22. Adieu Bois de Vertes-Feuilles !

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Adieu Bois de Vertes-Feuilles !


Cerise


Un an venait de s’écouler depuis le procès qui m’avait opposé à Maeiell et qui s’était terminé en ma faveur, grâce à une sorte de prophétie qui m’avait évité d’être bannie du royaume. Depuis, je vivais parmi les Elfes des bois de Vertes-Feuilles et la plupart m’avaient acceptée bon gré mal gré comme la compagne de leur roi. Même si tout était loin d’être facile entre Thranduil et moi, nous avions chacun fait des efforts pour tolérer les défauts de l’autre. Cependant, je sentais que mon amant me cachait certaines vérités. Il semblait toujours s’attendre à ce que je devine ses pensées. Au fond, je savais ce qu’il voyait lorsqu’il m’observait : son épouse disparue. Je trouvais cette idée aussi farfelue que malvenue. Je n’étais pas Elenna, j’avais tout fait pour le lui démontrer, mais il n’en démordait pas. Je n’insistais pas, préférant goûter l’instant présent à ses côtés. Malheureusement, l’heure des adieux approchait à grands pas et j’étais bien décidée à lui prouver que je n’étais que Cerise, et non pas la réincarnation d’une elfine qu’il avait aimée.


Le printemps était une de mes saisons préférées.

M’apercevant que j’étais pieds nus, je récupérai mes chaussures que j’avais laissées dans un coin de la pièce et les enfilai avant de sortir. Dehors, je fus accueillie par une légère brise qui vint agréablement caresser mon visage chiffonné par le sommeil. Il était très tôt. Me lever aux aurores n’était guère dans mes habitudes, pourtant depuis peu, dès lors que mes paupières se fermaient mes rêves prenaient des tournures effrayantes. Je me réveillais le plus souvent en sueur, le cœur battant à tout rompre, avec un sentiment d’angoisse persistant qui me donnait la nausée.

Je devais oublier ces inquiétudes qui me minaient le moral, songeai-je dans un état encore comateux tout en descendant l’escalier de bois. Une fois en bas des marches, je fus étonnée de n’avoir pas ressenti le moindre vertige. Le talan dans lequel nous logions se situait sur les plus hautes branches du plus grand chêne des bois de Vertes-Feuilles. La première fois que Thranduil me l’avait montré, j’avais failli piquer une crise de nerfs à cause de l’altitude. Je m’y étais finalement habituée.

Nous résidions dans ce talan depuis des mois et pourtant, je n’avais pas vu le temps passer. Plus surprenant encore, le palais souterrain me manquait. Un élan de nostalgie m’assaillit et les souvenirs de mon arrivée en Terre du Milieu affluèrent par vagues. Cela me paraissait si lointain et si proche à la fois. Qui aurait pu croire que je me ferais à cette vie alors que j’étais un pur produit de mon monde ? Le vingt-et-unième siècle ! Que me restait-il d’ailleurs de cette époque ? Pas grand-chose, à vrai dire. Le cerveau de l’être humain était une puissante machine qui parvenait à occulter les peines et les soucis inutiles. Car oui, les connaissances de mon univers, celui que j’appelais « La Terre tout court » ne m’étaient d’aucune aide ici.

Pourtant, depuis plus d’un mois, mes songes me ramenaient inévitablement à un temps révolu. Je revoyais avec un sens surprenant du détail mon appartement, mes affaires… mes amis. Malheureusement, quelque chose d’autre survenait ensuite. Je ne m’en souvenais plus très bien au réveil, mais je n’en tremblais pas moins comme une feuille.

Je fis quelques pas dans la petite allée qui débouchait sur une clairière avant de m’arrêter pour faire quelques étirements. Il n’y avait pas grand monde dans ce coin de la forêt. Tout comme dans le cas de la cité souterraine, le talan du roi se trouvait éloigné du reste des habitations des Elfes. Les appartements royaux semblaient plus rustiques que jamais, mais les elfes sylvestres aimaient la nature plus qu’aucun autre clan de cette terre. En ce qui me concernait, j’aimais ces buissons et ces fleurs qui nous entouraient de toute part. Cela me rappelait les jardins de ma tante. Je fronçai les sourcils. Pourquoi pensais-je une chose pareille ? Jusqu’à preuve du contraire, je n’avais pas de tante ! Mes parents avaient toujours été enfants uniques. Je n’étais vraiment pas réveillée, ce matin ! Je refoulai cette idée bizarre et me focalisai sur mes exercices physiques.

Une fois tous mes muscles détendus, je repris mon chemin d’un pas tranquille. Je voulais rendre une petite visite à Liamarë et Dagnir. Ils s’étaient mariés dans le courant de l’année écoulée. Leurs épousailles avaient donné lieu à de magnifiques festivités qui avaient duré plusieurs jours. J’étais heureuse pour mon amie même si j’avais éprouvé de la peine pour Finlenn, le capitaine de la garde de Thranduil. Lui et moi ne nous aimions pas beaucoup. Je voyais dans ses yeux que je serais toujours cette insupportable humaine qui avait chamboulé leurs vies. Toutefois, il ne méritait pas la tristesse que j’avais décelée par mégarde dans ses beaux yeux gris. Finlenn avait droit au bonheur, comme tout le monde… et peut-être que, le cas échéant, il en deviendrait moins irritable ! J’avais de l’espoir à revendre, mais de là à me transformer en marieuse… Il ne fallait pas exagérer.

La demeure de mon cher professeur de langues et d’histoire se situait, à l’instar de celles de la maisonnée du roi, à quelques lieues de notre talan. Quand je fus devant l’arbre qui abritait son  habitation, je levai la tête en observant les branches épaisses. J’allais prendre l’escalier quand j’entendis du bruit derrière moi. Je me retournai et vis Liamarë qui venait à ma rencontre, un large panier sous son bras.

— Cerise ! Quelle surprise… quel plaisir de te voir ici à une heure si matinale ! se rattrapa-t-elle en me voyant froncer les sourcils.

Le mariage lui allait bien, dus-je m’avouer. Ses joues étaient rosies par l’effort et un sourire illuminait son beau visage aux traits parfaits. Un pincement à la poitrine me rappela pourquoi j’étais venue si tôt.

— Comment aurais-je pu faire la grasse matinée, commençai-je d’une voix presque tremblante, tout en vous sachant sur le départ ?

À ces mots, elle secoua la tête. Elle savait que sa décision m’avait causé un très grand chagrin. Savoir que je n’allais plus la voir pendant un certain temps me donnait envie de pleurer et de taper des pieds comme une sale gamine.

— Oh ! Cerise ! s’exclama-t-elle tout en me touchant le bras d’un geste rassurant. Je sais que notre départ te fait de la peine. À moi aussi, tu le sais, n’est-ce pas ? Mais, continua-t-elle dans un demi-sourire, nous nous reverrons. Je te le promets !

Je soupirai.

— Je sais tout cela, effectivement, mais tu ne peux pas m’empêcher d’éprouver de la tristesse, dis-je en retenant tant bien que mal mon chagrin. Quelle amie aurai-je sur la route ? Qui m’expliquera ce qu’il est bien de faire ou de ne pas faire ? Je ne veux pas que tu partes, Liamarë, mais je sais aussi que ce que je te dis là est purement égoïste.

Je sentis les larmes poindre derrière mes paupières et je les chassai d’un revers de la main.

Déposant son panier par terre, Liamarë me prit dans ses bras en une étreinte amicale.

— Tu me manqueras aussi, ma chère Cerise, souffla-t-elle contre mon oreille.

Puis, elle s’écarta sans me lâcher du regard.

— Tu as tellement changé, continua-t-elle. Tu ne t’en rends pas compte, mais tu sembles plus elfique, presque l’une des nôtres !

Je clignai plusieurs fois des yeux sous ce compliment inattendu avant d’éclater de rire.

— Là, tu t’envoies des fleurs ma chère ! pouffai-je. Qui pourrait oublier que si je suis devenue supportable, c’est grâce à tes conseils ?

Elle reprit son panier en riant et je la suivis jusqu’aux convois des Elfes qui les emmèneraient vers un autre destin : l’Ithilien. Il s’agissait d’une nouvelle colonie elfique qui se trouvait sur les terres du Roi Elessar. J’étais certes curieuse de rencontrer le roi et sa reine, la belle Arwen, mais dans le même temps, je ne pouvais me dédire de ma promesse faite à Thranduil. De toute manière, une fois qu’il serait parti, rien ne m’empêcherait alors de m’y rendre. À cette pensée, une douleur terrible me déchira les entrailles. Je ne pouvais imaginer ma vie sans Thranduil.

