21. Prologue – Vers une autre vie

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Prologue

Vers une autre vie

Au-delà des cercles d’Arda se trouvait une île merveilleuse sur laquelle vivaient un roi et une reine aimés et vénérés de tous. Pendant longtemps, le couple ne put concevoir d’enfant. Ce grand bonheur leur était interdit. Cela ne les empêcha pas d’être heureux et de profiter de ce qu’ils avaient déjà. Pourtant, il fut un jour où la Reine voulut elle aussi connaître la maternité. Son désir d’être mère devint plus fort que la simple joie d’être adorée des siens. Elle y pensait à chaque seconde qui passait, devant chaque étoile qui scintillait. Elle pria donc le père de toute vie, celui que l’on appelait Eru ou Ilúvatar, de bien vouloir lui accorder le droit d’avoir un enfant.

Elle dut attendre sept jours durant la réponse à son impétueuse requête. Sept jours durant lesquels elle s’appliqua à être la meilleure reine qui soit.

C’est ainsi que naquit, un an plus tard, la petite princesse de leur royaume. Elle était aussi blonde que sa mère était brune. En grandissant, on la nomma Lena, un hommage envers la douce et belle Elenwë qui avait disparu d’Arda des siècles plus tôt.

Comme une sorte de miroir, la princesse Lena ressemblait beaucoup à Elenwë. Avant que cette dernière ne quitte ce monde, chacun s’était attendu à ce qu’elle devienne une des suivantes de la grande Varda, mais cela n’advint jamais. La belle Elenwë n’était pas revenue, causant un chagrin immense à son époux, le prince Turgon, et à ceux de leur clan.

La mère de Lena en avait conçu elle-même un très grand regret car Elenwë était appréciée de tout le royaume. Elle était donc heureuse que sa fille lui ressemble tant.

Lena devint vite une enfant aussi belle qu’adorable. Tout le monde l’aimait et elle aimait tout le monde, bien qu’elle eût une préférence pour Ashräm et sa tante Anna. Lena adorait les végétaux et plus particulièrement ce grand arbre qui se trouvait dans les jardins de la sœur de sa mère. Elle s’y rendait dès qu’elle en avait l’occasion.

Personne ne lui refusait jamais rien, car tel était son pouvoir sur autrui.

oO§Oo

Quelques oiseaux chantaient tout en virevoltant autour d’un très grand arbre au feuillage d’un vert éclatant. Au bout de chaque branche pendaient de magnifiques fruits couleur rubis. Se tenait à son pied une toute petite fille aux joues rougies par trop de gourmandise, ce qui lui donnait un air espiègle et frondeur. Sa blonde chevelure qui descendait à ses chevilles retenait la lumière du soleil comme si elle en était le réceptacle vivant. Levant les yeux au ciel, l’enfant les protégea de la lumière vive. Il faisait un temps magnifique et le ciel était encore plus bleu que les longues tuniques que portait habituellement son père.

Elle sautilla plusieurs fois sur place en tapant des mains avant de se retourner pour admirer le vaste champ dans lequel elle se trouvait. Ce dernier était immense à son échelle. Il était parsemé de tant de fleurs et de plantes qu’elle ne savait plus où donner de la tête. Quant à l’herbe verte, elle était aussi douce et parfumée que son lit de plume à elle. La petite fille se passa une main sur la bouche avant d’émettre un petit rire satisfait. Elle avait vu une personne s’approcher et l’avait reconnue sans peine. Il s’agissait d’Anna.

Anna était jolie avec ses longs cheveux de la même couleur que la terre. Elle était toujours bien vêtue et ce jour-là, elle portait une magnifique robe verte. Sa tante était une belle personne, constamment gentille et pleine de douceur. Lena espérait un jour devenir comme Anna. Elle aussi s’occuperait des plantes et des arbres. Ainsi, elle pourrait manger tous les fruits qu’elle aimait sans être grondée. En constatant ce qu’elle venait de penser, Lena gloussa avant de détaler comme un lapin pour se jeter dans les bras tendus qui n’attendaient qu’elle.

— Lena, mon enfant ! Tu as encore mangé trop de cerises, la réprimanda sa tante dans une colère feinte.

La fillette cacha son visage dans le cou de la femme et respira très fort son doux parfum d’agrumes.

