moins de sens que ces deux Orques lui courant après. Pourquoi maintenant ? Et, Legolas, je ressens moi aussi cette envie de la protéger. À cela, il n’y a rien d’extraordinaire quand on voit la propension qu’elle a de se mettre dans les pires situations possible, terminai-je dans un ricanement.

Sur ce, je repris le chemin vers ma tente.

Je ne prêtai pas attention au regard voilé de tristesse que m’adressa mon fils. Mon esprit était déjà tourné vers celle qui ne cessait de chambouler nos vies à tous.

.

.

Cerise était assise sur le lit et se démêlait les cheveux quand je pénétrai sous la tente. Le baquet avait été enlevé. Elle releva la tête à mon entrée et dès qu’elle me vit, ses lèvres se pincèrent.

Je soupirai. Je ne voulais pas me battre avec elle. Je me sentais bien trop las pour cela. Elle m’avait fait peur cette nuit. J’avais bien cru que je ne la reverrais jamais et j’hésitais entre l’envie de la serrer dans mes bras et de la punir pour ce qu’elle m’avait fait subir. Quand je fus à ses côtés, elle se redressa et j’en profitai pour la prendre contre moi.

— Ô ma douce amie, déclarai-je tout bas. Ne me refaites plus jamais ce genre de frayeur, je n’y survivrais pas une seconde fois.

Je respirai son odeur que j’avais appris à aimer et reconnaître avant de me séparer d’elle et de la tenir à bout de bras. J’aurais pu la perdre ce soir, me rappelai-je avec horreur. La rage s’empara à nouveau de moi.

— Que les Valar m’en soient témoins, explosai-je d’une voix dure. Si vous nous refaites cela, petite, je vous jure de vous punir comme jamais vous ne l’avez été auparavant !

Elle sursauta avant de me toiser.

— Moi aussi je suis contente d’être en vie, Thranduil, rétorqua-t-elle ironiquement en se redressant. Et pour votre gouverne, je n’ai jamais demandé à ce que ces maudits monstres me sautent dessus pour m’emmener je ne sais où.

— Si vous aviez respecté mes avertissements, cela ne serait jamais arrivé, répondis-je d’une voix amère.

Cerise se mit à trembler et se rassit sur la couche tout en glissant ses mains entre ses genoux.

— Thranduil, je ne voulais pas franchir cette barrière ! Il faut que vous compreniez que je n’étais pas moi-même.

Je fronçai les sourcils et m’approchai d’elle.

— Cerise, fis-je avec douceur. Vous pouvez me parler, ne me cachez rien, Melda Heri.

Elle inclina sa tête vers moi et nous nous dévisageâmes quelques secondes.

— J’ai changé depuis que je suis à vos côtés, reprit-elle. Pour tout dire, je me sens différente depuis que je suis arrivée dans ce monde. Je me reconnais à peine et parfois, cela me fait peur. Mais ce qui me terrifie encore plus, ce sont les rêves et les cauchemars qui s’invitent dans mon sommeil.

Elle se frotta le visage entre ses mains. Je l’entendis gémir doucement et quand elle les retira je vis qu’elle était blême. Elle me disait la vérité.

— Les rêves, pour ceux de mon peuple, n’ont rien d’anodin, lui fis-je remarquer.

Elle ricana.

— Certes, Thranduil. Mais je suis loin d’être l’une des vôtres. J’ai passé l’âge des terreurs nocturnes et pourtant, c’est ce qui m’est arrivé ce soir. Quand je me suis levée, je me contrôlai à peine… Il n’y a rien de surnaturel là-dedans, croyez-moi.

Je compris qu’elle n’en dirait pas plus. Non pas qu’elle me dissimulait quoi que ce soit, mais elle n’en savait pas plus elle-même.

— Recouchez-vous Cerise, dis-je, la surprenant en train de bâiller. Je n’ai plus sommeil et si vous le voulez bien, je resterai à vos côtés pour le reste de la nuit.

Elle acquiesça sans broncher et se coucha sur le matelas en chien de fusil. Je n’avais jamais compris comment elle pouvait se détendre en étant ainsi contorsionnée. Elle s’endormit vite et c’est avec un petit sourire que je me rendis compte que j’avais oublié la punition que je voulais lui donner. Après tout, c’était mieux ainsi.

Il ne restait que quelques heures avant notre départ. La soirée avait été riche en émotions. Il était vrai que tout portait à croire que je me trompais, et pourtant, j’y croyais encore plus aujourd’hui qu’hier. Les sentiments que je ressentais à son égard étaient bien trop vifs et réels pour qu’elle ne soit pas celle que j’avais juré d’aimer à jamais. Et ce qui avait failli arriver à Cerise ce soir était une réplique du passé une sorte de seconde chance. Elle n’était pas morte de la main des Orques, pas cette fois.