— Cerise, reprit Liamarë dont l’enthousiasme contagieux eut raison de ma peine passagère, je voudrais te présenter quelqu’un.

L’elfine me prit la main et m’entraîna à sa suite jusqu’à une grande hutte dans laquelle régnait une joyeuse cacophonie.

La majorité des Elfes du royaume sylvestre avaient décidé de se rendre dans cette nouvelle colonie. Certains parce qu’ils avaient de la famille qu’ils ne voulaient pas encore quitter et d’autres parce qu’ils ne se sentaient pas encore prêts à faire ce grand voyage vers les Terres Immortelles de leurs ancêtres. Je suivis Liamarë qui me mena jusqu’à une table où une elfine de taille moyenne riait à gorge déployée face aux pitreries d’un de ses congénères.

Les Elfes savaient s’amuser, cela me laissait le plus souvent coite. Je n’avais pas l’habitude de les voir aussi détendus.

— Lalaith ! l’interpella mon amie. As-tu un instant à m’accorder ?

La fameuse Lalaith se tourna derechef vers nous en souriant de toutes ses dents.

— Liamarë ! Mon amie, je suis toute à toi, répondit-elle sans même m’accorder un regard.

Charmant, songeai-je en me rembrunissant.

— Je voudrais te présenter une personne importante, continua Liamarë tout en m’attrapant le bras pour me pousser devant elle. Il s’agit de la compagne de notre souverain, la fameuse Cerise.

Là, c’est moi qui faillis éclater de rire. Quelle était cette présentation ? Depuis quand étais-je « fameuse » ? Revenant à cette Lalaith, je la vis blêmir avant de porter son regard vers moi. Je plissai les yeux tout en l’imitant. N’essaie même pas de me toiser, chérie !

— C’est un grand honneur que de vous rencontrer, Ma Dame, déclara-t-elle tout en se courbant devant moi.

Si j’avais été méchante, je me serais montrée hautaine avec elle juste pour avoir le plaisir de la déstabiliser mais j’avais passé l’âge de ces gamineries.

— Lalaith, s’est proposée pour être ta dame de compagnie durant le voyage, m’expliqua Liamarë. C’est elle qui t’aidera à t’habiller et qui te conseillera.

Avisant l’elfine du coin de l’œil, je vis qu’elle acquiesçait en même temps que mon amie parlait.

— Si vous me le permettez, bien sûr, ajouta Lalaith d’une voix douce.

Je lui souris en retour. Je vis qu’elle était sincère et cela me suffit. S’il y avait bien une chose que j’avais apprise depuis que je vivais parmi les Elfes, c’était qu’ils ne savaient pas mentir. Enfin presque pas, je n’oubliais pas ce que m’avait fait subir cette furie de Maeiell. Je ne l’avais jamais plus revue depuis qu’elle avait été bannie du royaume. Tout comme Annaël d’ailleurs. Je ne m’en plaignais pas. Bon vent à tous les deux !

Je délaissai Liamarë, très occupée par ses tâches, et continuai de flâner jusqu’à ce que mon estomac me rappelle que je n’avais pas encore pris mon petit déjeuner. Le soleil était à présent bien haut dans le ciel et la journée s’annonçait radieuse.

Je repris mon chemin et traversai des allées fleuries avant de sentir les effluves caractéristiques de nourriture que l’on préparait un peu plus loin. Je suivis ces odeurs alléchantes et débouchai sur une autre clairière bien plus grande où une longue table avait été montée sur des tréteaux. Un peu plus loin, je reconnus Linwë et ses commis qui s’activaient tout en fredonnant des chants elfiques.

La veille, les Elfes avaient une nouvelle fois fait la fête. Pour tout dire, il n’y avait pas un jour qui ne fût pas propice à un banquet. Nous avions mangé, bu, parlé et dansé jusqu’à très tard dans la nuit. J’avais déclaré forfait la première, ma condition d’humaine ne me permettant pas de ne pas dormir sans en ressentir les effets le lendemain. Thranduil m’avait rejointe peu après et cela avait été l’occasion de nous retrouver plus intimement. Songer à lui me donna chaud. Thranduil était un amant aussi passionné que prévenant. Parfois, j’avais du mal à relier le souverain de l’elfe qui m’aimait à corps perdu la nuit. Deux personnalités si différentes pour la même personne. Il restait encore tellement de choses à apprendre de lui. Je n’aurais pas assez d’une vie pour le connaître entièrement, pensai-je avec regret.

Je revins au présent pour prendre place à la table tout en saluant de la main des elfines que j’avais déjà rencontrées et qui discutaient joyeusement entre elles. Après avoir jeté un coup d’œil aux mets disposés sur une autre desserte, j’allais me relever quand un bras se posa sur mon épaule.

— Laissez-moi faire, Cerise, me dit la voix veloutée de Tamril.

Je n’eus pas le temps de le saluer qu’il était déjà parti me chercher à manger.

Je l’observai remplir deux assiettes comme si cela était la chose la plus naturelle au monde. L’attitude de Tamril à mon égard n’avait pas changé, ni celle de Finlenn d’ailleurs. Ce dernier semblait, cependant, encore moins me porter dans son cœur qu’auparavant. Je le soupçonnais de me prendre pour une humaine arriviste qui profitait de la crédulité de son roi. Si c’était vraiment le cas, Finlenn était un idiot. Thranduil était loin d’être inconstant ou stupide. Il était souverain depuis des millénaires et même si parfois il pouvait se montrer obtus, il savait ce qu’il faisait. Rien n’était laissé au hasard et Finlenn le savait parfaitement.

Tamril revint vers moi, tout sourire, et s’installa à mes côtés tout en me servant ce qu’il avait choisi.

— Bonjour, Tamril, dis-je enfin, et merci pour le petit déjeuner, terminai-je tout en jetant un coup d’œil à mon assiette.

Il y avait des fruits de saison, mais aussi quelques pâtisseries elfiques à base de pâte de fruits, mes préférées, des œufs brouillés et une infusion parfumée à la menthe.

— Comment allez-vous en ce beau matin ? me demanda-t-il tout en piochant dans sa propre assiette.

— Bien, affirmai-je. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Eh bien, c’est aujourd’hui que nous partons et vous ne reverrez plus Liamarë. Je sais que vous êtes devenues très proches toutes les deux.

J’eus du mal à mâcher ma fraise qui me sembla soudain bien moins bonne.

— Vous venez de me couper l’appétit, déclarai-je en repoussant mon copieux petit déjeuner.

Tamril soupira avant de me regarder.

— Je ne voulais pas vous chagriner, Cerise. Vous m’en voyez navré.

Il termina de manger avant de boire d’une traite son thé puis se leva.

— Nous nous reverrons pour le départ, Ma Dame, dit-il tout en s’inclinant.

Il me lança un dernier coup d’œil puis s’éclipsa.

Je me passai la main sur le front et revins à mon repas. Ruminer l’inévitable ne servait à rien. Liamarë ne reviendrait pas sur sa décision. Mon seul problème était la petite voix qui me chuchotait à l’oreille que jamais elle n’aurait abandonné sa reine si elle avait été encore là.

Loin de moi l’idée d’écouter les commérages, mais j’avais surpris certaines conversations me concernant ainsi que la reine Elenna. On me comparait souvent à cette dernière. Bien entendu, ces analogies ne penchaient jamais en ma faveur puisque je n’étais qu’une humaine, après tout. Il était évident pour eux que je ne remplacerai pas l’épouse du roi. Même si, par un coup de folie, Thranduil aurait accepté de rester à mes côtés, je finirais inévitablement par vieillir et me flétrir comme une vieille pomme. Mais je divaguais, cela n’arriverait pas. Thranduil ne resterait pas avec moi ici. Nous allions partir en fin d’après-midi pour le port des Havres Gris et ensuite, nous nous dirions adieu. Pour toujours. Il partirait pour cette terre appelée Aman et moi, je resterai seule. Cela me rendait malade rien que de l’imaginer.

