23. Au Clair de Lune et des étoiles de Varda

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Au Clair de Lune et des étoiles de Varda


Cerise


Le soleil déclinait doucement dans le ciel et la température avait baissé de quelques degrés. Nous chevauchions depuis des heures à une vitesse toute relative. Les Elfes n’aimaient pas se presser, avais-je remarqué. J’avais cru qu’après avoir suffisamment avancé dans les bois, nous nous mettrions au galop. Je l’avais même craint, mais je m’étais trompée. Je poussai un profond soupir. Jamais nous n’arriverions à destination à cette allure d’escargot. C’était bien ma veine.

— Ce voyage est le dernier qu’ils feront en Terre du Milieu, me rappela Legolas d’une voix douce. Il est normal que les Elfes veuillent profiter une dernière fois de ce qui les entoure.

Je soufflai contre une mèche qui s’était échappée d’une de mes tresses tout en me tortillant nerveusement contre Legolas. Je ne voulais pas me plaindre mais j’avais affreusement mal aux fesses. C’était tout simplement insupportable. Malgré les pauses que nous avions faites au cours de l’après-midi, je craignais de ne pas pouvoir tenir une minute de plus sur ce maudit cheval.

— Cerise ! s’exaspéra le fils de Thranduil. Tenez-vous donc tranquille ! Vous allez nous faire tomber de Douce Étoile à force de bouger ainsi.

— Je ne le fais pas exprès, grognai-je, mal à l’aise. Mais j’ai mal et j’aimerais pouvoir descendre pour ne plus jamais remonter sur cette maudite jument.

Douce Étoile piaffa de mécontentement comme si elle avait compris que je parlais d’elle. Allons donc ! Un cheval intelligent, il ne manquerait plus que cela. Legolas se baissa pour lui murmurer à l’oreille des mots en sindarin. Je levai les yeux au ciel. Cette journée ne se terminerait-elle donc jamais ?

— Vous vous prenez pour Robert Redford en plus ? me moquai-je tout en essayant de me tourner vers lui.

Ma tentative se solda par un échec et une perte d’équilibre. Legolas grogna, gêné, tout en se redressant et me rattrapa in extremis au moment où j’allais glisser.

— Par la douce Elbereth ! s’exclama-t-il. Ne pouvez-vous donc rester en place quelques instants, Cerise ?! Vous êtes pire qu’une enfant.

Legolas me retint d’un bras ferme par la taille et me serra contre lui trop brusquement. L’arrière de ma tête vint cogner durement contre son torse qui se soulevait au rythme de sa respiration. Je n’y avais pas prêté attention, mais cette proximité entre nous était presque intime, voire malvenue. J’ignore s’il le ressentit lui-même, mais il me relâcha avec précaution avant de reculer de quelques millimètres. J’aurais dû être avec Thranduil, pensai-je alors en regardant l’Elfe de mes pensées qui conversait tranquillement avec Induil. Pas une seule fois il ne s’était retourné vers nous, remarquai-je dans un élan de déception.

— Qui est Robert Redford ? demanda Legolas, me sortant de mes réflexions.

Je clignai des yeux plusieurs fois et j’eus un geste pour me retourner une nouvelle fois vers Legolas.

— Ne bougez pas, m’intima-t-il en me pressant doucement une épaule.

Ma propre stupidité me fit glousser. Parfois, j’avais la mémoire d’un poisson rouge*. Appelez-moi Nemo* !

— Alors ? reprit-il. Vous êtes de nouveau perdue dans vos pensées ? termina-t-il d‘un ton amusé.

— Pardon ! pouffai-je tout en chassant le poisson de ma tête. Oui, en fait, me rappelai-je, Robert Redford est un acteur qui a joué dans un de mes films préférés : L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux.

Je pouvais entendre les rouages de l’esprit de Legolas se mettre en marche. Je lui avais expliqué par le passé ce qu’était un film ainsi que des acteurs de cinéma. Il avait paru très intéressé par le monde dans lequel j’avais vécu même si notre mode de vie ne semblait pas l’emballer.

— C’est étrange, répliqua-t-il. Vous dites que vous aimez un film dans lequel il y a des chevaux, mais vous n’affectionnez pas ces animaux. Vous êtes pleine de contradictions, Cerise.

À court d’arguments, je ne répondis pas. Je me laissai bercer par le rythme de notre cheval qui avançait au trot, si bien que je finis par somnoler contre Legolas. Je dormis un moment et ce fut une douce pression contre mon épaule qui me réveilla. J’ouvris les yeux avec précautions et découvris que nous avions quitté le chemin pour nous retrouver dans une clairière entourée d’arbres. Nous pouvions entendre au loin de l’eau couler. Je me redressai, parfaitement réveillée et intriguée par ce qui se trouvait autour de moi.

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? questionnai-je, troublée.

Toujours derrière moi, Legolas éclata de rire.

— Vous êtes incroyable, Cerise. N’entendiez-vous donc pas la rivière tout le long de notre route ?

Je secouai la tête.

— Navrée de ne pas avoir votre super-ouïe d’Elfe ! répliquai-je, vexée.

Legolas tapota le cheval et ce dernier s’immobilisa tandis que Tamril arrivait vers nous, tout sourire.

— Nous allons nous arrêter ici pour aujourd’hui, déclara-t-il. Nous sommes non loin des montagnes d’Eryn Lasgalen. Elles ne sont pas bien grandes, néanmoins il faut faire attention. On ne sait jamais.

Le fils de Thranduil sauta de la jument puis il tendit ses bras pour m’attraper. Je glissai un peu avant de me retrouver plaquée contre son torse.

— L’eau que vous entendez est celle de la Rivière Enchantée des bois de Vertes-Feuilles, m’expliqua Legolas. Nous avons suivi son chant jusqu’ici car elle passe par ces montagnes. Nous aurions pu prendre un autre trajet, mais mon père a pensé que ce serait plus accommodant pour vous. Pour tout vous avouer, ce n’est pas le chemin le plus court.

Legolas me laissa ensuite pour aller retrouver un autre groupe d’Elfes. Qu’avait-il voulu dire par le fait que ce n’était pas le chemin le plus court ? Pourquoi Thranduil s’amuserait-il à rallonger son voyage ? La réponse me vint aussitôt. Mais ne prenais-je pas mes désirs pour des réalités ? Après tout, pourquoi aurait-il aimé passer plus de temps avec moi alors qu’il rêvait de Valinor tout autant que les Elfes qui se trouvaient ici ?

Je secouai la tête avant de faire prudemment quelques pas. Mes cuisses étaient endolories, presque autant que mon postérieur. Plus j’observai les environs et plus je dus reconnaitre que la clairière était charmante. Un léger tapis d’herbe bien verte recouvrait le sol et nous étions entourés d’arbres tous aussi touffus les uns que les autres. L’odeur qui s’en dégageait était agréable et le son de l’eau qui coulait au loin dans son lit était apaisant. Nous serions bien ici, pensai-je avec délectation. Toutefois, quelque chose me gênait. Je rejoignis Tamril qui aidait des Elfes à monter la tente royale.

— Excusez-moi, mais où se trouve l’autre convoi ? le questionnai-je, le cœur battant.

Il adressa un signe de tête à son compagnon avant de m’entraîner à sa suite un peu plus loin.

— Ne vous inquiétez pas, Cerise. Liamarë et les Elfes en route vers Ithilien se sont arrêtés un peu avant nous. Ils nous rejoindront à l’aube et ils continueront vers la Lothlórien Orientale tandis que nous rattraperons la vieille route de la forêt.

Mon cœur se serra.

— Je vois, dis-je. Mais ne prendrons-nous pas notre repas ensemble ?

Il secoua la tête.

— Je suis navré, Cerise, répondit Tamril tout en essuyant de son pouce une larme que je n’avais pas sentie couler.

Je me trouvais bien sentimentale ces derniers temps. Nous nous regardâmes un instant avant qu’il ne détourne les yeux le premier.

— Vous devriez rejoindre le roi, m’avertit-il avant de retourner aider les autres.

Je partis donc à la recherche de mon compagnon, m’évertuant à chasser cette tristesse ridicule qui ne me quittait plus. Ce n’était pas comme si je n’allais jamais revoir mon amie.


Thranduil


L’après-midi touchait à sa fin quand nous arrivâmes à proximité de la chaîne de montagnes d’Eryn Lasgalen. Nous n’avions guère avancé en ce premier jour, mais rien de pressé ne nous attendait. Après une longue discussion avec mes conseillers, il avait été décidé que les Elfes sylvestres profiteraient de leurs derniers instants en Terre du Milieu. Par conséquent, nous avions longé la Rivière Enchantée plutôt que de couper à travers la forêt. Le groupe qui se rendaient en Ithilien continuerait le lendemain de son côté. Nous franchirions les massifs avant de rattraper la Vieille Route tandis qu’ils poursuivraient vers le Sud.

De temps en temps, la curiosité m’avait poussé à observer comment cela se passait entre ma petite humaine et mon fils. Cerise n’avait guère profité du paysage, ayant somnolé plus d’une fois. Je m’en voulais de ne pas lui avoir demandé si elle savait monter à cheval. Cette seconde année en sa présence avait passé si vite que je n’avais pas vraiment eu le temps de mieux apprendre à la cerner. Mes journées avaient été accaparées par mon royaume. Les soirs, nous nous réunissions à l’occasion pour de fastes banquets mais… j’avais bien vu que cela la chagrinait. Ma condition d’Elfe millénaire m’avait fait oublier que son temps de vie à elle était compté.

Dès que nous fûmes arrivés, je descendis de ma monture et fis un tour de repérage avec deux de mes gardes accompagnés de Finlenn. Nous nous mîmes d’accord sur la zone que les deux campements occuperaient ce soir puis j’usai de mes pouvoirs pour installer des protections magiques. Je fis le tour des arbres tout en m’enfonçant dans la forêt et étendis le sort jusqu’au lac. Quand j’eus terminé, je retournai sur mes pas pour me rendre dans la clairière.