Pris d’une envie étrange, je me mis à fredonner une chanson qu’Elenna et moi chantions souvent le soir lorsque le crépuscule tombait.

Il n’y avait pas de sensation plus douce que celle de savoir qu’enfin nous serions libres.

Libre de nous aimer.

Libre d’être enfin heureux, ensemble et pour toujours.

Je chantais cette liberté, je chantais avec mon cœur, mais encore plus avec mon âme.

Mon Elenna.


Cerise


Je mis un bon moment à ouvrir les yeux. J’avais mal partout. Ma tête tournait et j’avais atrocement mal. Super ! songeai-je, voilà que je me retrouve avec une migraine carabinée. Cela faisait longtemps. Je passai mon bras par habitude sur le matelas et ne fus pas surprise de découvrir la place à mes côtés vide. Thranduil ne s’était pas recouché après les événements de la veille. Repenser à la façon dont il m’avait bordée et à sa voix majestueuse lorsqu’il s’était mis à chanter fit bondir mon cœur dans ma poitrine. C’était la première fois que je l’entendais fredonner et j’avais eu bien du mal à rester stoïque. Je n’avais pas osé réagir de peur qu’il ne s’arrête et que la magie s’envole. C’était stupide mais une part de moi se doutait qu’il ne l’avait pas fait consciemment.

Je gémis de douleur tandis que je m’étirais de tout mon long. J’avais mal aux cuisses et aux jambes. Soufflant comme un bœuf, je repoussai d’un coup de pied la couverture et finis par me lever. J’eus un mouvement de recul quand je découvris que je n’étais pas seule.

— Thranduil ! haletai-je le cœur battant. Depuis quand êtes-vous là ?

Il était déjà habillé, coiffé, mais pas maquillé, il ne fallait pas exagérer non plus. L’allusion ne m’en fit pas moins glousser comme une dinde. Le voir avec tous ses bijoux aurait dû me rendre verte de jalousie mais cela lui allait si bien. Ceux qu’il portait aux oreilles scintillaient tels des rayons de lune, je n’en avais jamais vu de semblable.

— Cerise, ne vous rendormez pas, me tança-t-il gentiment. L’aube s’est levée depuis un moment et mes gens attendent que je sonne le départ.

Il se dirigea vers une table et récupéra une fiole dont il versa le contenu dans une timbale avant d’y ajouter un peu d’eau. Il revint vers moi et me la tendit.

— Buvez ceci, cela atténuera vos courbatures ainsi que vos douleurs.

Je pris le verre et bus d’une traite son contenu qui n’avait pas de goût. Il m’observa quelques secondes avant de se diriger vers la sortie puis s’arrêta.

— Lalaith ne devrait pas tarder à vous rejoindre pour vous aider à vous préparer, déclara-t-il sans se tourner vers moi. Il y a une collation sur la desserte. Mangez, cela vous fera du bien.

Puis il disparut.

Je me levai avec un soupir et récupérai le pot de chambre. La potion de Thranduil commençait à faire son effet et pourtant, mes crampes au ventre ne s’atténuaient pas, bien au contraire. Quand je me redressai, je compris pourquoi j’avais tant mal à la tête et au ventre.

Mes règles venaient de débarquer et à ce que je pouvais constater, elles avaient décidé de le faire en fanfare. Miséricorde ! Je ne voulais même pas penser à l’idée de devoir tenir à cheval tout en souffrant inévitablement le martyre à cause de mes douleurs menstruelles.

J’étais en train de pester contre Dame Nature quand Lalaith fit son entrée, les bras chargés de linges que je reconnus sans peine. J’écarquillai les yeux de surprise.

— Bonjour Lalaith, lui dis-je d’abord. Comment as-tu deviné que je serai indisposée ?

Elle eut un large sourire.

— Sa Majesté m’a dit que tu l’étais et que tu aurais besoin de garniture.

Je faillis avaler ma salive de travers en entendant sa réponse.

— Mais enfin ! m’offusquai-je, comment Thranduil peut-il le savoir ? Moi-même, je viens à peine de m’en rendre compte.

Cette fois-ci, elle éclata de rire.

— En plus d’avoir une très bonne vue, les Elfes ont aussi un très bon odorat, ma Dame. Moi-même, je sens une odeur de sang émaner de vous.

OH. MON. GIEU ! La honte ultime ! Tout le monde savait quand je saignais et personne ne m’avait jamais rien dit. Et… tout le convoi allait savoir que… oh, mon Gieu ! Laissez-moi mourir dans mon sang !