J’essayais donc de profiter de lui autant que je le pouvais, mais ce n’était pas facile. Dans la journée, Thranduil était si occupé par ses affaires de roi que je le voyais rarement. Je passais donc mon temps entre Dagnir et ses cours, et Legolas dont j’étais devenue proche. Toutefois, le fils de Thranduil avait dû s’absenter quelques mois pour retrouver des amis, dont le nain Gimli. Il était revenu de son voyage une semaine à peine auparavant. J’étais très heureuse de le retrouver. Tournant l’infusion entre mes doigts, je soufflai dessus pour la refroidir et en boire un peu. Scrutant l’horizon, mes yeux se posèrent sur le talan royal dont la hauteur nous dominait. Thranduil dormait-il encore ? J’aurais été tentée de le retrouver mais je savais qu’il avait besoin de repos. Je l’avais trouvé plus taciturne ces dernières semaines. Était-ce dû à notre départ imminent ? Tout à mes pensées, je n’entendis pas quelqu’un s’asseoir à côté de moi. Ce ne fut qu’en me tournant vers le nouvel arrivant que je reconnus cette brune chevelure aux reflets auburn. Le soleil savait parfaitement rendre ses cheveux encore plus spectaculaires qu’ils ne l’étaient. Il m’avait fallu plus d’une année pour m’y habituer, moi qui l’avais toujours cru, à tort, blond.

— Vous êtes bien matinale, Cerise, me dit Legolas en guise de « bonjour ». Après ces dernières nuits à fêter le départ des Elfes des bois, je vous aurais cru encore entre les bras d’Irmo*.

Il m’adressa un sourire rayonnant qui réchauffa mon cœur. Legolas avait un charme fou. Il avait d’ailleurs beaucoup de succès auprès des elfines des bois de Vertes-Feuilles. En plus d‘être beau, il était aussi un prince, ce qui le rendait d’autant plus attirant. Toutefois, cet elfe semblait hermétique aux charmes de ses congénères. La seule autre personne qu’il côtoyait ici était Tamril. J’avais appris, entre deux discussions, qu’ils avaient été élevés ensemble. Leur relation dépassait le cadre de la simple amitié, avais-je deviné.

— Vous êtes encore partie dans vos pensées, Cerise, gloussa Legolas avant de prendre mon bol pour le boire d’une traite.

Je clignai plusieurs fois des yeux.

— Vous venez de boire mon infusion ! m’exclamai-je, outrée.

Il éclata de rire.

— Vous n’aviez pas vraiment envie de la boire, dit-il. Elle était toute froide. Allez, ne bougez pas, continua-t-il tout en se redressant. Je vous en ramène une un peu plus chaude.

Je voulus protester et il en profita pour me pincer le bout du nez avant de partir vers les cuisines improvisées par Linwë et ses subordonnés.

Indéniablement, Legolas était un elfe taquin qui adorait les bonnes blagues. Cela contrastait évidemment avec ce côté plus posé qui faisait de lui l’une des oreilles les plus sagaces de son père. Je le suivis des yeux tandis qu’il revenait vers moi avec un large plateau qu’il portait à deux mains comme si ce dernier ne pesait rien. Dessus, il y avait deux tasses pleines d’un liquide fumant ainsi qu’une assiette remplie de douceurs et de fruits.

— Vous voulez me faire grossir ? demandai-je ironiquement à l’Elfe pendant qu’il prenait place.

Il secoua la tête tout en disposant le petit déjeuner sur la table.

— Qui a dit que ces gâteaux étaient pour vous, gourmande ? répondit-il un large sourire éclairant son visage enjoué.

Cette fois, ce fut à mon tour de glousser avant de lui en chiper un. Je l’engloutis de bon cœur alors qu’il m’observait avec bonne humeur. Nous mangeâmes en silence avant qu’il ne se tourne vers moi, l’air plus sérieux.

— Comment vous sentez-vous, Cerise ? demanda-t-il gentiment.

— Bi… Bien, bégayai-je, surprise par son changement de ton.

Mon étonnement ne sembla pas lui échapper, car il prit une des mèches de mes cheveux pour la repousser en arrière. Un geste intime qui aurait pu porter à confusion, mais je m’étais habituée à l’attitude particulière de Legolas. Thranduil m’avait expliqué qu’il était très tactile avec les personnes qui bénéficiaient de son affection. J’en étais très flattée.

— Vous avez à peine eu le temps de vous habituer à notre mode de vie et vous allez devoir quitter cet endroit pour un long voyage, commença-t-il sans me lâcher des yeux. Je me doute bien que cela doit vous faire un peu peur.

Cet Elfe était vraiment perspicace, me dis-je.

— Il y a de cela, avouai-je. Mais pas seulement.

J’essuyai mes mains moites sur ma robe et me mordis les lèvres. Je n’avais pas envie de l’embêter avec mes problèmes personnels, mais lui en parler me ferait du bien et je voyais qu’il avait très envie de savoir ce qui n’allait pas.

— Continuez, Cerise, si je peux vous aider, vous savez pertinemment que j’en serais le premier heureux, m’encouragea-t-il.

Il posa une de ses mains sur mon bras. Je fus surprise de découvrir que sa paume était si fraîche.

— Vous êtes mon amie, reprit-il plus gravement, je vous en prie, parlez.

Je soupirai. Il avait le don de délier les langues et pas uniquement avec moi. Dans mon monde, Legolas aurait fait un excellent psychologue.

— Bien sûr, que le voyage me fait peur, repris-je. Liamarë ne sera plus là, et… j’ignore ce qui m’attend. Ce qui me perturbe encore plus, ce sont les rêves que je fais. Pratiquement des cauchemars, parfois. C’est très déstabilisant au réveil. Ils ont l’air si réel.

— Ces rêves, répéta-t-il doucement, ont-ils un lien avec votre passé ?

J’acquiesçai.

— Oui, et presque à chaque fois, c’est le même scénario à quelques nuances près. Je me réveille chez moi, enfin dans mon appartement là-bas, je m’apprête à sortir quand…

Je n’arrivais pas à finir ma phrase, les mots ne voulaient pas venir. Une boule d’angoisse obstrua ma gorge et je sentis les larmes couler sur mes joues.

Legolas les essuya de ses pouces.

— Je suis navré, mon amie. Je ne voulais pas vous faire pleurer. Vous ne parlez presque jamais de votre monde, il est donc naturel que les souvenirs ressurgissent en rêve.

— Je ne veux pas oublier, balbutiai-je. Mes parents, mes amis, ils me manquent beaucoup, vous savez. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à eux. Mais je sais que vivre dans le passé ne me ferait que du mal. J’espère juste qu’ils se remettront un jour de ma disparition. Je n’ose imaginer leur état d’esprit. Ils ne méritaient vraiment pas cela.

Repenser à ce cercueil vide qu’ils avaient dû mettre en terre fut trop cruel pour mon pauvre petit cœur. J’éclatai en sanglots bruyants et m’effondrai dans les bras de Legolas. Tant pis, c’était tombé sur lui.

— Pleurez, Cerise, si cela vous fait du bien, faites-le.

Il me réconforta du mieux qu’il le put, en sindarin et en westron, la langue commune. C’est vrai, je parlais peu de cette autre vie, mais ce que je ne disais surtout pas, c’était qu’elle me semblait aujourd’hui bien plus irréelle que celle que je vivais actuellement.


Thranduil


Je fus réveillé par la soleil* dont les rayons vinrent réchauffer mon visage. Il était encore tôt et je fus surpris de constater que Cerise n’était plus à mes côtés. Je me redressai sur un coude et la cherchai des yeux, mais notre talan était vide. Je fus déçu de ne pas la trouver. J’avais pris l’habitude de la voir endormie quand je m’éveillais. Sans doute était-elle anxieuse car après tout, le jour de notre départ était arrivé. J’avais suffisamment différé ce moment. Depuis le procès et les révélations d’Elrina, mon esprit avait beaucoup erré entre le passé et le présent. Les doutes m’avaient assailli avec une violence telle que j’eus bien du mal à ne pas m’enfermer pendant des mois dans mes appartements pour réfléchir.

Concernant Cerise et mon épouse, je ne formais plus aucun doute à ce sujet. Ma belle petite humaine ne pouvait être que sa réincarnation. Je soupçonnais les Valar d’avoir voulu me punir en ressuscitant son âme dans un corps mortel. De ce fait, prenais-je la bonne décision en partant pour l’Extrême-Occident ? Il était certain que je ne pourrais jamais l’abandonner à son sort en Terre du Milieu. Toutefois, je nourrissais un fol espoir en mon cœur ; et si Cerise n’était pas mortelle ? Si tout cela n’était qu’un leurre pour nous duper ? Y penser me rendait soit fou de rage soit fou de joie. Ces sentiments me sortaient de mon habituelle froideur.