— Sirion ! ordonnai-je à l’un de mes serviteurs. Quand vous aurez terminé de monter ma tente, aidez les autres Ellir s’ils en ressentent le besoin.

— Bien Majesté, acquiesça-t-il. J’ai ouï dire qu’une partie voulait dormir à la belle étoile, dans les arbres.

J’opinai de la tête. De la part des miens, cela ne me surprenait pas. Sans doute les aurais-je imités certaines nuits si je n’avais pas eu un précieux bien à protéger.

J’observai les environs d’un œil appréciateur et je sus que j’avais fait le bon choix. Cette partie des bois était calme et appelait à la méditation qu’appréciaient tout particulièrement les Elfes sylvestres. L’odeur de la végétation me ramena des millénaires en arrière, à une époque où je n’avais à penser à rien hormis m’ébattre dans la nature en toute insouciance. Je me secouai l’esprit pour revenir au présent quand je vis Induil occupé à observer quelqu’un. Intrigué, je m’avançai vers lui et vis qu’il regardait Cerise qui semblait perdue, seule au milieu des Elfes. Ces derniers, trop occupés par les préparatifs de la nuit, ne faisaient pas attention à elle.

— Il est bien étrange, commença-t-il dès que je fus à sa hauteur, qu’ils aient accepté cette jeune personne aussi vite parmi eux.

Induil se tourna vers moi, l’œil vif et pétillant.

— Voyez mon Roi, comme les avertissements d’Elrina ont fait leur œuvre, continua-t-il. Ils ne la considèrent pas comme l’une des leurs, mais ils admettent sa présence.

Je plissai les paupières, sans savoir s’il se moquait de moi ou s’il était sérieux.

— Cerise n’est pas une humaine comme les autres, objectai-je un peu trop durement. Elle parle une langue inusitée des Elfes depuis des millénaires. Une langue parlée par les Eldar et les Valar eux-mêmes. Cela n’est pas rien.

— Certes, gloussa Induil que ma réponse amusait. Mais il y a plus, selon vous, n’est-ce pas ?

Une brusque bourrasque vint jouer dans mes cheveux. L’image d’Elenna s’imposa à mon esprit. Elle était si vive que je sursautai.

— Vous avez raison, Conseiller, répliquai-je. Elle est bien plus. Son enveloppe est un leurre, mais son fëa*… Nos âmes se sont reconnues.

L’Ellon secoua la tête.

— Cerise est une humaine qui s’est incroyablement bien adaptée à nos mœurs. Je dois dire que je n’avais jamais vu une fille des Hommes se fondre aussi bien parmi les Elfes des bois.

Il s’arrêta avant de soupirer.

— C’est suffisamment étrange pour vouloir mieux la comprendre et la garder avec vous, je vous le concède. Quant à ce qu’il se passe dans vos appartements, mon Roi, cela ne me regarde aucunement. Vous êtes assez sage pour en mesurer les risques, mais la malédiction de Finwë est une mise en garde que je me dois de vous rappeler.

J’éclatai d’un rire franc devant ce sermon paternaliste à peine déguisé. Il n’y avait guère qu’Induil pour oser me réprimander de la sorte.

— Vous riez, Majesté ! s’amusa-t-il une nouvelle fois en levant le doigt pour se tapoter le menton. Vous avez retrouvé l’éclat de votre jeunesse. Cette relation n’est donc pas si mauvaise que nous pourrions le supposer.

Je me passai la langue sur mes lèvres, incapable de me retenir de ricaner.

— Je sais ce que je fais, dis-je avant de remarquer Cerise qui avançait vers nous.

— Assurément, rétorqua mon conseiller avant de s’incliner, sa main posée sur son cœur.

Cet ellon était bien plus âgé que moi. Il avait, d’après ce que mon père m’avait rapporté, connu le dernier roi des Nandor des bois d’Eryn Galen. Pourquoi avais-je mis autant de temps à le placer près de moi ? me demandai-je avec étonnement. Il avait toujours été une oreille attentive et de bons conseils.

Je reportai mon regard sur Induil qui salua ma petite humaine avant de prendre congé.

— Vous semblez réjoui, Thranduil, entama ma charmante compagne en s’approchant de moi.

Sa démarche était claudicante. Ce constat me fit hausser un sourcil.

— Pourquoi boitez-vous ainsi ? demandai-je, perplexe.

Je la vis rougir. Elle était belle quand elle était gênée. Elle ne ressemblait certes pas aux elfines de mon peuple, avec ses traits légèrement plus marqués et ses formes trop généreuses. Ces différences étaient à mes yeux des atouts, tout autant que son caractère emporté. Elle n’avait rien à voir avec mon Elenna et pourtant, le lien qui nous unissait signifiait le contraire. M’y ferais-je un jour ? Sans doute pas et, hélas, je n’en aurais pas le temps. Elle aurait rejoint les salles de Mandos bien avant.

— Vous rêvassez, Thranduil ? Je disais donc que Legolas m’avait trop bien four…

Je revins promptement à elle, les yeux arrondis de stupeur.

— Par Varda ! m’écriai-je scandalisé. Mais de quoi parlez-vous ?

Elle eut le toupet de grincer des dents avant de croiser les bras sur sa poitrine, l’air mécontent.

— Vous ne m’écoutiez pas. Et pour votre gouverne, cher ami, sachez que faire du cheval, c’est aussi douloureux que le jour où j’ai été dépucelée par vos soins, je…

— Mais taisez-vous donc ! tonnai-je, embarrassé par ses propos des plus choquants. Vous êtes d’une impudence et avez un tel manque des convenances…

Je sentis mes joues s’empourprer. Un roi ne bafouillait jamais, par Manwë !

Elle éclata de rire.

— Cerise, marmonnai-je, sentant l’agacement poindre de manière exponentielle, assombrissant aussitôt ma bonne humeur.

Je me frottai l’arête du nez avec exaspération.

— Je suis désolée, Thranduil, soupira-t-elle dans un demi-sourire. Ce voyage fut laborieux. Vraiment. J’ai passé des heures impossibles, à califourchon sur ce cheval. Je sais que votre fils a tout fait pour me mettre à l’aise, mais…

— C’est la première fois que vous montez sur un équidé, la coupai-je. J’aurais dû le prévoir. J’en suis navré, Cerise. Comment vous sentez-vous ?

Elle poussa un nouveau soupir avant de passer la main sur une cuisse avec nervosité.

— J’ai mal à l’entrejambe, m’avoua-t-elle tout bas.

— Je vois, dis-je. Je vais demander à mon guérisseur s’il a une potion pour les courbatures, cela pourra vous être utile.

Elle hocha la tête tout en me souriant.

— Thranduil, commença-t-elle. Puis-je aller voir Liamarë ?

Je la contemplai un instant avant d’acquiescer.

— Dites à Legolas de vous accompagner. Leur campement n’est pas éloigné du nôtre, mais ce sera plus sûr.

Elle m’adressa un sourire éblouissant avant de me laisser. Une fois seul, je ne pus m’empêcher de penser que, malgré tout, je retrouvais un peu d’Elenna en elle. Elles étaient aussi têtues l’une que l’autre. Voilà un trait que je n’appréciais pas forcément, mais que je savais gérer.

J’allais retrouver les Elfes qui avaient fini de monter la tente royale quand Legolas et Finlenn s’approchèrent de moi, l’air sombre. Je devinai que Cerise était partie seule. Elle n’en faisait décidément qu’à sa tête.

— Adar, commença mon fils. Des choses étranges se murmurent à travers les arbres.

— J’ajouterai que l’autre groupe a senti des allées et venues suspectes, surenchérit Finlenn en caressant son arc qu’il avait à la main.

J’inclinai la tête en fermant les yeux quelques secondes. Tant que les Elfes ne quittaient pas le périmètre de protection, ils ne risqueraient rien. Je l’avais étendu jusqu’au lac et je me félicitai d’y avoir songé. J’espérai cependant que Cerise ne ferait rien qui la mettrait en danger.

— Les deux groupes sont en sécurité, dis-je. Toutefois, Finlenn, prends deux Elfes avec toi et faites le tour des deux campements. Il est impératif que personne ne sorte des cercles que j’ai tracés.

Finlenn s’inclina, une main posée sur son cœur, et partit sans attendre. Legolas me dévisagea avant d’expirer comme s’il avait retenu son souffle jusque-là.

— Je ne crois pas que nous courions un quelconque danger, déclara-t-il. Il faudra être prudent et avoir l’œil ouvert, c’est tout.

— À quoi penses-tu, Ion nìn ? demandai-je, curieux.

J’avais toutefois ma petite idée là-dessus.

— Des Orques, répondit Legolas. Depuis la chute de Sauron et la disparition de toute trace maléfique en Terre du Milieu, ils n’ont plus aucun endroit où se cacher.

Et c’était un véritable problème, songeai-je. Les parchemins que j’avais reçus de la part du Seigneur Celeborn me faisaient part de son intention de chasser les Orques de ses terres. J’avais eu le même discours du Roi Elessar, bien que ce dernier s’inquiétât davantage de leur devenir que de leur probable extinction. Elessar faisait montre d’une certaine sagesse, mais il ne proposait aucune solution. Les Orques étaient de pauvres créatures des ténèbres qui n’avaient connu qu’un seul mode de vie.

— Éradiquer toute une race est impossible, reprit Legolas, me sortant de mes pensées. Les Hommes devraient songer à un dénouement moins barbare.

Je secouai la tête en m’esclaffant.

— Pour te dire la vérité, fils, leur survie, leur mort, ce qu’ils deviennent – je balayai l’air d’un geste de la main – m’indiffère. Je ne souhaite qu’une seule chose : que les miens arrivent sans heurt jusqu’au port des Havres Gris et en Ithilien.