L’Elfine m’aida à me préparer et je mis les linges dans ma culotte non sans regretter mes tampons. Une fois apprêtée, je récupérai un bâtonnet de sauge pour me laver les dents. En deux ans, ma dentition n’avait pas eu à souffrir d’un manque d’hygiène, bien au contraire. Je ne déplorais aucune carie, ce qui m’allait très bien. Lalaith s’occupa de mes cheveux tout en fredonnant une chanson, je l’observai et lui découvris un sourire radieux.

— Tu me sembles bien heureuse, dis-je pour faire la conversation et surtout savoir ce qui la rendait si joyeuse.

Elle piqua un fard et se pinça les lèvres.

— Pardonnez-moi, Dame Cerise, je ne voulais pas me montrer impolie.

Dans le genre guindé, elle ne pouvait pas faire pire et ce constat ne me plut pas du tout.

— Tu sais, Lalaith, tu pourrais me tutoyer et arrêter de me prendre pour ce que je ne suis pas. J’aime t’entendre chanter. À moins que tu ne souhaites pas te lier d’amitié avec une humaine…

Oui, j’étais vache à mes heures perdues mais je préférais que les choses soient claires entre nous.

— Je n’ai pas l’habitude de côtoyer des humains, m’avoua-t-elle, gênée. Liamarë est une amie très chère et elle m’a dit le plus grand bien de vous, mais… Ce n’est pas contre vous, Dame Cerise, toutefois je vous demanderai de me laisser un peu de temps. S’il vous plaît.

Elle termina ma coiffure puis me quitta tout en me remerciant d’être si obligeante avec elle. Pour ma part, je devais admettre que tout ceci me laissait amère. J’avais besoin d’une amie. Pour tout dire, mes amies que j’avais laissées en « Terre tout court » me manquaient beaucoup.

Dehors, une heureuse effervescence régnait. Les Elfes avaient rangé les tentes, le sol était aussi propre qu’à notre arrivée et la plupart attendaient déjà près de leur monture. Je vis au loin Lalaith s’entretenir avec Finlenn. Elle lui donna un petit paquet et je fus choquée de voir Finlenn se passer une main nerveuse sur le crâne avant de sourire. Un authentique et sincère sourire. Il semblait aussi content que gêné. J’aurais aimé continuer à les épier de loin mais Legolas arriva vers moi. Il était accompagné de mon pire cauchemar, Douce Étoile.

— Comment vous sentez-vous ce matin, Cerise ? me demanda-t-il en guise de bonjour.

Il fronça les sourcils, me dévisagea quelques instants puis son regard se fit plus doux. Je piquai un fard monstrueux. J’espérais me méprendre, mais j’étais certaine qu’il savait que j’avais mes règles. Si Dieu existait, il avait une étrange manière de me punir.

— Je vais bien, Legolas, finis-je par lui répondre. Votre père a eu la délicatesse de me donner une potion pour mes courbatures et…

— Je parlais de ce qu’il s’est passé la nuit dernière, me coupa-t-il. Ce qui vous est arrivé est loin d’être anecdotique.

Je frémis en me remémorant ces deux monstres des Orques qui avaient voulu m’enlever. Pourtant, par un fait étrange, ce n’était pas cela qui m’avait le plus ébranlée. Non, ce cauchemar qui m’avait réveillée avec une affreuse nausée avait été bien pire. Rien que d’y repenser, je me sentis mal.

— Allons, Cerise ! s’inquiéta Legolas qui me retint par une épaule. N’y songez plus.

Ses iris se firent plus brillants et son air devint un brin espiègle.

— Par contre, reprit-il, il est temps de reprendre la route.

— Et de monter ce satané fléau de Satan, ajoutai-je en jetant un coup d’œil peu amène à la jument qui me le rendit bien.

Avais-je le choix ? Non, pas vraiment.

Legolas appuya une de ses mains sur le dos du cheval et l’enjamba sans effort. Une fois qu’il fut perché sur la bête, il me tendit les deux mains pour m’aider à monter dessus. J’allais me laisser hisser quand une incroyable barbe rousse passa devant mon champ de vision. Je laissai retomber mes mains le long de mes flancs. J’étais bouche bée. Littéralement émerveillée par la prestance que dégageait ce Gimli.

Il n’était certes pas très grand, mais juché ainsi sur son poney, je fus surprise d’éprouver une certaine attirance pour lui. Il avait vraiment quelque chose de sauvage et pourtant, ses yeux rieurs étaient avenants et…

— Cerise ! entendis-je comme dans un brouillard. Cerise ! tonna cette fois le Roi des Elfes vers qui je me tournai instantanément.

Le souverain était lui aussi sur son cheval et si Gimli avait cette beauté chaude et sauvage, Thranduil, qui me toisait de haut, la mine furieuse, avait tout de la reine des neiges version elfique. J’éclatai de rire quand je compris ce qui le mettait dans un tel état. Legolas, lui, était amusé, et pour cause.