— C’est parce que je les aime, murmura-t-elle d’une voix contrite.

Son comportement fit rire Anna qui lui plaqua un baiser sonore sur la joue.

— Tu es incorrigible, tu ressembles tellement à mon époux quand tu agis ainsi, s’amusa sa tante.

Lena acquiesça. De tous ses oncles, le mari d’Anna était son préféré. Parce qu’il jouait beaucoup avec elle et qu’en plus, il était vraiment très drôle. Et puis, elle le trouvait très beau avec sa douce barbe rousse et son sourire rassurant.

Lena se laissa bercer par les pas d’Anna et soupira de déception quand elle comprit que sa tante la ramenait à leur logis. La maison bâtie de bois, de pierre et de chaume comportait trois étages et comptait plusieurs grandes pièces. Elle avait été entièrement conçue par son oncle. Pourtant, c’était à l’extérieur que sa tante aimait passer le plus clair de son temps. En plus de la bâtisse, il y avait un immense bosquet juste à côté duquel se trouvait une petite estrade de marbre. Parfois, Lena venait espionner Anna quand cette dernière s’y rendait. Elle l’écoutait chanter pendant d’interminables heures. Et puis il y avait le grand jardin qui avait la préférence de la petite Lena. C’était Anna elle-même qui l’avait aménagé et c’était grâce à elle que les fleurs, les plantes et le grand arbre plein de fruits étaient si beaux.

Lena était toute jeune, elle n’avait pas encore tout à fait cinq ans, mais son intelligence et sa vivacité d’esprit lui conférait un air plus mûr.

Quand elles furent à l’intérieur, Lena partit jouer dans la pièce de vie sans demander son reste tandis que sa tante restait sur le seuil de la porte. Un visiteur ne tarda pas à se présenter à elle.

Tous deux se rendirent dans le salon et chacun admira l’enfant qui s’amusait seule.

— C’est une magnifique petite fille qui deviendra plus tard une belle jeune femme, déclara Anna à son invité.

Ce dernier se tourna vers Lena qui était en train de jouer près de la cheminée avec des petites figurines en bois. Il la contempla un moment, un léger sourire se dessinant sur le coin de ses lèvres pleines.

Le nouveau venu était très imposant et sa longue chevelure blonde aux étranges reflets rouge sang était coiffée en une lourde natte ramenée contre son torse. Son visage était loin d’être ordinaire et le cœur d’Anna se chargeait toujours de peine mêlée à de la colère, en se souvenant comment cela lui était arrivé.

Un passé aussi terrible que douloureux. Jamais elle ne pourrait oublier les circonstances qui lui avaient valu de tels stigmates.

Tout le côté droit de la figure de l’homme ressemblait à un vaste champ de bataille. De grandes cicatrices partaient de son front et s’entremêlaient jusqu’à son cou. Son œil droit, également mutilé, était aveugle. Malgré tout, son sourire était sincère et son regard attendri pour l’enfant qui s’amusait seule. Mais Lena n’était pas dupe et voyait plus que ce qu’elle ne montrait.

— Il est temps que je la ramène chez nous, déclara-t-il tout en revenant à la jeune femme.

Cette dernière hocha la tête.

— Lena, ma petite chérie ! Viens ici, l’interpela Anna.

La fillette se retourna vers eux sans se presser et rangea ses jouets dans un coffre mis à son intention dans un coin de la vaste pièce. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû mais elle avait tout entendu. Elle était un peu triste de quitter son oncle et sa tante avec qui elle avait passé du temps, mais elle allait revoir son père et sa mère. Une joie éclatante fit pétiller son cœur d’allégresse à cette pensée. Elle adorait écouter sa maman chanter, et ses cheveux brillaient encore plus fort que la voûte céleste.

Une fois devant les deux adultes, elle observa avec affection l’homme qu’elle admirait plus que tout puis elle leva les bras vers lui et attendit.

— Allons, Lena, lui dit-il, tu as passé l’âge que je te porte dans mes bras. Tu n’es plus un bébé, ajouta-t-il avec un gloussement peu convaincant.

La fillette recourut alors au meilleur moyen qu’elle connaissait pour le faire céder, en le regardant d’un air malheureux. Elle savait qu’il n’y résisterait pas.