Legolas m’adressa un demi-sourire qui me fit comprendre qu’il n’était pas entièrement d’accord avec mes propos. Soit. Il avait toujours eu le cœur trop tendre.


Cerise


J’examinai un groupe de grenouilles qui passait devant moi en me demandant s’il s’agissait de vraies grenouilles. Probablement. Vu leur taille et la couleur de leur peau, il y avait de fortes chances pour qu’il s’agisse de jolies petites rainettes.

J’étais partie retrouver Liamarë, mais elle était occupée avec les autres Elfines à monter leur campement. J’avais bien compris que ma présence la gênait et qu’elle n’osait pas me le dire. J’avais néanmoins attendu qu’elle termine ce qu’elle avait à faire pour lui souhaiter bonne chance pour le reste du voyage. Nous nous étions étreintes et j’avais décliné sa proposition de me raccompagner.

Je me sentais fatiguée et triste à la fois. Cependant, admirer le paysage qui m’entourait et entendre cette eau qui ruisselait non loin m’apaisa l’esprit. Ce fut d’un pas tranquille que je pris le chemin de mon propre camp.

À mon retour, je fus surprise de voir la plupart des tentes montées. Cela dit, il n’y en avait pas plus de cinq. Je fus ébahie de découvrir des paquetages et des couches posées « à la manière des Elfes » sur les hautes branches des arbres qui nous entouraient. Je cherchai Legolas des yeux mais ce fut Lalaith que je repérai en premier. Elle vint vers moi d’un pas nonchalant.

— Dame Cerise, dit-elle, Sa Majesté m’a demandé de vous prévenir que ce soir vous ne dîneriez pas avec lui.

Cette annonce me fit pincer les lèvres. Pourquoi Thranduil ne voulait-il pas de moi à sa table ?

— Il t’a dit pourquoi ? questionnai-je Lalaith qui m’observait avec intérêt.

— Il doit s’entretenir avec Finlenn et le conseiller Induil sur la suite du voyage, m’expliqua-t-elle d’un ton posé. Vous le retrouverez un peu plus tard dans la soirée.

Elle inclina légèrement la tête avant de me laisser et de détaler comme si j’étais le diable en personne. Je dois dire que je la comprenais. Je ne lui avais pas adressé le plus agréable des regards. Mais j’étais contrariée.

Trop occupée par mes réflexions, je ne vis pas Tamril arriver dans ma direction. Il semblait joyeux et son sourire n’améliora pas mon état d’esprit. C’était idiot, mais j’avais l’impression qu’il était content de me voir là, seule et triste. Son visage rayonnait de bonne humeur et ses yeux bleus me fixaient avec intensité.

— Ma Dame, accepteriez-vous de vous joindre à notre petit groupe pour ce repas du soir ? me demanda-t-il obligeamment.

Je le toisai, les bras croisés sur ma poitrine. Je savais qu’il n’avait rien fait de mal, mais je devinais ses pensées et, parfois, Tamril m’agaçait prodigieusement. Est-ce que je voulais vraiment manger avec lui et ses amis ? S’il y avait Finlenn dans le coin, je préférais m’abstenir. Je me souvins alors qu’il serait avec le roi, lui. Quel dilemme ! Allais-je faire mon asociale et rester dans mon coin ? J’avais envie de solitude. Était-ce mal ?

— Il y aura du chevreuil, reprit Tamril, plein d’espoir. Nos chasseurs ont été plus que chanceux. C’est un bon repas qui nous attend.

J’écarquillai les yeux avant de faire la grimace. Ma décision était prise. J’adorais les chevreuils, mais vivants et certainement pas dans mon assiette.

— Voyons, Tamril, m’offusquai-je. Depuis le temps, vous devriez savoir que je ne mange pas de gibier !

Combien de fois, avais-je décliné les plats à base de cervidés durant le temps que j’avais passé dans le Royaume souterrain de Thranduil ?! En repensant à ce que je ne pouvais plus manger, j’aurais donné mon âme pour une bonne côte de bœuf, par exemple.

L’Elfe secoua la tête, visiblement déçu. Je m’en voulus aussitôt de lui faire de la peine, mais je n’avais pas envie de me retrouver entourée.

— Ai-je dit ou fait quelque chose de mal, Cerise ? me questionna Tamril d’une voix presque suppliante.

Je secouai la tête avec véhémence.

— Non ! m’écriai-je un peu trop vivement. Bien sûr que non, repris-je plus bas pour ne pas attirer l’attention sur nous. J’ai juste envie de me retrouver seule pour le moment. Cela n’a rien à voir avec vous, Tamril. Au contraire.

Il acquiesça en m’adressant un sourire timide. Si j’avais été dans mon univers, je lui aurais fait un « smack » sonore sur la joue et dit une bêtise pour alléger la tension qui venait de s’installer entre nous. Mais nous étions en Terre du Milieu. La vie ici pouvait être parfois compliquée pour moi, entre leurs us et coutumes, leurs protocoles, sans parler des autres joyeusetés Elfiques…

Je soupirai avec lassitude.

— Je vous en prie, Cerise, reprit-il. Je me rends compte que nous vous en demandons beaucoup. Je comprends votre besoin de solitude.

Il s’inclina devant moi avant de poser sa main là où se trouvait son cœur.

— Je vous souhaite un bel appétit, Ma Dame, termina-t-il un peu plus cérémonieusement avant de s’en retourner pour retrouver son groupe d’amis.

Je le suivis un instant des yeux. Quand il fut à leurs côtés, il leur dit quelque chose en faisant un signe négatif de la tête. Une elfine me jeta un coup d’œil curieux avant de se détourner. Avais-je bien fait de refuser cette invitation ? Au fond de moi, je savais bien que non, mais l’attitude de Thranduil m’avait à la fois chagrinée et énervée. Je ne serais pas de bonne compagnie ce soir, c’était évident.

Tandis que je cherchai Linwë et ses commis, je me mis à fredonner la chanson du film La Grande Aventure Lego : Tout est super génial. Oui, il allait vraiment falloir que je révise un peu mes classiques. Et pour le moment, ma vie, si elle semblait parfaite, était loin d’être si super géniale !

Je finis par les trouver au détour d’un arbre. Linwë et deux elfines distribuaient des paquets aux Elfes éparpillés dans la clairière. Je vins à leur rencontre et leur proposai de les aider.

— Vous n’y songez pas, Ma Dame ! s’offusqua Linwë en rougissant – ses joues étaient devenues écarlates.

— Mais Linwë, je veux juste être utile et…

— J’ai dit : non ! me coupa-t-il brusquement en levant un doigt en l’air. Il n’est pas question que la compagne de notre roi, une dame au destin mystérieux, se retrouve à distribuer le repas comme une simple servante.

J’écarquillai les yeux avant de ricaner devant l’air furibond que lui adressa l’une des elfines. Je la connaissais de vue, il s’agissait d’une dame bien née faisant partie de la maison de Thranduil.

— Nous ne sommes pas de simples servantes, Linwë, se vexa l’autre elfine en lui fourrant dans les bras – presque de force – les divers paquets qu’elle allait distribuer.

— Mais je n’ai jamais…

— Si, à l’instant même, répliqua l’autre amie qui prit moins de gants et qui jeta à même le sol ce qu’elle portait.

Les deux elfines partirent la tête haute non sans pester contre le cuisinier du roi qui se gratta la tête, la mine déconfite, avant de se tourner vers moi.

Je haussai les épaules en un geste impuissant. Ce n’était pas moi, pour une fois, qui avais commis une effroyable gaffe.

— Je vous dirais bien que vous l’avez cherché, dis-je tout en me retenant de rire, mais avouez que vous n’avez pas été très diplomate.

Il soupira en se frottant l’arrière du crâne, puis il récupéra les paquets tombés au sol.

Naïvement, j’avais cru qu’il me laisserait l’aider par la force des choses, mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, il prépara mon repas qui se composait d’une galette fourrée avec de la viande séchée, une cruche de soupe et des fruits qu’il déposa dans un large panier. Bien entendu, j’avais décliné le chevreuil. Il me tendit ensuite mon dîner avec un sourire contrit.

Linwë était un Elfe têtu et fier, me dis-je tout en cherchant un coin tranquille où m’installer, le tout sans faire tomber mes biens. Très rapidement, je trouvai l’endroit idéal. Une fois assise près d’un arbre auquel je pus m’adosser confortablement, je lorgnai du côté de la tente royale et mon cœur se serra violemment. J’avais l’impression que les jours tendres et complices que j’avais partagés avec Thranduil étaient révolus, que l’attention qu’il me portait allait s’en trouver diminuée maintenant que nous étions partis et que le moment des adieux approchait. Y songer me faisait mal et la galette me parut sans saveur. Je mangeai sans appétit, incapable à présent d’apprécier ce décor digne d’un conte de fées.

Je n’étais qu’une idiote ! Voilà ce que j’étais. Les chants Elfiques qui commencèrent à s’élever dans la tiédeur du soir ne surent me réconforter. Certains étaient mélancoliques et les larmes me montèrent vite aux yeux. Je reniflai bruyamment avant de m’essuyer du plat de la main. Je devais me ressaisir. J’en étais là de mes réflexions quand je vis une paire de mocassins plats se planter dans mon champ de vision. Relevant la tête, je vis Legolas qui me jeta un regard interrogateur.

— Puis-je me joindre à vous ? demanda-t-il d’un ton bienveillant.

Je l’observai quelques secondes avant de lui faire une place à mes côtés. Refuser aurait été malvenu et la solitude ne m’apportait guère de réconfort.

— Si je puis me permettre cette question, pourquoi êtes-vous seule ? m’interrogea-t-il curieux.

Je clignai plusieurs fois des yeux avant de me mettre à rire jaune.

— Cela me parait pourtant évident ! répliquai-je un peu trop vivement. Votre père ne voulait pas de ma compagnie ce soir.

— C’est donc cela, répondit Legolas tout en s’installant en tailleur face à moi.