— Je crois que vous venez de me surprendre en flagrant délit de gourmandise, dis-je sans pouvoir m’empêcher de pouffer comme une gamine.

Mon Elfe préféré eut un grognement de dédain avant de dire quelque chose en nandorin à un de ses compagnons. Ce dernier rejoignit Induil qui attendait et Finlenn sonna dans un cor notre départ.

— Arrêtez d’être si puérile, me prévint Thranduil d’une voix sèche. Nous n’avons guère le temps pour vos enfantillages. Vous en faites déjà assez comme cela.

Puis il se détourna de moi comme si je n’avais été qu’un affreux moustique.

— Je ne fais pas l’enfant, Votre Majesté, répliquai-je sardoniquement. J’admirais simplement le paysage. Me retournant vers Gimli, j’ajoutai : Je dois dire qu’il est plutôt pas mal et bien foutu d’ailleurs.

Gimli cligna des yeux puis hurla de rire en se tapant la main sur une cuisse.

— C’est qu’elle a de la répartie, la petite ! s’enthousiasma-t-il tout en adressant un sourire ravi à Legolas qui secoua la tête.

Lui aussi souriait.

Thranduil marmonna quelque chose avant de s’éloigner pour retrouver le cortège principal. La récréation était bel et bien terminée, les choses sérieuses allaient commencer. Je tendis enfin mes bras et Legolas m’attrapa pour me positionner devant lui comme la veille.

— À ce rythme-là, vous ne survivrez jamais à la fureur de mon père, déclara-t-il tout bas. Que vous a-t-il pris de dire cela ?

Je ricanai.

— Ce qu’il m’a pris, Legolas, c’est que Gimli est très bel homme et que… il ne me laisse pas insensible.

Je le sentis retenir sa respiration, comme si je venais de le choquer.

— Gimli est un nain, Cerise. Il n’est pas du peuple des Hommes.

— Et alors ? m’offusquai-je. Je ne suis pas une Elfine et pourtant vous m’aimez bien, votre père plus que vous, sans doute !

Je savais que dire cela, n’était pas très malin mais je voulais qu’il comprenne que je voyais Gimli comme j’aurais vu n’importe qui. En l’occurrence, il était bel homme et son seul tort, et encore, était d’être plus petit que moi. Pour le reste. Il était sans doute un peu plus râblé que la moyenne, mais dans un lit, l’affaire aurait été menée avec beaucoup de plaisir. Sans jeu de mots… quoique sans doute un peu.

— Là n’est pas la question, Cerise, répondit Legolas qui évita le sujet de son père avec adresse.

Nous nous chamaillâmes encore un bon moment sous le regard étonné de Gimli avant que je ne me rende compte que nous avions repris la route. Mon cœur se serra. Liamarë était partie de son côté et moi, j’accompagnais le Roi des Elfes.

J’avais fait un choix et, malgré un départ houleux, je ne le regrettais pas. Bien au contraire !

.

.

Je m’étais une nouvelle fois endormie. Legolas me réveilla en me pressant gentiment l’épaule.

— Que… quoi ? marmonnai-je d’une voix rendue pâteuse à cause du sommeil.

— Ne dormez pas trop et profitez de ce voyage, m’encouragea-t-il avec bienveillance.

Je soupirai avant de m’adosser contre lui par mégarde. S’il en fut surpris, il n’en montra rien. Il ne me délogea pas non plus et j’en conçus beaucoup de joie.

Nous continuâmes d’avancer tranquillement. Le temps était radieux, le bruit des feuillages des arbres était agréable à l’oreille et de temps en temps, un Elfe entonnait une chanson. Cela me rappela un vieux souvenir du film de Peter Jackson quand les Hobbits découvraient la procession des Elfes vers les Havres Gris. Certes, la plupart étaient plutôt solennels, mais nous n’avions rien à voir avec une apparition céleste. J’entendis alors une Elfine éclater de rire à une blague probablement mauvaise de son compagnon. Les Elfes n’étaient pas si différents des Hommes, en un sens.

— Pensez-vous que nous aurons quitté la forêt d’ici demain ? demandai-je distraitement à Legolas.

C’était idiot de ma part mais j’avais hâte de découvrir d’autres paysages de la Terre du Milieu.

— Pas encore, Cerise, répondit-il. Il faudra compter encore plusieurs jours avant d’en sortir.

Je ne pus m’empêcher de siffler de surprise.

— Franchement, marmonnai-je, cela aurait été plus rapide si nous avions eu une voiture ou si nous avions été en avion.

Une pie passa au-dessus de notre tête et gazouilla allègrement. J’adorais les entendre pépier.

— Je vous prie d’excuser mon indiscrétion, gente Dame, répondit Gimli, mais qu’est-ce qu’un « avion » ?