Ce voyage vers les Havres Gris aurait dû apaiser mon âme, or c’était l’effet inverse qui se produisait. La plupart du temps, j’étais si occupé avec les affaires du royaume sylvestre que j’arrivais à repousser mes préoccupations dans un coin de ma tête. Sauf que cette fois-ci, nous allions partir pour toujours. Je fus frappé par une étrange émotion. Était-ce de la nostalgie ou bien de la peur ? Je n’aurais su le dire avec exactitude, mais quitter cet endroit qui m’avait vu naître et grandir, où j’avais connu mes plus grandes joies comme mes plus grandes peines… Ma poitrine se serra. Mon âme appelait de toutes ses forces la paix du Valinor tandis que mon cœur répugnait à quitter les bois de Vertes-Feuilles. Et que dire des retrouvailles qui m’attendaient de l’autre côté de la mer ? J’étais certain de revoir ma chère Naneth*. À cette pensée, mon cœur se contracta douloureusement. Qu’allais-je bien pouvoir lui dire ? Elle devait certainement se désespérer de mon père. Je serais le porteur d’une nouvelle qui risquait de l’anéantir et cela, je ne le voulais pas. C’était au-dessus de mes forces.

Incapable de rester plus longtemps allongé, je me relevai et quittai ma couche avec brusquerie. Je fis  ensuite quelques ablutions avant de me préparer pour la journée. J’observai mon environnement et fus surpris de constater à quel point je m’étais réhabitué à vivre dans les bois. Les quitter serait un déchirement sans commune mesure.

Depuis l’anéantissement de Sauron, les Istari n’avaient plus été vus en Terre du Milieu. Nous savions simplement que Mithrandir* était parti l’an passé en compagnie de Galadriel, de son beau-fils et des deux porteurs de l’Anneau. Radagast, qui vivait il fut un temps à Rhosgobel dans la vallée de l’Anduin, était introuvable. Nous l’avions cherché un moment, cependant il semblait s’être fondu dans cette nature qu’il affectionnait tant. Il n’avait jamais été très utile. Toutefois j’aurais apprécié son œil vigilant sur les bois de Vertes-Feuilles. Je m’étais donc moi-même occupé de la sécurité de notre forêt en utilisant la magie propre aux Elfes de ma race. Bien que la Terre du Milieu fût dans une paix relativement stable, il restait énormément de colonies d’Orques qui continuaient à sévir. Cela avait été un long sujet de discussion entre le Roi Elessar, le gouverneur de l’Arnor et le seigneur Celeborn. Nous ne pouvions éradiquer tout un peuple, ce n’était pas dans les mœurs des Elfes. Le Roi Elessar avait reconnu que les Orques, même s’ils restaient une menace en latence, étaient pour certains d’entre eux prêts à se rendre, voire à s’adapter.

Une brise légère me ramena au présent. Je respirai avec délice l’odeur des arbres et écoutai avec bonheur le chant des oiseaux trop heureux de pouvoir s’ébattre dans les airs. Je pouvais entendre un peu plus loin le chant des miens qui se réjouissaient d’être à l’ouvrage. Je suivis ces voix apaisantes et débouchai dans la trouée que nous avions aménagée pour prendre en commun nos repas. Je découvris Cerise, assise à la grande table, qui conversait avec Legolas. Ils semblaient très proches tous les deux et cela me rendit perplexe. Legolas n’était pas du genre à se lier d’amitié aussi facilement et surtout pas avec les Hommes. Non pas qu’il ne les aimait pas, mais leur courte vie l’avait toujours déstabilisé. Mon fils pouvait s’absenter des décennies entières et revenir un siècle plus tard croyant nous avoir quittés la veille. Il passait beaucoup de temps sur les routes et il aimait cela, bien que ces derniers mois, je lui trouvais un air plus mélancolique. Il ne me disait pas tout, je le sentais. C’est pourquoi cette amitié qu’il entretenait avec ma compagne humaine était aussi étrange qu’imprévisible. Je ne voulais pas les déranger, je décidai donc de les laisser à leur discussion quand je vis Induil s’approcher de moi, l’air sombre.

— Votre Majesté, puis-je m’entretenir avec vous un moment ? demanda-t-il d’une voix basse.

J’acquiesçai et le conduisis un peu plus à l’écart où se trouvait une tente montée à mon attention. À l’extérieur, elle semblait plutôt commune, mais l’intérieur était tout autre. Une table ronde et de larges chaises confortables se trouvaient dans un coin, tandis que de lourdes tentures de couleur vert feuille tombaient harmonieusement jusqu’au sol, nous protégeant ainsi des intempéries et des regards indiscrets. Nous nous installâmes sur nos sièges respectifs quand Linwë entra à son tour. Il portait un lourd plateau sur lequel se trouvaient des boissons chaudes ainsi que divers mets plus appétissants les uns que les autres. Je devais reconnaître que j’avais un peu faim.

— Mon roi, commença Linwë, j’ai confectionné ces pâtisseries à base de fruits spécialement pour vous, dit-il dans un large sourire.

Il déposa le contenu du plat avec une dextérité qui n’appartenait qu’à lui. Nous le regardâmes faire et, quand il eut fini de tout disposer, il se courba avant de se retirer.

Induil nous servit l’infusion avant de se renfoncer dans son siège tout en m’observant, les doigts croisés sous son menton.

— Il y a eu des allées et venues suspectes aux abords de la forêt non loin de l’ancienne forteresse maléfique, déclara-t-il sans ambages.

— Cela ne concerne-t-il pas le Seigneur Celeborn ? objectai-je, surpris qu’il me parle de cela. C’est lui qui gouverne cette partie de la forêt, me justifiai-je.

Induil but une gorgée de son breuvage avant de reprendre :

— C’est vrai, accorda-t-il. Cependant, il faut que vous sachiez que Maeiell a demandé asile auprès de la dame Galadriel l’année passée.

J’eus un grognement de mépris en entendant les propos d’Induil.

— J’aurais dû me douter qu’elle ferait quelque chose dans ce goût-là. Après tout, les elfes des bois de la Lothlórien sont nos cousins.

Induil secoua la tête.

— Galadriel a refusé son admission au sein de leur communauté. Les rumeurs circulent vite et Maeiell doit assumer les conséquences de ses mensonges et ses actes, répliqua sèchement Induil.

J’acquiesçai.

— Et quel est le rapport avec ce qu’il se passe en Lothlórien Orientale ? demandai-je circonspect.

Mon conseilleur se frotta le menton d’un air pensif avant de me répondre.

— Le Seigneur Celeborn nous a demandé des renseignements sur Annaël et Maeiell. Rien d’anormal à cela, insista-t-il. Mais il a trouvé leur attitude étrange et malvenue.

Je secouai la tête. Je ne pensais pas Annaël capable de vouloir nuire aux Elfes, et encore moins Maeiell.

— Ils ne représentent aucun danger pour les Elfes, dis-je d’une voix impassible. Vous pourrez le leur dire.

Induil récupéra une plume et un parchemin de sa poche et y écrivit mes directives. Quand il eut terminé, nous pûmes savourer notre petit déjeuner dans le calme.

.

.

Nous étions en milieu d’après-midi et je n’avais pas eu l’occasion de voir Cerise, trop occupé par les préparatifs de notre départ. Il avait été décidé que nous formerions deux groupes : celui partant pour les Havres Gris et celui qui se rendait en Ithilien. Ces derniers partiraient conjointement avec notre cortège. Nous prendrions la route enchantée qui nous mènerait tous jusqu’au sentier des Elfes. De là, nous ferions nos « adieux » à ceux qui partiraient ensuite pour la nouvelle colonie tandis que nous emprunterions la route vers les montagnes. J’en étais là de mes réflexions quand je vis Legolas arriver dans ma direction.

— Il y a une très grande joie mêlée de tristesse autour de nous, déclara mon fils tout en lorgnant les arbres et les roches qui nous entouraient.

— Ne sont-ils pas heureux d’avoir été sauvés de la malédiction ? demandai-je avec étonnement.

Legolas inclina la tête et écouta ce que les feuillages lui chantaient.

— Le temps n’a plus d’emprise, dit-il d’une voix étrange, la vie en ces terres se fait sans joie ni surprise. Il est temps pour les nôtres de goûter à la paix méritée du Valinor.