J’admirai son incroyable souplesse.

— Pourquoi cette jalousie ? me demanda-t-il avec curiosité.

Je grognai avant de lever les yeux au ciel. Je n’étais pas envieuse. Ou peut-être que si, inconsciemment. En observant l’Elfe, je devinai qu’il s’était forgé sa propre impression et cela m’agaça.

— Vous me prenez pour une enfant, Legolas. Je ne le suis plus et…

— Si, vous l’êtes, Cerise, rectifia-t-il en me coupant la parole. Mon père vous donne l’occasion de passer une soirée tranquille avec les nôtres. Il savait pertinemment que cette réunion serait ennuyeuse pour vous. Et croyez-moi, elle l’était. J’en viens, crut-il bon de justifier.

Je récupérai un morceau de bois par terre et m’en servis pour gratter le sol. J’avais honte qu’il me tance de la sorte, mais cela n’enlevait en rien mon agacement concernant son cher père.

— Il aurait très bien pu me l’annoncer lui-même au lieu d’envoyer Lalaith, répondis-je amèrement.

J’avais eu l’impression de ne représenter à son égard qu’une tâche supplémentaire dont il n’avait pas envie de s’occuper.

— À vos heures, Cerise, vous êtes obtuse au point d’en être stupide ! s’exclama le fils de Thranduil d’une voix aiguë. Cela dit, reprit-il plus posément, je comprends votre ressentiment, mon père aurait dû vous prévenir lui-même. Toutefois, et si vous me le permettez, il est roi. Il ne peut se comporter avec vous en public comme il le fait dans l’intimité de ses appartements. Vous le savez mieux que quiconque, jeune fille.

Rares étaient les fois où j’avais été réprimandée ainsi par Legolas. Il était du genre pragmatique, c’est pourquoi je compris que j’étais allée trop loin. Je n’aurais pas dû lui avouer ce que j’avais sur le cœur. C’était dans ce genre de circonstances que notre différence d’âge était la plus visible. J’avais encore tant à apprendre. Lui avait eu plus de trois mille ans pour le faire, quant à moi, je n’étais qu’une jeune humaine de vingt-quatre ans. Et pour ce qui était de Thranduil… Il était presque aussi vieux que ce monde.

À cette pensée, la tête me tourna un instant avant que la musique des harpes et des flûtes traversières ne viennent troubler le calme de ce début de soirée. Les chants que j’avais trouvés tristes auparavant me parurent plus enjoués. Derrière Legolas, je vis des rondes se former et les Elfes se mirent à danser tous ensemble. Je ne pus m’empêcher de sourire en les observant. Leurs gestes semblaient comme synchronisés, précis. Je me retrouvai comme hypnotisée par leurs mouvements et pourtant, ce n’était pas la première fois qu’ils s’amusaient ainsi en ma présence.

— Les Elfes vénèrent le Crépuscule quand la soleil se couche, déclara Legolas, à qui ma fascination pour ses congénères n’avait pas échappé.

Et comment ne pas l’être en les voyant danser avec une telle exubérance.

— Je devrais m’y être habituée depuis le temps, avouai-je, mais cela reste toujours un spectacle aussi étourdissant que féérique.

Les Elfes étaient si légers, leurs gestes si fluides que lorsqu’ils dansaient, j’avais toujours cette impression qu’ils allaient s’envoler. Loin d’être envieuse de leur incroyable talent, j’étais très tentée de les rejoindre. J’adorais danser.

— Ils louent la grâce de la grande Varda Elbereth*, soupira Legolas, lui-même enchanté par le spectacle qui se déroulait sous nos yeux. Les étoiles que vous voyez dans le firmament, m’indiqua-t-il, sont ses filles bien-aimées.

Je hochai la tête sans savoir quoi répondre. Ce n’était pas mon univers, mais cela faisait écho à d’étranges souvenirs qui pourtant ne me disaient rien. Quelque chose de familier remua en moi, me serrant la poitrine et me mettant mal à l’aise.

— Je vois, fis-je gênée.

Mon compagnon s’esclaffa bruyamment avant de retomber dans ses pensées.

— C’est lors d’une de ses fêtes que mes parents se sont rencontrés, m’avoua-t-il d’une voix empreinte de nostalgie.

La mélancolie s’afficha clairement sur son visage aux traits singuliers. Pensait-il à sa mère ? L’acidité de la jalousie remonta soudainement jusqu’à ma poitrine et me coupa momentanément le souffle. Je n’aimais pas penser à la défunte épouse de mon amant.

— Votre culture est si curieuse, soufflai-je, essayant de chasser ce sentiment malvenu qui étreignait mon cœur.

Legolas se tourna vers moi et m’adressa un sourire plein de tristesse.

— De ce que vous m’en avez dit, Cerise, objecta Legolas, votre monde m’apparait bien plus étrange et inhospitalier que ne sera jamais le mien. La vie des Elfes peut vous sembler curieuse du point de vue des Hommes, continua-t-il, mais nous sommes ainsi. Nous vénérons le crépuscule, et vivons au rythme du lune et de la soleil, car telles sont nos croyances.

En disant cela, Legolas avait posé sa main contre sa poitrine, à la place du cœur. Les Elfes se montraient si conventionnels sur ce qui concernait leur foi. Je m’en étais rendue compte au fil des mois passés. Ce n’était pas un sujet à prendre à la légère.

— Ne pensez pas que je n’arrive pas à le comprendre, Legolas, dis-je dans un murmure. Plus je passe du temps parmi les vôtres et plus je saisis cette ferveur qui vous anime. Mon seul regret est de ne pas être éternelle comme vous, après tout, jamais vous ne souffrirez de la mort, alors que moi…

Je fus interrompue par le rire doux et chaud de mon compagnon. Qu’avais-je encore dit comme bêtise ?

— Nous sommes loin d’être immortels comme vous le supposez, Cerise, contesta-t-il en riant. S’il est vrai que nous ne vieillissons pas, notre vie dépend essentiellement de l’avenir du monde. Saviez-vous, reprit-il, que notre âme – il désigna son front – plus exactement notre fëa peut un jour consumer notre hröa, notre enveloppe corporelle ?

Je poussai un grognement de surprise. Je ne saisissais pas tout ce qu’il était en train de me révéler.

— Pouvez-vous être plus précis ? demandai-je le souffle court. Tout cela me semble si abstrait !

Legolas allongea ses jambes et s’étira avant de reprendre la parole d’une voix claire et posée.

— Dans de rares cas, commença-t-il, notre enveloppe corporelle peut ne plus supporter la cohabitation avec notre âme, parce que cette dernière est devenue trop lourde à supporter ou parce que notre corps commence à s’étioler. C’est à ce moment précis que les Elfes peuvent prendre la décision de rejoindre les salles de Mandos. Une fois à cet endroit, ils attendent le bon moment pour revenir à la vie en Valinor.

Je le dévisageai, les yeux ronds.

— Vous êtes en train de me dire que vous avez le pouvoir de ressusciter ?! m’exclamai-je choquée par cette éventualité.

Le fils de Thranduil pencha sa tête sur le côté, un léger sourire étirant ses lèvres.

— Ce n’est pas exactement cela, répondit-il tout en m’examinant. Comme je vous le disais, une fois que l’âme déserte le corps d’un Elfe, elle se rend dans les salles de Mandos. Elle y sera alors jugée et ensuite il lui sera demandé si elle souhaite revenir à la vie. En général, il est rare que Mandos* obtienne un refus. Les Elfes ont donc le choix de renaître à la vie sans garder aucun souvenir de leur vie passée, soit de revenir dans leur propre corps avec toute la connaissance qu’ils ont accumulée au cours de leur existence en Terre du Milieu.

Son air se fit plus sombre, plus triste aussi.

— C’est pour l’une de ces raisons, entre autres, que les mariages elfiques durent pour l’éternité, révéla Legolas. Une fois le couple marié, il le reste même au-delà de la mort de l’un d’entre eux voire des deux. Ils savent qu’ils se retrouveront un jour en Valinor.

Plus Legolas parlait et plus le fluide acide de la peur se rependait dans mon ventre. Une frayeur sans commune mesure me paralysa la voix pendant quelques secondes quand je songeai à l’épouse de Thranduil. Si tout cela était réel, alors ma vie à ses côtés n’avait aucun sens, encore moins les sentiments qu’il me prêtait.

— Votre mère… chuchotai-je d’une voix presque inaudible.

L’Elfe me contempla un moment, ses yeux à moitié plissés comme s’il tentait de me sonder. Je n’aimais pas cela, mais je le laissai faire.

— Vous êtes une belle personne, Cerise, répliqua-t-il. Vous avez su ramener la vie dans les yeux et dans le cœur de mon père comme personne d’autre avant vous. L’existence de mes parents était loin d’être idyllique, avoua-t-il dans un demi-sourire, mais mon père se désespérait de revoir son épouse un jour. Il l’aime plus que tout au monde, et ce malgré le gouffre qui s’était installé entre eux. Il n’y a pas eu un seul jour où il n’a pas prié pour son retour à ses côtés. Bien qu’il sache la chose impossible, il continuait d’attendre.

Je me mis à trembler de tous mes membres. Non pas que j’eusse froid, mais je ne pouvais m’empêcher de voir une mise en garde dans ces confidences. Un avertissement à peine voilé.

— Mon père, continua Legolas avec douceur, est persuadé que vous êtes la réponse à ses prières. Les prédictions d’Elrina ont toujours été justes. Toutefois, je pense qu’elle se trompe. Elle n’aurait pas dû interpréter de cette manière le message que les Valar lui ont envoyé.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je bien malgré moi.

Avais-je vraiment envie d’entendre ce qu’il allait me répondre ? Je n’en étais pas certaine, mais je devais rester forte.

— Je ne crois pas que vous soyez la réincarnation de ma mère, Cerise. Sans vouloir vous offenser.