Il avait dit cela avec une telle curiosité et ses yeux pétillaient d’une telle malice… Je dus me retenir de couiner comme une fan hystérique devant son idole préférée.

— Un avion serait la solution à tous vos soucis de transports en Terre du Milieu, répliquai-je, ravie de pouvoir étaler ma science. Cela dit, repris-je plus sérieusement, si vous aviez eu l’aide d’un Boeing 747, l’histoire de la destruction de l’anneau de Sauron n’aurait pas fait plus d’un chapitre.

Du coin de l’œil, j’aperçus Thranduil qui me contemplait, une lueur étrange dans ses iris bleus, puis il se détourna, revenant à la route. Gimli s’était approché de nous pour me parler.

— Qu’entendez-vous par là, demanda Legolas circonspect. Si nous avions eu cet avion, nous aurions pu nous épargner bien du labeur et du chagrin.

Je n’avais pas vu cela de cette manière et bien sûr, il n’avait pas tort. Je me sentais stupide de ne pas y avoir songé avant. Leur rapporter comme cela était immature et n’apportait rien.

— De toute façon, répliquai-je d’une toute petite voix, j’ai peur des avions et il n’y en aura jamais par ici, alors ce que je dis est complètement idiot.

— Vous avez peur ?! s’exclama Gimli de sa voix de baryton. Est-ce si dangereux que cela ?

J’adorais son accent qui lui faisait rouler les « R » comme personne. Cela ajoutait un plus indéniable à son sex-appeal. Je lui jetai un rapide coup d’œil avant de me rappeler qui se trouvait derrière moi. Je faillis défaillir. J’avais deux des anciens représentants de la Communauté de l’Anneau. Deux acteurs qui y avaient joué un rôle essentiel dans sa destruction. Ils avaient affronté pleins de dangers et pourtant, ils étaient là, avec moi. J’étais décidément bien chanceuse dans mon malheur.

— Cet avion semble être un animal sauvage indomptable, Cerise, me dit Legolas. Je ne pense pas que j’aurais aimé y être confronté, même s’il nous avait ménagé mille tourments.

Je secouai la tête.

— L’avion n’est pas un animal sauvage, c’est une machine provenant de mon monde. Il est piloté par des hommes. Ce n’est qu’un tas de ferraille qui peut transporter dans les airs jusqu’à des centaines de personnes en une seule fois.

Le nain siffla d’étonnement. Legolas, lui, se contenta de frémir contre moi.

— Je crois que c’est une preuve supplémentaire que je suis très bien dans mon monde, me rappela le fils de Thranduil.

— Vous venez d’une étrange contrée, renchérit Gimli tout en s’esclaffant. Un avion qui transporte des gens dans son ventre, continua-t-il plus bas… Quelle chose insolite !

Je me mis à bâiller furieusement. Je n’avais pas assez dormi et ce n’était pas l’infusion que j’avais prise ce plus tôt qui allait m’aider à tenir la matinée.

— Que ne donnerais-je pas pour boire ne serait-ce qu’une toute petite tasse de café bien noir et serré ! m’exclamai-je en grognant presque tellement le manque était fort.

À ces mots, le nain se mit à rire à gorge déployée et me contempla d’un œil nouveau.

— Je vous apprécie de plus en plus, gente Dame, me dit-il. Et pour vous prouver mon amitié sincère, je veux bien partager avec vous mon précieux café, termina-t-il, roucoulant presque.

Je clignai des yeux plusieurs fois avant de comprendre ce qu’il venait de me révéler. Il avait du café, cet or noir que je n’espérais même plus. Je dus me retenir pour ne pas sauter de joie.

— Vous êtes en train de me dire, commençai-je lentement pour être certaine qu’il comprenne ma question, que vous avez du café, du VRAI café ?!

— Mais bien sûr ! confirma-t-il rieur. Je ne supporte plus cette infusion insipide qu’affectionnent tant les Elfes, pas vous ?

Legolas se mit à rire à son tour.

— Je n’ai jamais compris comment tu pouvais boire quelque chose d’aussi amer, mon ami, avança-t-il sur un ton que je devinai sarcastique.

Je devais rêver, ce n’était pas possible autrement. Gimli et Legolas se chamaillaient et m’avaient presque oubliée. Loin d’en être vexée, je les écoutai parler, incapable de chasser mon immense sourire.

— Pensez-vous, cher Gimli, que nous pourrions en boire une tasse à notre prochain arrêt ? demandai-je avec espoir.

— Ce sera avec un grand plaisir, gente Dame, répondit-il avec force. Je peux même vous en faire une chope pleine si cela vous dit.

Je ne contins plus ma joie. Je me mis à sautiller sur Douce Étoile qui remua de mécontentement, mais je m’en moquai. J’allais boire mon premier café depuis deux ans !