Ce qui fut le cas quand, avec un soupir exaspéré, il la recueillit entre ses bras puissants. Satisfaite, et sous les rires d’Anna, elle se frotta sans vergogne contre sa poitrine tout en fermant les yeux. Elle était si bien lovée contre lui et il sentait si bon.

Une odeur aussi rassurante qu’enivrante pour la petite fille qu’elle était.

— Je t’aime, mon Ashräm, marmotta-t-elle tout en lui donnant un gros baiser mouillé sur la joue.

Il secoua la tête, incapable de se retenir d’éclater de rire.

— Tu es incorrigible, petite Aranel*, tu sais très bien que je ne peux rien te refuser quand tu agis ainsi. Un jour, tu signeras ma perte, termina-t-il un peu plus sombrement.

Anna les observa tandis qu’ils partaient. Le sourire qui illuminait ses traits à leur départ se fana et ses yeux s’assombrirent. Humant l’air, elle se fit la réflexion que même ce havre de paix pourrait devenir le théâtre d’atroces cauchemars. Sortant à son tour, Anna se rendit dans son sanctuaire. Le temple se trouvait caché derrière un fourré, en périphérie de  son terrain. Aucun être vivant ne pouvait y accéder à l’exception d’elle-même. L’intérieur était pourvu d’une seule pièce sans toiture et sans fenêtre. On pouvait voir les rayons du soleil filtrer à travers, éclairant le sol de pierre. Les yeux d’Anna, d’un vert luminescent, se portèrent vers le ciel, puis elle leva les bras et entama une prière. La nature avait besoin d’être apaisée, elle-même se sentait bien trop tendue.

Pendant qu’Anna chantait, aussi incroyable que cela puisse être, la petite Lena ressentit chaque vibration du chant et se mit à fredonner à son tour, à moitié endormie entre les bras de son protecteur.

Un spectateur attentif aurait pu constater que tout autour d’eux, les herbes et les fleurs s’étaient mises à pousser. Car tels étaient les bienfaits des chants d’Anna.

oO§Oo

Trois années s’écoulèrent durant lesquelles la petite Lena continua de grandir sous les regards attentionnés de sa grande et merveilleuse famille. Elle passait beaucoup de temps chez Anna et Lee quand ses propres parents étaient trop pris par leurs tâches pour s’occuper d’elle. Parfois, elle allait aussi chez son autre tante, mais c’était chez Anna qu’elle se sentait le mieux. Elle adorait jouer près du grand arbre qui donnait des fruits si délicieux quand il faisait beau.

« Aipio », lui avait appris Ashräm, un jour où elle voulut connaître le nom de cet arbre fruitier.

Le jeune homme passait lui aussi beaucoup de temps avec elle. Ils étaient inséparables. Où Ashräm se rendait, Lena le suivait. Elle le considérait comme une sorte de grand frère très protecteur, même s’ils n’étaient pas du même sang. Elle avait été triste et avait pleuré quand il le lui avait dit. Mais cela ne les empêchait pas de s’aimer comme une véritable famille. Et ils l’étaient. Ashräm habitait déjà depuis longtemps au palais au moment de la venue au monde de Lena. Elle n’était encore qu’un nouveau-né quand il était tombé sous son charme et, dès lors, il ne l’avait plus quittée.

Après une terrible guerre qui avait décimé sa famille, Ashräm était devenu orphelin. Il fut recueilli alors qu’il n’était encore qu’un enfant par le roi et la reine. Ces derniers s’étaient occupés de lui personnellement et l’avaient formé. Avant que la petite fille ne naisse, il était entré au service du roi. Mais depuis, il passait tout son temps avec l’enfant. Elle était devenue la personne la plus précieuse de son existence. Sa raison de vivre.

Quand le trouble vint hanter de nouveau le royaume, les parents de la petite princesse hésitèrent à l’envoyer ailleurs pour la protéger. Ashräm appréhendait ce jour et il pria pour que les noirs desseins de leur ennemi, le frère du roi, ne viennent pas compromettre la tranquillité de leur vie à tous.

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De nombreux siècles auparavant, alors que lui-même n’était pas encore né, le frère du roi avait tenté de prendre le pouvoir à tout prix et cette tentative s’était soldée par un échec. Depuis, il séjournait dans une prison qui se trouvait au-delà de leur île. Malheureusement, cela ne l’empêchait pas de continuer à fomenter des plans par l’entremise de ses partisans, qu’ils soient sur Arda ou d’ailleurs.