Je le savais, je l’avais toujours su, mais la voix de Legolas avait claqué comme un fouet sur cet aveu.

Il me regarda droit dans les yeux, s’attendant sans doute à ce que je le contredise, que je conteste ses propos, mais je n’en fis rien. Après tout, n’étais-je pas du même avis que lui ? Indéniablement, oui, je l’étais.

— Vous ne semblez pas offusquée par ce que je viens de vous avouer, remarqua-t-il avec un respect nouveau dans la voix.

Je secouai la tête en émettant un rire de gorge ; un rire désabusé.

— Pourquoi serais-je offusquée ? répétai-je. Parce que vous ne croyez pas à la possibilité que je sois votre mère ? Ai-je l’air d’une elfine ? terminai-je en ouvrant grand les bras. Non. Je ne suis que Cerise, une petite humaine que vous avez recueillie et qui a obtenu les grâces du Roi des Elfes. Ni plus ni moins.

— Pourtant mon père le pressent, crut bon de me rappeler Legolas.

Je soupirai de lassitude. Pensait-il sincèrement que je confortais son père dans ce sens ?

— Je le sais bien, répondis-je, je ne comprends pas pourquoi nous éprouvons cette attirance l’un pour l’autre, mais en aucun cas je ne suis son épouse disparue. Par contre, savoir que…

Je ne pus terminer ma phrase. La boule d’angoisse que j’avais dans la gorge venait d’exploser en un incroyable feu d’artifice de tristesse. Essayant de me contenir, je plaquai mes deux mains sur mon visage et je me mis à jurer comme le pire des charretiers. J’en avais besoin pour ne pas pleurer. J’avais failli révéler à voix haute la relation des plus intimes que j’entretenais avec Thranduil. C’était impensable. J’avais bien compris que personne ne se doutait de ce qu’il se passait entre nous une fois que nous étions seuls.

— Je ne sais pas ce qu’Elrina a vu, mais, il est certain que vous êtes bien plus qu’une simple fille des Hommes, reprit Legolas inconscient de mon désarroi qui allait croissant. Pour ce qui est de mon père, je vous vois comme un remède, une sorte de baume réparateur qui recolle et purifie les brèches de son âme tourmentée et de son cœur blessé.

Ne pouvant écouter un mot de plus, je mis mon poing dans la bouche et le mordis très fort tandis que je hurlais ma rage et ma douleur. Il n’avait pas le droit de dire cela. Pour qui se prenait-il ?!

— Cerise ! s’exclama Legolas choqué qui, d’un bond, s’était redressé sur ses pieds.

— Je vous en prie, Legolas. Pas un mot de plus. Je ne pourrais le supporter plus longtemps. J’ai bien compris ce que vous tentiez de me dire. Je vous remercie de votre prévenance, mais par pitié, laissez-moi tranquille maintenant !

Je me relevai à mon tour, récupérai les déchets de mon repas, le cœur tambourinant fort dans ma poitrine, les larmes menaçant à tout moment de couler. Non, je ne pleurerais pas devant lui. Je me l’interdisais. Au lieu de cela, je contournai le fils de Thranduil qui n’avait pas bougé d’un cil, l’air abasourdi, et je partis sans demander mon reste.

— Je ne suis pas un maudit pansement ! grognai-je furieuse qu’il ait pu me comparer à un vulgaire remède.

Je me fichais bien que tous les Elfes aux alentours aient pu m’entendre. Je me sentais bien trop malheureuse et en colère pour m’en soucier. Comment cette conversation avait-elle dégénéré de la sorte ? Pourquoi Legolas avait-il cru bon de m’ouvrir les yeux maintenant ? Je n’avais jamais remis en cause le fait que Thranduil prenait ses désirs pour des réalités. Mais de là à ce que Legolas me le dise de cette manière… Cela me donnait l’impression d’être sale. Parce que j’étais vraiment tombée amoureuse de ce maudit roi de la forêt. J’avais cru qu’avec le temps, il finirait par me voir moi plutôt que cette Elenna, mais après ces révélations, je n’étais plus sûre de rien. Et le pire dans cette histoire, c’était que si tout était vrai, je me retrouvais à la place de la « maîtresse ». J’étais celle qui amenait le chaos dans un couple qui devait rester soudé.

— Mais dans quelle galère je suis tombée ?! m’écriai-je avec un geste dramatique qui fit se retourner quelques Elfes qui me toisèrent comme si une seconde tête venait de me pousser.

Qu’ils aillent tous se faire voir ailleurs ! Bande de coincés aux mœurs archaïques ! Je fulminai littéralement et mes pas lourds et rapides étaient rageurs.

J’avais fui les problèmes comme la peste durant trop longtemps. Je n’avais rien fait jusque-là, je n’avais rien dit non plus parce que je ne voulais pas voir cette réalité en face. Parce que, dans le fond, je me complaisais dans cette illusion. La colère que je ressentais alors n’était plus dirigée contre Thranduil ou son fils, mais contre moi-même. Quelle idiote j’étais ! m’emportai-je durement. J’avais agi une fois de plus comme une gamine immature et à présent, j’allais devoir affronter ce que j’avais si volontairement mis de côté. Thranduil ne me quitterait pas sans un regret. Je ferai en sorte qu’il m’aime moi, je m’en fis le serment. Comment pouvait-il seulement croire que je pouvais être ? J’étais loin de la belle elfine si parfaite que cette reine avait dû incarner de son vivant et qui l’attendait certainement de l’autre côté.

Reniflant bruyamment, je me rendis compte que je pleurais à chaudes larmes. Mon nez coulait, mais yeux aussi et je me rendis compte que je m’étais un peu trop éloignée de notre campement.


Thranduil


La réunion dura plus longtemps que prévu. Il avait fallu revoir l’itinéraire de notre voyage en prenant de nouveaux paramètres en compte. La forêt n’était pas si inoffensive que nous l’avions cru. Finlenn m’avait confirmé que ses hommes et lui avaient aperçu un groupe d’Orques non loin des deux campements. Ils avaient dû être attirés par le bruit et les odeurs de nourriture. Nous avions donc convenu que tant qu’ils n’attaqueraient personne, nous ne le leur ferions pas le moindre mal. Néanmoins, nous continuerions à les surveiller de près. Ensuite, j’avais revu le plan que nous avions établi avec Induil et Finlenn concernant notre route. Il nous faudrait plusieurs jours pour quitter Vertes-Feuilles à l’allure où nous étions partis.

Legolas se présenta sur le seuil de ma tente alors que le capitaine de la garde était à peine parti. Cerise n’était pas avec lui et il avait l’air inquiet. Je fronçai les sourcils. Il était arrivé quelque chose, je pouvais le sentir.

— Cerise ne t’accompagne-t-elle donc pas ? demandai-je, suspicieux.

Trop accaparé par ce début de voyage, j’avais à peine adressé la parole à ma chère compagne et un sentiment d’angoisse incompréhensible me serra le cœur. Il était indéniable qu’elle m’avait manqué, mais pourquoi cette peur soudaine et inexplicable de la perdre ?

Mon fils fit quelques pas avant de récupérer un tabouret sur lequel il s’assit négligemment. Je pris une carafe pleine et me servis un généreux verre de vin avant de le rejoindre sur la chaise qui lui faisait face.

— Y a-t-il un problème avec Cerise, Ion nìn ?

Mon fils secoua la tête.

— Non, père, elle avait besoin de se retrouver seule, répondit Legolas tout en m’observant de son regard franc. Ce départ est une rude épreuve pour elle, reprit-il. Ses émotions sont à fleur de peau.

Je tournai le liquide rouge entre mes doigts, méditant ce qu’il venait de révéler.

— Elle est bien plus forte qu’il n’y parait, répliquai-je simplement. J’espère qu’elle ne s’est pas trop éloignée du camp.

Legolas inclina légèrement la tête.

— Voyant qu’elle ne prenait pas le chemin de votre tente, me rapporta Legolas, je l’ai suivie pour m’assurer qu’il ne lui arriverait rien. Elle s’est arrêtée non loin du lac et l’endroit est sûr.

J’acquiesçai, puis portai mon verre jusqu’à mes lèvres et bus une gorgée du breuvage. Je voyais que quelque chose le tracassait. Il avait toujours cette attitude un peu raide quand il n’allait pas bien. Je sentis qu’il ne me dirait rien si je ne l’encourageai pas à le faire.

— Tu n’es pas serein, mon enfant, fis-je sur un ton affectueux.

Je reposai ma boisson sur la table sans le quitter des yeux. Il se passa une main sur la poitrine avant de la faire retomber mollement contre sa cuisse.

— Loin de moi l’idée de m’immiscer dans vos affaires personnelles, père, mais que ferez-vous de Cerise une fois que vous aurez pris la mer ? m’interrogea Legolas.

Je m’attendais à beaucoup de questions, mais pas à celle-ci. Une part de moi, se rebella à l’idée de lui avouer la vérité, l’autre eut besoin de s’épancher. Ce fut cette dernière qui l’emporta. Il s’agissait de mon fils après tout, si je ne pouvais lui confier mes doutes les plus profonds, avec qui le pourrais-je ?

— Je ne sais pas, répondis-je d’une voix rauque. L’idée de l’abandonner m’est insupportable. Mon âme y répugne et mon cœur…

— Père ! s’exclama Legolas en se levant d’un bond de son siège, le renversant dans sa précipitation.

Je le regardai surpris. Que lui arrivait-il ? Jamais je ne l’avais vu aussi tourmenté.

— Vous savez que j’apprécie, Cerise, mais, autant que vous le sachiez, je ne crois pas qu’elle soit ma chère naneth* !

Il avait crié ses mots avec une telle angoisse qu’une part de mon être se fissura de l’intérieur. Nous nous toisâmes quelques secondes avant que je n’avance vers lui pour combler la distance qui nous séparait. Je pris son visage entre mes mains, l’approchai du mien et nous nous fixâmes avec intensité, chacun fouillant l’âme de l’autre.