Je levai la tête vers les cimes des arbres. Je ne pouvais que partager l’avis de mon fils. Les Elfes partiraient tous, non parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, mais bel et bien parce que la mer les appelait. Parce qu’ils n’attendaient plus rien de ce monde qui avait changé et dans lequel ils n’avaient plus leur place. Pourtant, Legolas en avait décidé autrement. Il combattait cet appel pour je ne savais quelles obscures convictions.

— Les chevaux sont prêts, Adar, dit Legolas, changeant de sujet.

— Bien, répliquai-je. Prends des Elfes avec toi et ramenez-les pour que chacun puisse avoir sa monture. Il est plus prudent que nous chevauchions tous que d’y aller à pied.

Mon fils inclina sa tête sur le côté.

— Je dois vous dire que certains de vos sujets ne sont pas d’accord avec cela. Ils auraient aimé pouvoir prendre leur temps tout en marchant.

Je secouai la tête.

— C’est une décision mûrement réfléchie, Ion nìn, tu le sais, rétorquai-je. Il reste bien trop de danger sur ces terres pour que nous nous permettions de ne pas être vigilants. Selon certaines journées, nous aviserons.

Il approuva ma décision avant de reprendre son chemin. Lui aussi avait des choses à faire. Je l’observai s’éloigner et je ne pus empêcher mon esprit de voyager vers ces temps reculés où il n’était encore qu’un jeune ellon.

Oui, il était temps de partir. Les Elfes vivaient dans un passé révolu. Nous n’avions plus aucune emprise sur l’avenir de la Terre du Milieu.

Mon cœur ne battait plus que pour celle qui était la réincarnation de mon épouse. Je n’avais plus que ce terrible casse-tête à résoudre. Comment vivre mon éternité avec elle si elle n’était qu’humaine ? Devrais-je rester à terre avec elle et laisser les miens prendre la mer seuls ? Ou devrais-je m’en aller en étant assez patient pour que son âme regagne enfin son enveloppe originelle ? À moins qu’elle ne soit immortelle sans que nous le sachions.

Assurément, j’avais de quoi penser pour les quelques semaines qu’il me restait à passer sur Arda.


Cerise


Mon petit déjeuner terminé, je rapportai le plateau avec la vaisselle sale à Linwë qui marmonna que je n’avais pas à m’occuper de ces basses besognes. Je secouai la tête en riant et adressai un signe de la main à mes compagnons de tablée qui firent de même. Ils avaient encore beaucoup à faire et moi aussi. Je devais me préparer pour le grand départ.

Ce fut d’un pas tranquille que je repartis en direction du talan royal. Une fois en haut des marches, je poussai la porte et découvris Lalaith à l’intérieur, en train de s’occuper de mes affaires. Je fus surprise malgré tout de la trouver ici.

— Liamarë m’a demandé de vous aider à vous habiller, dit-elle en continuant à choisir ce que j’allais porter. Ah ! Voilà qui sera parfait ! s’écria-t-elle tout en se tournant vers moi.

Je soupirai. Il fallait bien commencer par quelque chose et Lalaith semblait plutôt être une elfine sympathique. Je n’avais pas le droit de me montrer désagréable avec elle. Je n’étais pas comme cela avant… J’avais dû réapprendre à faire confiance aux Elfes que je ne connaissais pas. Depuis cette histoire avec Maeiell, je me méfiais des étrangers comme de la peste. Sans doute beaucoup trop d’ailleurs !

M’approchant d’elle, je jetai un coup d’œil à ce qu’elle avait choisi pour moi. Je sourcillai à peine devant la tenue. Avec cela, je ressemblerais à une elfine des bois sans les oreilles pointues ni la bonne couleur de cheveux. Ils étaient tous bruns à quelques variations près.

Après m’être déshabillée, je gardai toutefois mes sous-vêtements : une culotte bouffante avec une brassière que j’avais fait concevoir par la couturière du roi. J’enfilai ensuite une sorte de legging vert sombre qui ressemblait bien plus à une paire de collants très opaques mais incroyablement doux. Par-dessus, Lalaith m’aida à enfiler une robe très fluide d’une teinte vert clair. Elle était fendue sur un côté jusqu’en haut des cuisses.

— Cela vous permettra de pouvoir voyager avec plus de confort, me fit remarquer Lalaith qui avait vu la perplexité s’afficher sur mon visage.

Le tissu, aussi léger qu’aérien, retombait parfaitement sur moi. Bien qu’il fasse chaud, le vêtement possédait un col haut et tout le devant avait été brodé avec minutie. J’admirai avec intérêt quelques instants les arabesques elfiques qui se trouvaient sur les manches de mon costume. Pour finir ma toilette, Lalaith m’aida à lacer une sorte de gilet qui se mettait par-dessus la robe. Le tissu était un peu plus épais – comme une sorte de velours – et de la couleur de l’écorce des arbres. Malgré tout, je me sentais bien et je n’avais même pas chaud ! Pour finir, je récupérai une paire de bottes hautes faites du cuir le plus souple et les chaussai rapidement. Quand je fus habillée, Lalaith me conduisit devant une coiffeuse et s’occupa de ma longue chevelure. Elle passa un temps infini à concevoir des nattes sophistiquées qu’elle ramena ensuite entre elles sur l’arrière de mon crâne.

— Ainsi, vous ne serez pas gênée durant le voyage, déclara-t-elle dans un grand sourire sincère.

Je le lui rendis par politesse tout en me tournant vers elle.

— Merci beaucoup, Lalaith ! C’est très gentil à toi de t’occuper de moi, la remerciai-je tout en la tutoyant.

Cela m’avait échappée.

Elle piqua un fard ce qui me fit éclater de rire.

— Je… Non, c’est un honneur pour moi, balbutia-t-elle.

Je me ressaisis et me mis debout en même temps. Malgré tout, elle restait plus grande que moi.

— Bien, reprit-elle, je vais vous laisser, car je dois moi aussi me hâter avant le départ.

J’acquiesçai et la laissai partir avant de terminer mes bagages. Dès lors que tout fut prêt, je descendis prévenir l’un des elfes chargés de nos affaires qu’il pouvait aller les chercher. Je ne me préoccupais pas de celles de Thranduil car tout avait été préparé plusieurs jours auparavant. Je partis rejoindre le cortège qui commençait à se former un peu plus loin, quand je vis Liamarë courir vers moi, un livre à la main. Étrange, pensai-je sans trop m’en formaliser non plus.

— Cerise ! s’exclama-t-elle, je voulais te redonner ceci, mais je n’ai jamais eu le temps de le faire avant. Et ce matin, j’ai oublié de t’en parler.

Elle me tendit l’objet dans un grand sourire et j’écarquillai les yeux de surprise en reconnaissant la couverture. Comment diable avait-il atterri entre ses mains ? J’étais persuadée de l’avoir perdu pendant mon séjour à Laketown.

— Il s’agit de mon Cinquante Nuances de Grey ! Je n’arrive pas à croire que c’était toi qui l’avais depuis tout ce temps, lui dis-je en retournant le livre pour lire le résumé.

Ah ! Quel coquin, ce Christian Grey ! Il a réussi l’exploit de survivre en Terre du Milieu. Je me demandai si Liamarë l’avait lu.

— Pourquoi l’as-tu gardé avec toi ? la questionnai-je curieuse. Tu l’as lu ?

Liamarë secoua la tête en rougissant un peu. Elle avait tout de même dû en lire quelques pages vu la tête qu’elle faisait. Une idée me vint.

— Je te le prête, Liamarë. Et tu sais quoi ? Tu devrais envisager de le faire lire à Dagnir. Je suis certaine qu’il y trouverait quelques idées intéressantes pour égayer vos soirées d’hiver.

L’elfine secoua la tête, plus écarlate que jamais. Et elle voulait me faire croire qu’elle ne l’avait pas lu ?

— Je ne peux pas Cerise, il est à toi et…

— Tu me le rendras quand nous nous reverrons. D’accord ? la coupai-je

Elle finit par opiner avant de me prendre dans ses bras. Je lui tapotai l’épaule, refusant de me mettre à pleurer. Je savais que nous ferions un bout de chemin ensemble, mais j’avais très bien compris qu’elle nous éviterait, Thranduil et moi. Les adieux n’étaient pas une coutume chez les Elfes.