— Oh mon Gieu, Gimli ! m’écriai-je d’une voix rendue aiguë par l’allégresse. Vous êtes l’homme de ma vie, enfin plutôt le nain, rectifiai-je, heureuse. Vous êtes parfait, magnifique et je vous aime d’amour, continuai-je sans m’apercevoir que tous avaient les yeux braqués sur moi.

Je me mis même à applaudir. Plus rien ne m’arrêtait.

— Oh, s’il vous plaît Gimli, repris-je de plus belle, épousez-moi maintenant et faites-moi un enfant, là, tout de suite, sur une montagne de grains de café non torréfiés !

— Cerise ! hurlèrent de concert Thranduil et Legolas.

Je sursautai et à la vue de la teinte rouge sur leurs visages, je compris que j’avais dépassé les limites. Leur mine outrée, presque écœurée me fit reprendre mes esprits, malheureusement trop tard. Le mal était fait.

Un choc sourd me ramena au nain sur son poney. Mais l’animal était seul, Gimli avait chuté et me regardait, les yeux exorbités, l’air choqué.

— Votre irresponsabilité est impardonnable ! tonna Thranduil, furieux. Comment osez-vous vous comporter avec autant de désinvolture ?! Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de proférer ? Avez-vous seulement conscience de ce que cela implique ?

Thranduil hurlait si fort que je crus voir de la fumée sortir de ses oreilles. En effet, je me rendis compte que je n’avais pas agi avec beaucoup de prudence. Je me tus.

Le convoi s’était arrêté et tous les visages étaient tournés vers moi. Les Elfes me regardaient avec une profonde perplexité et si je n’avais pas encore compris que la situation était grave, à leur expression, il était indéniable qu’elle l’était.

— J’ignore si vous étiez sérieuse, gente Dame Cerise, répliqua Gimli d’une voix rauque et embarrassée, mais une demande en mariage est une affaire importante. Malheureusement, je dois décliner votre proposition, car mon cœur est déjà pris.

Je mis un moment à saisir ce qu’il venait de me dire. Il remonta sur son poney avec dignité et coula un coup d’œil gêné vers Legolas qui n’avait pas prononcé un mot. Me retournant vers lui, je vis qu’il était figé, ses yeux assombris me contemplant avec gravité. Je déglutis. Comme aurait dit l’une de mes amies en Terre tout court : « Tu as grave merdé, Cerise. Assume tes conneries. »

— Vous êtes décevante, Cerise, dit Legolas sur un ton froid. Ne vous avais-je pas expliqué qu’il était particulièrement malvenu de parler comme vous venez de le faire ?

Mon cœur battait à tout rompre et une étrange colère me saisit. Je le trouvais injuste dans ses propos. Certes, j’aurais dû tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de dire quoi que ce soit, j’en avais conscience, mais… Le bonheur de pouvoir boire du café m’avait fait oublier les convenances et leurs protocoles à la noix.

— Je vous prie d’accepter mes excuses, Gimli, fis-je d’une voix un peu tremblante. Je ne voulais pas vous mettre dans une situation inconfortable. J’espère que vous n’aurez pas une trop mauvaise opinion de moi.

J’avais failli lui dire que je ne pensais pas un mot de cette demande en mariage, mais j’avais retenu la leçon, alors je n’insistai pas davantage.

— Nenni, ma Dame, répliqua Gimli en souriant doucement. Je dirais même que vous me rappelez l’un des neveux de Thorïn, Kili.

Au loin, j’entendis Thranduil hoqueter. J’aurais pu trouver cela drôle, mais je m’étais suffisamment fait remarquer pour aujourd’hui.

— Merci, Gimli, répondis-je tout en me dégageant un peu de Legolas.

— Restez tranquille, Cerise, me prévint ce dernier en me ramenant contre lui. Je ne vous en veux pas, vous savez, reprit-il plus bas tout contre mon oreille. Vous vous êtes bien rattrapée et je comprends ce que vous avez ressenti. Seulement, il est de notre devoir de vous rappeler ce qu’il se dit ou ne se dit pas.

— Je vois, dis-je tout en admirant le paysage devant moi.

Un bruit de sabots me tira de ma torpeur quelques minutes plus tard, Thranduil se tenait à nos côtés et me scrutait avec insistance.

— Si j’avais su que pour vous rendre heureuse, il m’aurait suffi de vous offrir du café, sachez que je l’aurais fait avec plaisir, dit-il d’une voix douce qui détonnait avec son attitude des plus rigides.

Puis, il repartit au-devant, me laissant choquée par ce qu’il venait de m’avouer. Derrière moi Legolas soupira.

— Mon père tient beaucoup à vous, déclara-t-il. Vous l’avez affreusement humilié devant ses gens.