Il pensait ce qu’il venait de m’exprimer avec un tel désespoir dans la voix. Je ne lui en voulais pas de douter, car il y avait de quoi. Elle était humaine, elle n’avait aucun souvenir de ma défunte épouse et… jamais aucun Elfe, hormis le cas de Glorfindel*, n’était revenu à la vie en Terre du Milieu. Mais… Cerise ne venait pas de la Terre du Milieu, elle était arrivée d’un autre monde.

— Mon âme, nos âmes, rectifiai-je, se sont reconnues, Ion nìn, me justifiai-je avec ferveur. Ce n’est pas rien. Comprends-le.

— Cela ne veut rien dire, répondit Legolas d’une voix aiguë. Cela ne veut pas dire qu’elle est ma mère !

Je le lâchai brusquement et reculai d’un pas.

— Tu n’en sais rien, Legolas. Tu ne sais pas ce qu’il y a entre nous ! crus-je bon de lui rappeler.

Il secoua la tête, les yeux affolés.

— Ne faites pas cela, père ! supplia-t-il. Ne trahissez pas ma naneth, je…

— Il suffit ! tonnai-je, sentant la colère enfler en moi sans que je n’arrive à la contenir plus longtemps. Elrina l’a révélée, Cerise est la réponse des Valar à mes longues prières. Je ne justifierai pas plus longtemps mes choix avec toi, fils. Accepte-le, c’est tout.

L’atmosphère entre nous devint lourde, pesante, accablante. Legolas avait le souffle court. Je voyais sa poitrine se lever et s’abaisser sans discontinuer. Quant à moi, j’avais envie qu’il comprenne ce que je ressentais.

— Père, je…

— Plus un mot Legolas, l’interrompis-je d’une voix froide presque désincarnée.

Il baissa la tête et sortit précipitamment. Je savais qu’il finirait par revenir à la raison. Legolas était ainsi, il retrouvait toujours ses esprits. Récupérant mon verre, je le terminai d’une traite avant de m’en resservir une nouvelle rasade que je bus de la même manière. Un si bon vin, pensais-je. Quel gâchis ! Je serrai ma coupe entre mes doigts avant de la lancer violemment à travers la pièce dans un accès de rage incontrôlée. L’envie sourde de retrouver Cerise me saisit et c’est presque avec une urgence désespérée que je partis à sa recherche.

J’avais besoin d’elle.

.

.

L’air était doux et les étoiles brillaient intensément dans le ciel. S’il n’y avait eu cette dispute impromptue avec Legolas, cette soirée aurait été parfaite à mes yeux. Hélas ! Ce n’était pas le cas et les sentiments qui m’animaient étaient contradictoires. J’avais besoin de retrouver une certaine sérénité. J’appelai de toutes mes forces cette paix intérieure que seule Cerise savait m’apporter.

J‘allai directement vers le lac. Durant le trajet, je fus accompagné par le son des flûtes, des harpes et les chants des miens, ce qui eut le don d’apaiser mon âme agitée. Je ne voulais pas revoir Cerise alors que j’étais en colère. Pour arriver jusqu’au bassin, il fallait passer par une rangée d’arbres incroyablement touffus où la lumière du lune ne passait pas. Il y faisait excessivement sombre, mais mes yeux d’Elfes voyaient comme en plein jour. Toutefois, je ne m’attendis pas à cette singulière découverte quand je débouchai sur la trouée. J’eus un hoquet de surprise devant la vision qui s’offrit à moi.

Dans l’eau se tenait une étonnante créature presque éthérée. Elle était illuminée par les étoiles de Varda et les rayons du lune mettaient en relief son corps aux courbes harmonieuses. La lumière semblait uniquement se concentrer sur elle, comme si les Ainur cherchaient à la mettre en valeur. À n’en point douter, il s’agissait d’une elfine. Elle avait cette grâce aérienne qui n’appartenait qu’à celles de mon peuple. Ses cheveux dorés chatoyaient comme s’ils avaient été peints d’or. Je n’en avais jamais vu de tels auparavant. Cette chevelure n’appartenait qu’à un seul clan… mais c’était impossible. Il n’y avait plus aucun Vanya en Terre du Milieu, et ce depuis fort longtemps. Je fermai les yeux l’espace de quelques secondes comme pour chasser ces drôles de pensées. Quand je les rouvris, la magie s’était estompée. Le ciel se couvrit de nuages qui dissimulèrent une partie des étoiles et du lune. Une brusque rafale les chassa enfin et la lumière réapparut. Malheureusement l’elfine avait disparu, remplacée par…

— Cerise ?! murmurai-je, incrédule.

Je me frottai les paupières de mes doigts tremblants et quand je revins à l’étang, je ne vis plus qu’elle.

Quand je fus au bord, j’aperçus ses affaires posées négligemment contre un rocher. Je ne pus m’empêcher de relever les yeux vers elle et un sourire fendit mon visage tourmenté. Elle n’avait certes pas la grâce de mes semblables, mais elle n’en restait pas moins intéressante à observer. Je la contemplai de tout mon saoul, me repaissant de son image. Elle ne m’avait pas entendu et une désagréable pensée s’insinua en moi. N’importe qui aurait pu la découvrir en train de se prélasser ici, nue, vulnérable, divinement tentante. Un sentiment de possessivité me comprima la poitrine. Je ne voulais pas que d’autres que moi la voient ainsi. La colère qui m’avait déserté refit surface, mais je réussis à la museler. Cerise n’y était pour rien. Cependant, il faudrait qu’elle apprenne à faire attention à sa sécurité. Les Elfes étaient réputés pour être furtifs et son ouïe n’était pas aussi développée que la nôtre. Je compris qu’il faudrait signaler ma présence.

— Il n’est pas très prudent d’aller se baigner seule, Cerise, finis-je par lui dire au moment où elle se tournait vers moi.

Elle sursauta violemment avant de ciller. Je vis qu’elle tentait de cacher sa poitrine avant de laisser retomber ses bras contre ses flancs. L’eau lui arrivait à mi-cuisse et d’où j’étais, je pouvais voir la toison dorée qui protégeait son intimité. Oui, elle devrait apprendre à se montrer bien plus prudente à l’avenir, me répétai-je sombrement.

— Bon sang, Thranduil ! s’écria-t-elle, outrée. Vous m’avez fait une peur bleue. Sur le coup, j’ai cru qu’il s’agissait d’un intrus.

Je fronçai les sourcils sur ce qu’elle venait de dire.

— Attendiez-vous quelqu’un d’autre, Cerise ? la questionnai-je, méfiant, sentant l’aiguillon de la jalousie me titiller de nouveau.

Elle ne me répondit pas. Grognant des mots inintelligibles, elle sortit de l’eau à grandes enjambées. Elle allait passer devant moi, certainement pour récupérer ses vêtements quand je lui saisis le poignet.

— Mais que faites-vous, Thranduil ? s’exclama-t-elle tout en essayant de se dégager.

— Je vous interdis de remettre vos affaires alors que vous êtes mouillée, lui ordonnai-je sans aucune diplomatie.

Cela eut le don de la faire sursauter. Ses yeux lançaient des éclairs, elle était contrariée et je savais qu’elle allait me répondre d’un instant à l’autre. J’attendis sa répartie avec impatience, j’étais prêt.

— Vous ne pouvez pas m’obliger à rester nue, Thranduil ! cracha-t-elle sur un ton plein de reproches.

Mon ordre ne lui avait pas plu. De toutes les créatures de cette terre, elle devait être la seule à oser m’affronter sans craindre mon courroux. À cette pensée, je faillis sourire, mais me retins de justesse. Je lui lâchai le bras et elle en profita pour s’éloigner de moi.

— J’ai compris, lâcha-t-elle en mettant ses poings sur ses hanches pleines. Vous voulez juste admirer mon magnifique corps de femme épanouie. Avouez-le ! Espèce de vieux pervers !

Elle se mit à tournoyer sur elle-même non sans m’enjoindre de la toucher à renfort de mots grossiers. Je soupirai tout en me passant une main sur le front. Douce Varda Elbereth, ô grand Manwë Sulimo, donnez-moi la force de garder patience, priai-je en mon for intérieur.

— Arrêtez cela tout de suite, Melda Heri, ordonnai-je d’un ton las, et venez-vous asseoir ici, terminai-je en désignant un large rocher plat qui surplombait les abords du lac.

Elle rumina encore quelques instants et finit par obtempérer. Que Manwë en soit loué ! Elle s’assit, non sans pester encore un peu et je la rejoignis.

— Vous êtes impossible, lâcha-t-elle tout en se tournant vers moi.

Je plissai la bouche. Ses yeux étaient rouges et gonflés. Je compris qu’elle avait pleuré. Ne pouvant m’en empêcher, je saisis son menton entre mes doigts, l’obligeant ainsi à ne plus bouger.

— Pourquoi pleuriez-vous, Melda Heri ? demandai-je d’une voix radoucie.

Elle renifla avant de se mordre les lèvres puis elle éclata en bruyants sanglots. Terrassé par les émotions qui affluèrent en moi à la vue de sa mine défaite, je la pris entre mes bras et la cajolai du mieux que je le pus. Je n’avais jamais aimé la voir pleurer. Je me sentais impuissant face à sa détresse évidente.

— Que vous arrive-t-il, ma douce amie ? murmurai-je contre son crâne que je venais d’embrasser affectueusement.

— Vous n’êtes qu’un crétin, Thranduil ! m’accusa-t-elle entre deux hoquets. Je ne suis pas un vulgaire pansement que l’on met pour avoir moins mal. Je suis plus et je veux plus !

Elle s’arracha à mon étreinte avant de se frotter furieusement le visage de ses deux mains. Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire, mais un sombre pressentiment m’assaillit.

— Vous vous servez de moi, continua-t-elle un peu plus calmement. Je n’ai rien dit jusque-là, mais cela ne peut plus durer. Je mérite mieux et plus.