Je la regardai partir avec tristesse vers le groupe d’elfes qui portait un étendard aux couleurs de la nouvelle colonie de l’Ithilien. Beaucoup de Nandor du royaume de Thranduil avaient décidé de poursuivre leur vie en Terre du Milieu, repoussant le moment fatidique où ils devraient prendre, quoiqu’il advienne, la mer.

Me tournant vers notre propre troupe, je remarquai que nous étions moindres. La plupart des Elfes appartenant à la proche maison du roi avaient décidé de le suivre. Des elfes sylvestres qui portaient en eux ce sang Sinda et qui rêvaient de découvrir la terre de leurs ancêtres. Je ne me souvenais plus de leur nom, mais ce n’était pas grave. Dagnir n’était pas là pour me gronder d’avoir oublié la moitié de ses leçons soporifiques.

J’en étais là de mes réflexions quand j’aperçus Legolas en compagnie de Tamril, Finlenn et d’autres elfes de la garde royale. Ils ramenaient avec eux des chevaux auxquels ils parlaient doucement. Legolas se détacha du groupe pour venir vers moi, un grand sourire aux lèvres. Je reculai d’un pas. Je n’aimais pas ce qui allait arriver, j’avais un mauvais pressentiment.

— Ce cheval ne mord pas, au moins ? dis-je d’un ton peu amène à l’Elfe qui s’arrêta devant moi.

Il m’adressa un clin d’œil avant de murmurer quelque chose à l’oreille de l’équidé qui piaffa d’impatience.

Oh ! Non. Je n’aimais pas du tout cela.

— Comme vous l’avez compris, Cerise, cette magnifique jument est pour vous. Un cadeau de mon père.

Il lui caressa l’encolure et lui fit faire quelques pas supplémentaires vers moi.

Je reculai prudemment. À la vérité, j’avais peur de ces animaux depuis le jour où j’avais eu un accident de poney quand j’étais petite. Ma tête s’en souvenait encore puisque j’avais gardé une très vilaine cicatrice sur le cuir chevelu. Heureusement pour moi, j’avais tellement de cheveux qu’elle ne se voyait pas du tout.

— Je suis désolée, mais je n’aime pas votre étalon, répondis-je catégorique.

Il éclata de rire.

— C’est une femelle et non un mâle, objecta-t-il entre deux gloussements. Elle s’appelle Douce Étoile et je vous jure qu’elle sera docile si vous vous y prenez bien.

Je croisai les bras sur ma poitrine. Depuis cet accident de poney, je n’étais plus jamais remontée sur l’une de ces bestioles, alors sur un cheval, il ne fallait même pas y songer ! La seule chose sur laquelle j’avais grimpé, et avec réticence, était un scooter à trois roues.

— Legolas, marmonnai-je, je ne sais pas monter à cheval. Je marcherai, cela ne me fera pas de mal.

À ces mots, il me contempla l’air désorienté. Assurément, il avait du mal à croire ce que je venais de lui avouer.

— Mais enfin ! s’écria-t-il. Comment faisiez-vous pour vous déplacer dans votre monde ?

— C’est facile, déclarai-je en me regardant les ongles des mains, je prenais les transports en commun : le bus, le métro… Ou la voiture quand un collègue voulait bien me prendre avec lui.

Il cligna plusieurs fois des yeux et je compris que je l’avais perdu. Mais son égarement ne dura pas, car il revint à la charge.

— Pourquoi ne pas nous l’avoir dit avant ? Je vous aurais montré comment faire, Cerise.

Mais surtout pas ! pensai-je avec horreur. C’était déjà suffisant aujourd’hui. Et puis il n’allait pas me forcer à grimper sur ce truc quand même ?

— Mais laissez-moi tranquille avec votre maudit canasson ! m’offusquai-je, sentant la colère me gagner. Je pensais que nous prendrions un carrosse pour nous déplacer ou que nous irions à pied.

Legolas se passa une main sur le visage.

— Je ne sais pas ce qu’est un « carrosse », répondit-il. Enfin, nous allons voir comment vous vous débrouillez.

Mais c’est qu’il ne perdait pas le Nord, celui-là !

Sans attendre mon consentement, il me prit le bras et m’emmena presque de force devant le cheval qui me scrutait avec méfiance.

Si tu savais, dis-je mentalement à la bestiole qui me reniflait avec une sorte de mépris. Moi, les tas de viande de ton espèce je les aime saignants avec une montagne de frites.

À ce souvenir, un sourire carnassier assez effrayant, déforma mon visage. Sauf que ce traître de Legolas profita de cet instant pour me hisser sur la bête qui piétina de peur en me voyant et avança brusquement, si bien que je me retrouvai l’arrière-train en l’air, vautrée sur son dos.

Je couinai de frayeur en tentant de me raccrocher à ses flancs, sans succès.

— Au secours ! balbutiai-je, je vais tomber !

Legolas, voyant que je n’en menais pas large, tenta de me rattraper mais Douce Étoile, qui aurait dû s’appeler la Créature de Satan, se cabra et m’envoya à terre. J’atterris lourdement sur les fesses. Saleté de bestiole ! Je l’insultai copieusement tandis qu’un autre Elfe se mettait à rire à gorge déployée. Relevant la tête, j’allais incendier l’impudent quand je reconnus Finlenn. Il me toisait, les bras croisés, le regard amusé.

— Vous n’êtes vraiment pas douée comme humaine, se moqua-t-il en me jaugeant de la tête aux pieds. Et en plus, vous êtes toujours aussi vulgaire.

Il nous planta là sans que j’aie le temps de lui rétorquer quoi que ce soit d’avisé. Pourtant dans ma tête, j’avais toujours la bonne répartie, trois heures plus tard. Un jour ce sale type me le paierait cher. Il ne m’avait jamais vraiment appréciée. Je le savais, mais quand même, j’aurais pu me faire mal.

— Allez-vous bien, Cerise ? s’inquiéta Legolas qui m’aida à me relever.

— Oui, dis-je tout en frottant mon postérieur endolori. Il n’y a que ma dignité qui en a pris pour son grade. Mais dites-moi, n’auriez-vous pas au moins une selle ? demandai-je avec espoir.

Le fils de Thranduil secoua la tête, l’air navré.

— Nous montons à cru pour faire corps avec le cheval, m’expliqua-t-il. C’est un honneur qu’il nous fait. Vous devriez être plus gentille avec Douce Étoile. Vous verrez, elle sera ravie de faire ce voyage avec vous.

Je n’en étais pas si certaine que cela. Cependant, je lui fis confiance et au bout d’un moment, j’arrivai à avancer au petit trot sans tomber. Toutefois, je n’étais pas rassurée pour autant. Ma nouvelle compagne non plus.

Legolas rejoignit sa propre monture qu’il enjamba avec une agilité surprenante qui me fit pousser un sifflement admiratif.

— Mon père ne devrait plus tarder, déclara-t-il sans relever le manque d’élégance de mes manières.

Et effectivement, quelques instants plus tard, le roi fit son apparition. J’écartai les yeux, éblouie, et ma bouche s’assécha dangereusement. Thranduil était… Je n’avais pas de mot assez fort pour décrire la magnificence qu’il dégageait tout en s’avançant fièrement vers nous. Il montait un destrier plus grand que n’importe quel autre. La robe du cheval était blanche, presque argentée. Quant à Thranduil lui-même… Ses cheveux étaient presque libres de toute entrave sauf deux longues mèches ramenées sur le devant et qui tombaient sur son torse : une partie de ces dernières avait été passée dans des bijoux en forme de cylindres argentés. Ses mains portaient ses bagues habituelles et c’est avec surprise que je découvris les bijoux qui ornaient avec délicatesses ses oreilles ; de magnifiques gemmes aussi lumineuses que les rayons de lune. Une imposante couronne faite de branches et de fleurs lui ceignait l’arrière du crâne. Quant à sa tenue, il avait revêtu une longue tunique argentée ; à la mode des Elfes Sindar de Doriath, m’avait-il appris un jour. Cette dernière était agrémentée de plusieurs broderies elfiques faites d’une nuance un peu plus sombre et par-dessus, il portait son traditionnel manteau d’apparat de couleur rouge sombre.

Une chose me chagrina toutefois, ce qui me permit aussi de ne pas soupirer bêtement comme toutes les elfines présentes autour de moi. J’aurais parié que sa monture aurait été différente, plus spectaculaire et je savais ce qui m’avait induite en erreur. Une idée saugrenue venant de ma chère Terre tout court : je l’avais imaginé monter un élan. Une bestiole immense.