Je ne savais pas s’il était furieux ou chagriné par ce fait, mais cela n’avait guère d’importance. Je ne pouvais que me féliciter des concessions que faisait le grand Roi des Elfes à mon égard. Mais le faisait-il pour moi ou pour son épouse ?

Cette question vint assombrir quelque peu le bien-être qui m’avait saisie plus tôt. J’avais hâte que nous nous arrêtions. J’avais besoin d’une pause. Comme si le destin m’avait entendue, un cor retentit, sonnant ce moment béni où j’allais pouvoir me dégourdir les jambes.

Je redressai la tête pour voir l’endroit choisi par le roi et je fus étonnée de découvrir qu’il s’agissait d’un immense bosquet entouré de buissons touffus et de fleurs. Au milieu se trouvait une statue de pierre et de granit. Elle représentait une elfine aux longs cheveux ondulés qui lui tombaient aux pieds. Je vis Thranduil dire quelque chose à Induil avant qu’il ne descende de son cheval pour lui rendre hommage. Il s’inclina devant elle tout en lui parlant en langage sylvestre.

— C’est magnifique, lança Gimli à Legolas. Je ne savais pas qu’un tel endroit existait dans ces bois.

Legolas m’aida à mettre pied à terre avant de faire de même. Il inspira l’air avec gratitude, son visage était détendu, ses yeux empreints d’une émotion intense.

— Nous sommes dans l’ancien sanctuaire de ma mère, déclara-t-il, ému. Mon père lui rend régulièrement hommage. L’effigie représente son épouse la reine.

— Même pendant les jours sombres ? voulut savoir Gimli qui semblait friand de belles histoires.

Le fils de Thranduil acquiesça.

— Oui, cet endroit est protégé par la magie de mon père. Les créatures des ténèbres n’ont jamais pu le découvrir.

Les deux amis partirent rejoindre les Elfes et discutèrent un moment avant que Gimli ne récupère une sacoche épaisse d’où il en sortit des ustensiles de cuisine. Je devinai qu’il allait préparer son fameux café. Malgré tout, je n’arrivais plus à retrouver la gaieté qui m’avait animée un peu plus tôt. Mon cœur était serré devant une évidence que je ne voulais pas voir.

Saurais-je accepter ce qui me pendait au nez ? Rien n’était moins sûr. Pourrais-je rivaliser avec cette reine que tous vénéraient ? Là, je prenais clairement mes désirs pour des réalités, mais mon orgueil était prêt à relever ce défi.


Tamril


La journée n’aurait pu commencer de manière plus étrange. Je n’avais jamais eu si peur de toute ma longue existence. J’avais bien cru perdre Cerise et il m’avait fallu garder tout mon sang-froid pour ne pas foncer tête baissée pour aller la sauver. Quand le danger avait été écarté, j’avais dû prendre sur moi pour ne pas me ruer sur elle comme un sauvage afin de lui faire passer l’envie de nous faire une telle frayeur. Cela avait été dur de ne rien dire. Pour me changer les idées, j’étais resté auprès de Gimli pendant que Legolas s’occupait d’elle. Je l’enviais tout autant que je le plaignais de devoir lui faire la leçon.

Nous mîmes peu de temps à nous débarrasser des cadavres des Orques. Ils ne nous avaient rien révélé, préférant se donner la mort plutôt que de subir notre interrogatoire. Par précaution, Finlenn avait passé les alentours au peigne fin mais n’avait rien trouvé de probant.

Quand nous étions revenus au campement, Cerise était sous la tente royale. J’avais dû vraiment me faire violence pour ne pas déroger à toutes nos règles pour la retrouver et voir comment elle se portait. Legolas m’avait retrouvé ensuite pour me dire qu’elle allait bien et que son père se chargeait du reste.

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.

Une exclamation stridente me fit sursauter. Je reconnus sans mal la voix de Cerise et je faillis m’étouffer quand j’entendis ce qu’elle était en train de dire au nain.

— Cette humaine n’a vraiment aucune retenue, maugréa Finlenn. Oser demander un nain en mariage ?

Mon capitaine se tourna vers moi, un sourire sardonique aux lèvres. Je ne savais que dire, j’étais mortifié. Elle m’avait préféré à un nain ? Je ne pouvais y croire. Notre roi quant à lui semblait écumer de rage. Comment avait-elle pu lui faire cela ? Je secouai la tête sous les ricanements de Finlenn.

— Je t’en prie, marmonnai-je, arrête. Je suis certain qu’elle n’a pas vraiment voulu dire cela.

Et effectivement quelques minutes après que le nain eut gentiment décliné sa proposition, ma chère humaine s’excusa de son exubérance. Je ne pus m’empêcher de souffler de soulagement, ce fut plus fort que moi. Sa Majesté alla les retrouver pour lui parler. Se rendait-il compte qu’il l’aimait ? Même si tout portait à croire qu’il s’agissait de notre défunte reine, j’avais des doutes à ce sujet. Mais qui étais-je pour m’opposer à l’avis de mon roi ?