— Cerise, vous saviez parfaitement que cette relation que nous entretenons vous et moi, aurait une fin, ne pus-je m’empêcher de lui rétorquer.

J’étais inquiet. Au fond de moi, la sagesse me commandait de ne pas lui révéler les fous espoirs que j’entretenais à son égard. J’avais la certitude que tout serait dévoilé, mais pas ce soir.

— Je vois, répliqua-t-elle avec hargne. Je ne suis bonne qu’à vous servir de jouet en attendant que vous retrouviez votre chère épouse en Valinor !

Je sus alors, sans que j’eusse besoin de lui poser la question, qu’elle avait eu une discussion avec Legolas. J’avais tout fait pour éviter ce sujet des plus épineux avec elle. Cerise avait certes beaucoup changé depuis qu’elle vivait avec nous, mais il n’en restait pas moins qu’elle parlait souvent sans réfléchir. Et j’avais été certain qu’elle ne comprendrait pas tout ce que cela impliquait. Comment aurait-elle pu alors que moi-même je me sentais perdu.

Elle se mit à grelotter de froid. Je me défis donc de mon manteau pour le poser sur ses épaules. Parfois, j’oubliais aussi qu’elle n’avait pas la même robustesse que les Elfes. Cependant, je ne l’avais jamais vu tomber une seule fois malade depuis plus d’un an.

— Je ne pense pas que ce soit le bon moment pour aborder un tel sujet, Cerise, déclarai-je en me redressant.

— Avec vous, ce n’est jamais le bon moment ! gronda-t-elle avec hargne.

Elle venait de se relever à son tour, serrant entre ses doigts mon vêtement bien trop grand pour elle. Bien qu’humaine, je la trouvais belle, désirable ; encore plus quand elle me défiait de la sorte. N’y tenant plus, je comblai la distance qui nous séparait avant de la prendre dans mes bras pour l’embrasser fougueusement. Comment pouvait-elle croire un seul instant qu’elle n’était qu’une simple distraction ? Quelque chose en moi se mit à grogner férocement. Un désir si fort ; une puissante envie de lui prouver qu’elle avait tort.

— Jamais je ne t’abandonnerai, mon amour, murmurai-je en nandorin contre sa peau humide. Comment le pourrais-je alors que tu es mon Elenna. Toi, l’être le plus précieux de mon existence. Tu es ma boussole, mon âme sœur !

Je déposai une pluie de baisers contre la ligne fine de sa mâchoire jusqu’à sa clavicule avant de me ressaisir.

— Thranduil ?! bégaya Cerise, déstabilisée par mon comportement.

Je me passai une main sur mes lèvres, gardant précieusement contre elles le souvenir de celles de ma douce amie.

— Il est temps de rejoindre le campement, déclarai-je d’une voix brusque. Il se fait tard, et nous reprenons la route dès l’aube. Rhabillez-vous, Cerise !


Cerise


Je remis mes vêtements non sans pester rageusement contre le Roi des Elfes.

— Le roi des crétins, oui ! m’offusquai-je entre mes dents serrées.

Cette petite baignade au clair de lune m’avait permis de me détendre et d’envisager la nuit de manière plus sereine. Bien sûr, ce sentiment d’apaisement s’était envolé quand Thranduil était venu me déranger. Continuant à ronchonner contre celui qui me rendait la vie impossible, je m’aperçus qu’il n’avait pas repris son manteau. Je me baissai tout en soupirant pour le récupérer. Il était plutôt lourd et, en portant le tissu à mon nez, je respirai son odeur de chèvrefeuille avec délectation. Je savais que me disputer avec lui ne mènerait nulle part sinon à gâcher nos derniers moments ensemble. Mais le problème, c’était que je refusais de le quitter aussi facilement. Thranduil, ne m’ayant pas attendue, je me mis en route en toute hâte. Je ne voulais pas traîner dehors à une heure si tardive. Qui sait ce que cachaient ces sombres recoins ?

De retour au campement, je ne fus pas étonnée de constater que les Elfes étaient toujours éveillés. La musique ainsi que leurs chants s’étaient toutefois radoucis. Deux voix cependant captèrent toute mon attention. Je les cherchai un moment des yeux avant de découvrir qu’il s’agissait de Tamril et Legolas qui poussaient la chansonnette tandis qu’un de leur compagnon jouait de la harpe. J’aurais aimé les rejoindre, mais je devais retrouver Thranduil. Je savais qu’il m’attendait à l’intérieur et s’il y avait bien une chose que le roi ne supportait pas, c’était qu’on le fasse patienter.

Quand je pénétrai dans la tente, je le trouvai assis sur un large siège, visiblement perdu dans ses pensées. Je le rejoignis et lui tendis son manteau.

— Vous avez oublié cela, fis-je d’une voix un peu trop sèche.

Thranduil leva la tête vers moi et eut un sourire en coin.

— Je vous l’avais laissé au cas où vous auriez eu froid, Melda Heri, répliqua-t-il avant de le récupérer.

Il se leva et alla le déposer sur un valet qui traînait près d’une couche moelleuse. Mon cœur se mit à battre plus fort. Je découvrais l’endroit pour la première fois, n’ayant pas été invitée après que la tente ne soit montée. L’endroit était aménagé avec soin. De lourdes tentures avaient été disposées dans ce qui ressemblait à un coin chambre. Sur la gauche se trouvait une large desserte avec un broc et une cuvette et du côté de l’ouverture il y avait une table ronde et des chaises…

Deux bras vinrent m’enlacer, ce qui m’empêcha de poursuivre mon inventaire.

— Où vais-je dormir ? demandai-je d’une voix que je voulais belliqueuse, celle-là même qui était encore en colère contre lui.

— Vous le savez très bien, Melda Heri, susurra Thranduil d’une voix de velours.

Je me retournai toujours contre lui et levai la tête pour mieux le voir. Je pouvais sentir l’intensité de son regard malgré ses paupières mi-closes. J’aurais aimé continuer notre discussion, mais il était clair que le Roi des Elfes avait des projets bien plus sensuels pour cette nuit.

C’est sous les chants elfiques que je finis par lâcher prise une nouvelle fois. Mais il n’en serait pas toujours ainsi. Je lui accordai cette trêve, mais très bientôt, il nous faudrait nous expliquer une bonne fois pour toutes.


— Lena, où étais-tu ? Je t’ai cherchée partout, déclara Ashräm d’une voix puissante.

Le jeune homme semblait mécontent et la petite fille eut peur de se faire gronder. Cependant, elle savait qu’il ne lui en voudrait pas longtemps quand il verrait ce qu’elle lui avait rapporté. Dès qu’il fut à ses côtés, l’air contrarié, les bras croisés sur sa poitrine, elle lui montra son cadeau.

— Je t’ai rapporté ça, juste pour toi, déclara-t-elle d’une voix espiègle.

Ashräm eut un coup au cœur quand il aperçut les trois magnifiques fleurs de rhododendron qu’elle lui tendait avec ferveur. Ces dernières, arrachées avec leurs racines, étaient pleines de terre.

— Oh, Lena ! s’exclama-t-il embêté. Où les as-tu prises ?

— Dans le jardin de maman, répondit-elle. Pourquoi, ça ne te fait pas plaisir ?

Lena sentit ses yeux s’embuer. Elle n’avait pas voulu mal faire, mais elle voyait bien que son protecteur n’était pas si heureux qu’elle l’aurait cru. Pourtant, c’était ses fleurs préférées.

— Lena, commença Ashräm d’une voix douce tout en s’agenouillant devant elle. Tu sais très bien qu’il ne faut pas prendre les plantes de cette manière.

— Mais je les ai prises avec leurs racines, objecta-t-elle d’une voix tremblotante. Ainsi, elles ne mourront pas.

— Je sais, ma petite chérie, répondit-il.

Il la prit dans ses bras et la serra fort contre son cœur.

— Tu sais, Lena, c’est toi, ma fleur préférée. Ma petite aipio.

Elle gloussa en entendant cette confession, puis elle enfouit sa tête contre sa poitrine. Il sentait si bon.

— Je t’aime, mon Ashräm.

oO§Oo

Tout n’était que ténèbres. J’avais peur, mon cœur battait sourdement contre ma poitrine quand tout d’un coup, je me mis à tomber ; je chutai dans un gouffre sans fin. Un haut-le-cœur me saisit quand une main glaciale agrippa férocement l’un de mes bras.

— Non ! criai-je. Non !

Mais aucun mot ne sortit de ma bouche, à moins que je sois devenue sourde, car je n’entendais plus rien.

Je commençai à paniquer quand je compris que je ne voyais rien non plus.

Ma tête se mit à tourner, tourner…

— Je vais t’attraper, tu seras bientôt mienne, petite Aranel !

Ah ! Ah ! Ah !

Mon cœur manqua un battement. Je n’étais finalement pas sourde, cette voix… Quel timbre horrible. Elle continuait de me parler, de me menacer et je sentis un liquide chaud s’écouler de mes oreilles. Je voulus voir ce que c’était, mais… J’étais aveugle, me rappelai-je paniquée.

Puis tout d’un coup, quelque chose s’enfonça profondément dans ma poitrine. Mon souffle se perdit, je n’arrivai plus à respirer, j’allais…


Je me réveillai en sursaut, le cœur battant à tout rompre. La nausée était tellement forte que je sus que j’allais vomir. Je sortis du lit sans aucune précaution et eus juste le temps de récupérer un pot de chambre avant de rendre le repas de la veille.

Après avoir vidé mon estomac, je me redressai en m’essuyant la bouche. J’étais essoufflée. J’avisai une carafe pleine d’eau et une serviette que je pris. Je mouillai cette dernière avant de me nettoyer. Le linge frais me fit du bien. Je terminai mes ablutions improvisées en me rinçant la bouche. Quand je me sentis un peu mieux, je me retournai vers la couche où se reposait Thranduil. Malgré tout le raffut que je venais de faire, il ne s’était pas réveillé. Il devait être dans ce sommeil propre aux Elfes. J’avais mis un certain temps à m’habituer à cette manière de dormir. Il avait les yeux ouverts et ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Son corps, loin d’être rigide, était en fait détendu.