— Que vous arrive-t-il, Cerise ?! me héla-t-il sur un ton terriblement protocolaire qui me déplut tout de suite.

Il était en représentation royale, compris-je, mais j’avais envie de l’asticoter un peu.

— Oh rien, votre Majestueuseté – ce mot ne voulait rien dire et j’étais certaine de l’avoir vu sourciller en l’entendant ! Il savait d’avance que je préparais un mauvais coup.

— Ce mot n’existe pas, Melda Heri, répondit-il sur un ton plus doux.

Ah, non, mon pote, tu ne m’auras pas avec de gentils surnoms affectueux. Melda Heri, m’avait-il appris des mois plus tôt, était du Kenya. Cela voulait dire Dame bien-aimée. C’était devenu mon petit surnom, en quelque sorte. C’était toujours mieux que « Pupuce » (beurk) ou bien encore « mon petit poussin d’amour » (double beurk).

— Oui, je sais bien, tout comme le renne ou l’élan que j’aurais voulu vous voir monter, lui répondis-je, acerbe. Cela aurait été drôle. Je me serais moquée de vous, j’aurais même ri à gorge déployée et cela aurait fait mon bonheur pendant cinq minutes. Sincèrement, Thranduil, vous manquez d’originalité.

Mon cher roi gloussa, oui, il gloussa ! La bouche fermée en plus, tout en me contemplant avec amour. Oh, Mon Gieu, je vais défaillir !

Melda Heri, reprit-il, le dernier élan ayant servi de monture au roi de la forêt était celui de mon père et il repose dorénavant avec tous ses ancêtres.

— Avouez que vous l’avez mangé ! ne pus-je m’empêcher de lui dire pour le taquiner encore un peu.

Il m’observa d’un air choqué.

— Parfois, je ne vous comprends pas, Cerise.

Il s’approcha de moi, me contempla de la tête aux pieds, puis il fit demi-tour pour se poster en tête du cortège. Il leva la main en l’air avant de dire quelque chose à Induil qui donna le signal pour partir. Je n’avais pas prêté attention, mais tous les Elfes étaient fin prêts à quitter un endroit qu’ils avaient connu une grande partie de leur éternité. J’y avais seulement séjourné deux ans et pourtant, je sentis mes yeux s’embuer à l’idée de quitter cette partie de la forêt pour toujours.

— Allons, Cerise, m’encouragea Legolas qui arriva à ma hauteur, tout va bien se passer.

— C’est étrange, dis-je, mais vous m’avez déjà dit cela il fut un temps.

— C’est exact, répondit-il, et je vous le redirai aussi souvent que vous aurez besoin de l’entendre, ma jeune amie.

Il inclina légèrement la tête en portant sa main à l’emplacement où se trouvait son cœur.

Lui aussi était très beau. Et sans doute trop gentil pour son propre bien. Sans faire attention à ce que je faisais, je donnai un coup de talon malencontreux dans le flanc de ma jument qui accéléra aussitôt. Ne m’y attendant pas, je tentai de me raccrocher à sa crinière tout en serrant mes cuisses contre elle. Malheureusement pour moi, Douce Étoile se cabra et m’envoya dans les roses. Je fis le plus beau vol plané que la Terre du Milieu ait vu depuis au moins deux millénaires, voire plus si affinités. Parce qu’il était certain qu’il n’y avait qu’une seule imbécile ici pour ne pas savoir monter à cheval. Et c’était moi.

Bien sûr, cette fois, je me retrouvai à plat ventre, la bouche pleine de terre.

— Bon sang ! m’exclamai-je en recrachant ce que j’avais avalé.

Cette sale bête venait de me faire mordre la poussière ! Dans le sens le plus littéral du terme. Je pouvais mourir de honte maintenant ! Je me sentais tellement minable que je restai la tête dans la verdure attendant que les Elfes m’aient tous oubliée. Je voulais mourir, là tout de suite. Malencontreusement cela n’arriva pas. Je sentis quelqu’un me redresser en m’attrapant sous les aisselles avant que l’on m’asseye délicatement tout en vérifiant que je n’étais pas blessée.

— Cerise ! s’inquiéta l’Elfe de ma vie qui avait eu l’extrême bonté de descendre de son preux destrier pour venir à mon aide. Vous sentez-vous bien ? Avez-vous mal quelque part ?

Il me palpa les côtes, le bassin, les jambes, et je l’arrêtai avant qu’il ne décide de me déshabiller devant tous ses gens.

— Je vais bien, Thranduil, le rassurai-je la voix remplie de terre et d’amertume… Mais surtout de terre.

— En êtes-vous certaine, vous êtes toute pâle ! objecta-t-il.

Je hochai la tête avant de me relever et de m’épousseter. Il me tendit une gourde pleine d’eau que je pris et bus de bon cœur avant de la lui rendre.

— Ma dignité en a pris un coup pour la seconde fois, marmonnai-je sans le regarder, mais j’y survivrai.

Il repoussa mes cheveux vers l’arrière de mes épaules et soupira.

— Savez-vous chevaucher, Cerise ? me demanda-t-il sombrement.

Je hoquetai de rire.

— Parce que vous croyez vraiment que si j’avais su monter sur ce stupide canasson, je me serais retrouvée dans cette situation ?

Je me passai les deux mains sur le visage. Je vivais un enfer.

Thranduil me pressa gentiment le bras avant d’appeler son fils.

— Legolas, peux-tu monter avec Cerise ?

— Bien sûr, Adar, rétorqua ce dernier avant de descendre de sa propre monture qu’il confia à un autre Elfe.

Il récupéra Douce Étoile, s’installa sur elle puis Thranduil m’aida à grimper devant son fils.

— Vous ne risquez rien avec lui, dit Thranduil avant de rejoindre son étalon.

Nous pûmes enfin nous mettre en route. Rassurée de voir que je ne serais plus, pour le moment, la risée de notre joyeuse petite troupe, je pris appui contre Legolas qui pouffa.

— Je ne suis pas votre siège, Cerise, fit-il amusé.

— Allons, répliquai-je, je suis sûr que c’est la première fois que vous vous retrouvez à devoir jouer les chauffeurs pour quelqu’un.

Il se mit à rire franchement.

— Je commence sincèrement à penser que vous êtes de la même famille ! s’exclama-t-il d’une voix joyeuse.

— De la même famille que qui ? demandai-je curieuse.

— Que celle de mon ami Gimli ! répondit-il d’une voix un peu plus aiguë. Vous êtes aussi à l’aise sur un cheval que lui. Et pour votre gouverne, lui aussi s’est retrouvé à chevaucher avec moi, mais il prenait bien moins de place que vous.


Thranduil


Le départ avait été chaotique et je m’en voulais de ne pas avoir vérifié que Cerise savait monter à cheval. Il était vrai que très peu de gens en Terre du Milieu ne le savaient pas. De plus, Cerise étant la réincarnation d’Elenna, j’avais cru que cela serait acquis. Bien sûr, j’aurais dû me douter que cela ne se passerait pas du tout comme je l’imaginais. Elles étaient si différentes toutes les deux. L’une avait été une elfine aussi douce que secrète et craintive et l’autre, une humaine pleine de vie aussi pétillante qu’exubérante. Parfois, je me disais que j’aurais aimé qu’elle me revienne avec un mélange des deux tempéraments.

J’admirai une dernière fois ce paysage familier et respirai pleinement l’odeur de cette forêt qui nous avait chéris en son sein pendant des millénaires. Je pouvais entendre les chants des arbres et des pierres qui nous entouraient. Ce n’était pas un triste instant, juste les adieux d’une vie sur laquelle nous n’avions plus aucune prise.

À mes côtés se tenait une partie de ma garde rapprochée dont faisaient partie Finlenn et Tamril. Nous avions convenu qu’aucun des nôtres ne marcherait pour ce long périple. Bien que la Terre du Milieu soit plus sûre qu’elle ne l’ait jamais été depuis longtemps, il restait encore des dangers épars, tapis dans les recoins sombres que nous ne pouvions prévoir. Au vu de notre nombre réduit, j’avais envoyé Legolas ainsi qu’une congrégation d’Elfes se rendre au Rohan pour leur emprunter des montures. Notre repli dans les cavernes au troisième millénaire ne nous avait pas autorisés à y faire vivre des chevaux. Ces derniers avaient besoin d’espace et de liberté. Mon fils avait donc pris les choses en main, connaissant parfaitement le Roi des Rohirrim. Legolas avait ce don de se faire des amis aux quatre coins du monde. Mon cœur de père se gonfla de fierté et se serra aussi en même temps quand je me souvins des horreurs que j’avais proférées après la mort de sa pauvre mère.