— Tamril ! s’exaspéra Finlenn, tu ne m’écoutes pas.

Je fixai mon ami les sourcils froncés.

— Je te parlais de ce qu’il s’est passé avec la compagne du roi, reprit-il agacé. Penses-tu réellement que des Orques en avaient après elle ? Et pourquoi, à ton avis ?

— Que veux-tu que j’en sache, Mellon nìn, dis-je en haussant les épaules. Pourquoi irait-elle raconter des mensonges ?

— Pour se rendre intéressante ? proposa Finlenn, de mauvaise foi.

Je soupirai longuement pour chasser la colère qui montait en moi. Finlenn n’avait jamais apprécié Cerise, mais depuis que nous étions partis, c’était pire encore.

— Je ne crois pas, objectai-je en me remémorant la veille.

À ce souvenir, une image me revint en tête.

— Dis-moi, que te voulait Lalaith hier soir ? Elle désirait te parler et…

Je ne terminai pas ma phrase, car le roi somma Finlenn de sonner l’heure de pause. Avais-je rêvé ou était-ce du soulagement que je pouvais lire sur le visage de mon ami ?

Quand je vis l’endroit choisi pour nous arrêter, mon estomac se tordit. Pourquoi Sa Majesté nous avait-elle emmenés dans l’ancien sanctuaire de la reine ? Cela n’avait pas de sens, à moins que…

— Le message semble clair, déclara Finlenn en revenant vers moi, notre souverain montre à sa chère compagne humaine qu’elle ne sera rien de moins qu’un passe-temps avant qu’il ne retrouve celle à qui il a juré fidélité.

— L’aigreur ne te sied point, Finlenn, lui fis-je remarquer froidement. Il y a plus de chances que cette petite humaine soit justement celle que tu as juré de respecter et de chérir.

Il éclata de rire et ses yeux se portèrent vers Lalaith qui rejoignait Cerise.

— Pour ce qui est de ton impertinente question concernant Lalaith, et bien que cela ne te regarde pas, je vais te répondre : elle voulait savoir si le lac était sécurisé.

Mais bien sûr, et les Ñoldor n’étaient qu’amour et gratitude. Je n’étais pas stupide au point de le croire… quoiqu’il m’ait dit cela sans ciller.

Pendant que les autres Elfes se reposaient, je fis quelques étirements avant de me promener dans les environs. Mes oreilles captèrent alors des murmures, puis des gémissements avant que le bruit caractéristique de vêtements qui tombent à terre ne m’interpelle. La curiosité était un vilain défaut et ce n’était que pour m’assurer que le couple d’amoureux ne risquait rien que je marchai furtivement jusqu’à eux. Ils se trouvaient cachés derrière un immense buisson. Je me demandai de qui il pouvait bien s’agir. Pinçant les lèvres, je jetai un coup d’œil furtif avant de m’asseoir, le cœur battant douloureusement contre ma poitrine.

Je priai les Valar que le couple ne m’ait pas entendu et repartis aussi discrètement que possible. J’avais besoin de me remettre de mes émotions quand le nain m’interpella.

— À tout hasard, cher ami, n’auriez-vous pas aperçu Dame Cerise, j’aurais aimé lui offrir une tasse de café.

Je secouai la tête avant de le laisser là, sans rien ajouter. Et qu’aurais-je pu dire ? Que Cerise goûtait actuellement un nectar plus royal ? L’image de ce qu’elle faisait avec Sa Majesté me revint en mémoire et mon visage chauffa dangereusement.

Finlenn avait tort, Cerise savait très bien rappeler à notre roi à quel point elle pouvait être indispensable.

La tristesse que je ressentais alors était encore plus incommensurable que le jour où j’avais perdu ma famille. Cerise ne serait jamais mienne, c’était une évidence.

À Suivre


Annotations

* Sharlob : humaines

* Yrch : Orques (pluriel) en sindarin

* Adar : père en sindarin

* Melda Heri : Dame bien-aimée en Quenya

* Mellon nìn : mon ami en sindarin

* Ion nìn : mon fils en sindarin

* Dans la première version, Cerise avait affaire avec des Trolls. Ce n’était pas très crédible, j’ai opté pour des Orques, ce qui est tout de même plus probable.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

2 Commentaires

  1. Je commence à m’ennuyer, il est temps de savoir si Cerise est véritablement l’épouse de Thranduyl. Les orques ainsi que l’arrivée de Gimli ont mis un peu de pep’s dans ce chapitre, Mais cela traîne en longueur, j’espère que le prochain chapitre me donnera l’envie de suivre les aventures de Cerise.

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