Je me mordis la lèvre inférieure. Ce nouveau cauchemar était encore plus prégnant que les précédents, plus vif et réel. Ce qui était étrange par contre était que je savais avoir rêvé avant, mais que je ne me souvenais de rien. Il me restait seulement des sensations que je n’arrivais pas à définir. Je gémis de frustration en repoussant mes cheveux humides de mes deux mains. Il fallait que je sorte pour ne plus ressentir cette impression d’étouffement. De toute façon, je me sentais incapable de me rendormir à présent. Prendre l’air ne pourrait que me faire du bien.

Je jetai un dernier coup d’œil à l’Elfe endormi et sortis de la tente. Une fois dehors, je respirai l’odeur pure de la végétation qui m’entourait. Le campement était calme et désert. Les Elfes s’étaient tous couchés, mais je pouvais encore entendre les chants de certains veilleurs. Je savais que Finlenn et ses hommes monteraient la garde cette nuit. Thranduil m’avait d’ailleurs formellement interdit de sortir de la zone qu’il avait sécurisée lui-même.

Pour calmer mes terreurs nocturnes, je me mis à marcher et, sans vraiment en avoir conscience, mes pas me ramenèrent du côté du lac. La lune continuait d’illuminer sa surface lisse la rendant encore plus brillante et irréelle. Cela me détendit. Je soupirai de bien-être quand mes oreilles captèrent un étrange son. On aurait dit qu’il s’agissait d’un chant, mais je ne reconnaissais pas les intonations. Sans m’en rendre compte, mes jambes se remirent en marche d’elles-mêmes. Cette musique m’attirait de toutes ses forces, je voulais savoir ce que c’était. Je m’enfonçai dans la forêt, dépassant sans le vouloir la délimitation instaurée par Thranduil. Je ne sus combien de temps je cheminai quand des griffes acérées s’agrippèrent à mes épaules, tout me poussant brutalement. Je tombais à terre, et me réceptionnai comme je le pus. Malheureusement, mon poignet se tordit sous l’impact. Quand je me retournai enfin pour voir mon assaillant, je ne pus m’empêcher de hurler de terreur.


Tamril


J’avais à peine touché au repas du soir. Mes amis avaient bien vu que je ne me comportais pas comme d’habitude et comment l’aurais-je pu ? J’avais vu Legolas rejoindre Cerise que je n’avais cessé d’observer depuis qu’elle avait décliné mon invitation. Elle n’avait pas voulu nous rejoindre et j’avais respecté son besoin de solitude. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher de la couver du regard. Quand le fils du roi l’avait rejointe, j’avais été surpris qu’elle accepte sa compagnie à lui. Je les avais épiés d’un œil tout en répondant par monosyllabes à ce que me disait Ruimil.

À la tombée de la nuit, je pris mon tour de garde non sans ruminer cette étrange journée. Le ciel était dégagé et le lune et les étoiles scintillaient comme s’ils vénéraient quelques créatures sur terre. J’aurais dû m’en réjouir comme ce groupe d’Elfes qui jouait de la flûte et chantait leur bonheur, mais mon cœur était lourd. Je souffrais des affres de la jalousie, tout simplement. Un Elfe n’aurait jamais dû montrer une quelconque impatience, je savais pourtant que très bientôt, je pourrais enfin saisir ma chance et peut-être connaitre la joie d’être aimé en retour. Je l’espérais de tout mon être !

— Tamril ?! m’interpella une Elfine, que je reconnus sans peine. Saurais-tu me dire où se trouve Finlenn ?

Il s’agissait de Lalaith. Je la regardai venir vers moi de sa démarche souple, un peu chaloupée. Elle était très belle et sa voix était un enchantement pour tout Elfe vivant. L’Elleth faisait partie de l’entourage de Liamarë et pourtant, elle avait décidé de se joindre à nous pour les Havres Gris.

— Notre capitaine est parti il y a peu, finis-je par lui dire. Il doit actuellement être en train de se reposer sur la branche d’un arbre.

Elle inclina sa tête sur un côté et ses boucles brunes cascadèrent le long de son épaule dénudée. Lalaith avait revêtu une simple robe vert sombre sans manche qui lui descendait aux chevilles. Une robe à la jupe évasée faite pour la danse des Elfes sylvestres qui me rappela différents souvenirs d’un temps où j’étais encore insouciant.

— Et saurais-tu me dire sur quel arbre ? continua-t-elle tout en terminant sa question par un rire un peu gêné.

J’arquai un sourcil d’incompréhension.

— Le chêne près de la tente de Sa Majesté, répliquai-je perplexe.

Pourquoi me demandait-elle cela ?

— Merci Tamril !

Elle sautilla tout en faisant quelques pas de danse et prit la direction que je venais de lui indiquer. Je soupirai. Je devais être le seul elfe de la soirée à éprouver de la tristesse.

— Voilà une elleth qui saura très certainement mettre notre capitaine de bonne humeur ! dit la voix chantante de Legolas au-dessus de moi.

Je sursautai violemment et relevai aussitôt la tête.

Le prince se trouvait nonchalamment adossé contre la première branche du chêne qui se trouvait devant moi. Je me mis à rougir de honte. Je ne l’avais pas entendu. Quel piètre garde je faisais. Il se redressa de son séant avant de me rejoindre à terre.

— Ne t’inquiète pas Tamril, j’étais là depuis un moment et contemplais la beauté de cette étrange nuit, répondit Legolas qui semblait soucieux.

— Pourquoi étrange ? demandai-je d’une voix un peu rauque.

Le fils du roi me contempla, un sourire triste en coin avant d’humer l’air.

— De la magie est en œuvre, Mellon nìn. Quelque chose se trame, déclara-t-il d’un ton mystérieux.

À ces propos, j’inspirai à mon tour, mais ne sentis rien qui sorte de l’ordinaire. Je revins à Legolas, non sans secouer la tête.

— Je t’ai aperçu qui nous observais, Cerise et moi, reprit-il comme si de rien n’était. Tu sais que je ne serai jamais un obstacle. J’apprécie beaucoup cette petite humaine. Elle fait du bien à mon père…

— Je sens qu’il y a un « mais », observai-je, placide.

Legolas se massa la nuque. Ses joues avaient rosi et ses yeux s’étaient assombris. Je compris que le sujet n’était pas celui qu’il voulait aborder avec moi.

— Peu importe, repris-je. Je ne veux rien savoir. Oui, j’aime Cerise, je la veux près de moi. J’ai mûrement réfléchi aux conséquences de ce que cela implique.

Nous nous fixâmes du regard un long moment et ce fut Legolas qui rompit le silence le premier.

— Je t’envie autant que je te plains Tamril, dit-il sombrement. Cerise ne vivra guère longtemps. Tu auras à peine le temps de savourer la vie à ses côtés. Mais si tel est ton choix…

Je m’esclaffai devant ses paroles peu amènes.

— Tu deviens bien fataliste, mon ami ! ne pus-je m’empêcher de rétorquer.

— Allons Tamril ! Parlons d’autre chose ! proposa le prince. Je sens que cette discussion te chagrine et je n’ai pas envie de te rendre malheureux. Tu souffres déjà bien assez comme cela.

Il resta avec moi jusqu’à la fin de mon tour de garde. Puis, nous chantâmes ensemble quelques chants que nous avions appris du temps de notre jeunesse. Ruimil revint avec une harpe et nous accompagna avec jovialité. C’était agréable et le temps passa bien plus rapidement. La nuit était déjà bien avancée quand Finlenn nous rejoignit.

— Prince Legolas, s’inclina mon supérieur.

— Allons Finlenn, pas de cela entre nous, objecta Legolas en riant.

J’allais ajouter quelque chose quand des hurlements à glacer le sang nous parvinrent. Il était impossible de ne pas reconnaitre cette voix. Nous nous regardâmes avant de nous mettre à courir en direction de la tente royale.

Legolas se rendit à l’intérieur et quelques minutes plus tard il en ressortit, suivi du roi qui paraissait enragé.

— Cerise n’est pas avec mon père, dit Legolas la mine marquée par l’inquiétude.

J’acquiesçai, l’air grave.

— Oui, affirmai-je, c’est bien elle que nous avons entendue.

— Il faut nous dépêcher, répondit Legolas, j’ai un mauvais pressentiment.

À Suivre


Annotations

* La mémoire d’un poisson rouge : après des études et recherches sérieuses, les poissons rouges ont une bonne mémoire. Ce qui ne semble pas le cas de Cerise ici.

* Nemo : dessin animé de Disney, bien que dedans, ce soit plutôt Dory qui ait un problème de mémoire.

* Fëa : l’âme des Elfes.

* Hröa : le corps des Elfes

* Naneth : mère en sindarin

* Mellon nìn : mon ami en sindarin

* Melda Heri : Dame Bien-aimée en Quenya

* Varda Elbereth : Littéralement, la sublime Dame des étoiles. Reine des Valier, Dame des étoiles, elle est l’épouse de Manwë. Les elfes la vénèrent.

* Manwë Sulimo : Littéralement, Béni d’Eru, et Béni du vent.  Il est le premier des Valar et l’époux de Varda Elentári. Il est le grand Roi d’Arda.

* Les salles de Mandos : lieu de transition où les âmes des Elfes attendent d’être jugées avant d’être réincarnées en Valinor.

* Les elfes parlent de la soleil  (une fleur) et du lune (un fruit). Les deux arbres de Yavannah qui donnent la lumière du jour et de la nuit.

* Glorfindel est le seul Elfe connu qui se serait réincarné dans son propre corps en Terre du Milieu.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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