Nous n’en avions jamais reparlé. Trop fier, trop orgueilleux, je n’avais jamais su m’excuser de vive voix. Les propos que j’avais eus, sous l’horreur de la perte de celle que j’aimais le plus au monde, avaient dépassé de loin ce que mon cœur ressentait à son égard. J’étouffai un rire de dérision. Je déformais la vérité. Ma mémoire d’Elfe se montrait de plus en plus sélective. Sur le coup, je lui en avais voulu, vraiment. Quand j’étais revenu à moi, je m’étais rendu compte de l’injustice de mon attitude. Depuis, je vivais avec ce coup de poignard que je lui avais asséné et qu’il avait supporté sans broncher. Je savais que je l’avais cruellement blessé. Mais je l’aimais, je ne voulais pas le perdre lui non plus alors, j’avais fait amende honorable au fil du temps. J’avais…

Une main se posa sur mon épaule. J’inclinai la tête pour voir son regard pénétrant se poser sur moi.

— Adar, commença-t-il en sindarin, je vois où vous mènent vos sombres pensées. Vous avez toujours cette tête-là quand vous songez aux malheurs qui nous ont accablés. Nous en avons brièvement discuté au cours de ces derniers siècles. Je vous comprends, je vous ai compris, rectifia-t-il le regard plus doux.

Je lui adressai un sourire reconnaissant avant de jeter un coup d’œil à ma chère petite humaine qui somnolait tranquillement contre lui. J’émis un ricanement. Elle n’en perdait pas une. Voyant que je m’étais éloigné du cortège principal, je donnai un coup de talon dans le flanc de Vif Argent et nous galopâmes pour revenir en tête.

Au même instant un cri strident nous fit tous sursauter de concert. Je tournai vivement la tête vers le bruit et mon cœur rata un battement. Cerise se tortillait dans tous les sens tandis que Legolas lui chatouillait les côtes. Je fronçai les sourcils. Je n’aimais pas ce que je voyais. Et pourquoi mon fils agissait-il comme un enfançon au grand jour, et ce devant tous nos gens ? Des gloussements et des rires étouffés parvinrent jusqu’à mes oreilles et j’avisai trois elfines qui se retenaient à grand-peine pour ne pas éclater de rire. L’une d’elles croisa mon regard peu amène et eut un hoquet de surprise avant de se reprendre.

— Seriez-vous bien aimable de nous faire partager votre hilarité ? ordonnai-je entre mes dents serrées.

L’elleth cligna des yeux plusieurs fois avant de baisser la tête, l’air contrit.

— Veuillez nous pardonner, Votre Majesté. Dame Cerise s’est endormie tandis que notre prince lui expliquait comment rester stable sur sa jument.

Elle s’arrêta le temps d’étouffer un nouveau gloussement.

— Alors le prince lui a pincé les côtes pour la réveiller.

Je leur adressai un soupir dédaigneux avant de rejoindre Finlenn qui secouait la tête, l’air navré. Je levai la main pour l’empêcher de dire quoi que ce soit. Je n’étais pas d’humeur à l’entendre.

.

.

Tandis que nous avancions sous le chant des miens, accompagné de la douce mélodie des oiseaux qui virevoltaient tout autour de nous, un grincement terrible me blessa cruellement les oreilles. Nous fûmes plusieurs à nous retourner en provenance de cet horrible bruit pour nous apercevoir qu’il s’agissait de Cerise qui chantait à tue-tête. Je plaignis de tout mon cœur Legolas qui devait la supporter, étant sur le même cheval qu’elle.

— Si elle ne sait pas chanter, pourquoi chante-t-elle ? demanda Finlenn, dont l’agacement transparaissait dans le ton de sa voix.

— Elle aime cela, grognai-je, fataliste.

— Eh bien moi, je trouve qu’elle ne se débrouille pas si mal, déclara Tamril le menton révélé en signe de défi.

Je l’observai à la dérobée et compris qu’il était en froid avec Finlenn. Nous ne l’avions guère entendu depuis que nous étions partis.

Secouant la tête, je me retournai pour faire face à la nature. Il faisait beau en ce jour de départ, les Valar nous souhaitaient un bon voyage à leur manière.

Tout aurait été parfait si je n’avais pas omis de dire à ma chère amie de se taire, pour le bien de tous. Ce voyage promettait tout sauf la tranquillité tant recherchée par les miens ! Cela ne présageait rien de bon pour la suite qui s’annonçait plus périlleuse qu’espéré.


Tamril


Nous étions partis et je dénombrais les jours qui nous sépareraient des adieux avec notre roi. J’aurais dû en être affecté, mais une fois ma décision prise de rester auprès de Cerise, cela n’avait plus eu lieu d’être. C’était mal, une part de moi se rebellait contre cette pensée mais je la voulais pour moi seul. Je réfrénais depuis trop longtemps mes sentiments pour elle. Nous étions amis et de fait, nous nous voyions assez souvent, mais… Elle appartenait au roi. Et le roi m’agaçait. Tout le monde ou presque était persuadé qu’il avait retrouvé son épouse morte en Cerise mais ce n’était pas mon cas. Notre reine était bien plus douce, bien plus… passive et craintive que ne le serait jamais Cerise, et ce n’était qu’un infime détail. Elenna et Cerise n’avaient simplement aucun point commun. Enfin si, un seul : l’amour du roi. Mais ce n’était pas Cerise qu’il aimait, juste l’illusion d’une reine qui n’était justement pas ma chère petite mortelle.

Depuis le procès, la vie avait coulé, aussi douce que la plus onctueuse des liqueurs. J’avais dû patienter et j’étais prêt à attendre encore, ce n’était pas un problème. Cependant, plus le temps passait et plus j’avais l’intime conviction que Cerise finirait par me voir. Enfin, je l’espérais !

— Arrête de ruminer, Tamril, et garde un œil ouvert ! me tança durement Finlenn.

Je grognai sous son ordre.

Lui et moi étions en froid depuis quelque temps. Il voulait que je cesse de me morfondre auprès d’une humaine qui, selon lui, n’avait aucun intérêt. Elle appartenait au roi alors je devais l’oublier. Je m’étais emporté contre lui et nous en étions venus à nous menacer. J’avais lu la déception sur le visage de celui qui m’avait en partie tout appris. J’avais par la même occasion compris que j’étais trop gentil, trop idéaliste. Si je voulais que les choses changent, j’allais devoir y mettre du mien.

C’est avec cette idée en tête que j’avançais vers cette nouvelle destinée pleine de promesses savoureuses. En attendant, c’était vrai que Cerise chantait affreusement mal et je dus prier les Valar et Eru lui-même pour supporter cet assaut musical sorti tout droit des enfers de Morgoth. Mais cela, jamais je ne leur avouerais.

— La voix de Dame Cerise n’est pas si insupportable que cela, redis-je haut et fort pour me faire entendre.

Mes paroles ne me valurent que les regards étonnés, voire sidérés de mes congénères qui souffraient en silence.

Je venais de proférer le mensonge le plus grossier de toute l’histoire de la Terre du Milieu et je n’avais même pas honte.

À suivre


Annotations

* La soleil et le lune. L’une est une fleur et l’autre un fruit.

* Navaer : Adieu en sindarin

* Naneth : mère en sindarin

* Adar : père en sindarin

* Irmo : le Vala maître des songes. On l’appelle aussi Lórien.

* Mithrandir : un autre nom de Gandalf, ici il s’agit de la version sindarine.

* Melda Heri : Littéralement Dame/Reine bien aimée/adorée en quenya

* J’aime les chevaux, mais pas dans une assiette comme Cerise. Je serai un peu comme Legolas. Je rassure donc les lecteurs de cette histoire aucun animal n’a été maltraité.

* De nouvelles aventures attendent Cerise et les Elfes. Un voyage épique (enfin je l’espère) qui nous fera voyager en Terre du Milieu. Toutes les références sur le temps du voyage, les noms des différents territoires, etc., ont été minutieusement recherchés dans les atlas de la Terre du Milieu, mais j’y reviendrai au fur et à mesure.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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