Le grondement orageux se faisait de plus en plus proche, ce qui n’était pas pour rassurer les souverains.

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Inconsciente des évènements qui se tramaient tout autour d’elle, Lena ne vit pas l’ombre étendre sa noirceur. Comment l’aurait-elle pu à un âge aussi tendre ? Son destin allait s’en retrouver bouleversé à jamais sans qu’elle connaisse véritablement les raisons. Nonobstant, ses parents avaient pris le temps de la préparer à ce jour s’il devait survenir. Ils lui avaient expliqué dans les grandes lignes ce qu’ils attendaient d’elle tout en lui épargnant le pire pour ne pas l’effrayer. Elle était si petite. Moins elle en savait et mieux ce serait, pensaient-ils, troublés par les sentiments contradictoires qui les animaient.

Le roi et la reine avaient le cœur serré. D’un côté, ils s’étaient préparés à abandonner leur enfant si la situation empirait ; de l’autre, ils ne pouvaient s’y résoudre.

Ashräm surveillait la petite fille qui jouait dans la grande cour du palais quand la suivante de la reine vint lui annoncer que cette dernière l’attendait dans ses appartements. La mine préoccupée, il s’y rendit tandis que la suivante gardait un œil sur l’enfant. Il avait une petite idée de ce que sa souveraine avait à lui dire et cela ne lui plaisait guère.

Arrivé à destination, il pénétra directement dans la pièce sans frapper et trouva la mère de Lena debout près d’une grande porte-fenêtre.

— Vous m’avez convoqué, Votre Majesté, demanda-t-il sur un ton protocolaire qui fit froncer les sourcils de son interlocutrice.

— Voyons Ashräm, tu sais bien que je n’aime pas quand tu m’appelles ainsi, objecta-t-elle d’une voix douce.

Elle se tourna vers lui et le sonda de son incroyable regard. Un large sourire fendit le visage du jeune homme.

— Je vous prie de m’excuser, Tintallë, déclara-t-il tout en croisant les bras sur son torse.

Son sourire disparut, son expression se fit plus sérieuse.

— Je n’ose vous demander l’objet de ma convocation. Je crains d’en avoir une vague idée, lança-t-il d’une voix étrangement sourde.

La reine soupira. Ce qu’elle allait lui annoncer n’avait rien de plaisant. Ils en avaient tous longuement discuté mais si l’ombre s’étendait aussi loin sur Arda, rien ne prédisait qu’elle n’arriverait pas jusqu’à eux.

— Un grand conseil s’est tenu il y a peu, répondit-elle d’une voix triste. Au sujet du mal qui gronde sur Arda et dont les racines s’étendent de plus en plus loin dans les terres, même au-delà. Nous n’oublions pas, tu le sais, ce qui est arrivé ici. Des millénaires se sont écoulés et pourtant nos cœurs souffrent encore de certaines désillusions. Le cœur des enfants d’Eru, de ses premiers-nés peut se troubler tellement vite. Nous craignons d’autant plus celui des Hommes, avoua-t-elle durement.

Ashräm contempla longuement Tintallë. À une époque, il aurait été bien incapable de soutenir son étrange regard. Il fut un temps où il arrivait à peine à la regarder sans s’évanouir de terreur. La reine possédait une aura aussi majestueuse qu’extraordinaire. Il l’avait, de fait, placée sur un piédestal et à son sens, rien ni personne n’arriverait à la déstabiliser. La voir dans cet état fit comprendre à Ashräm que le sujet était grave.

— De quoi avez-vous peur ? questionna-t-il, surpris de la voir si inquiète.

— Il faut protéger notre Lena, déclara-t-elle simplement.

— N’est-elle pas en sécurité ici, avec nous ?! s’exclama Ashräm, un peu trop vivement.

Le doux regard de la reine se troubla.

— Elle l’est, commença-t-elle, mais jusqu’à quand ? Des prophétesses ont annoncé qu’elle pourrait courir un très grand danger. Vairë sait des choses mais se trouve dans l’incapacité de nous aider. Attendrons-nous l’inévitable ou anticiperons-nous les événements ? termina la reine, implacable.

Ashräm se renfrogna. Ils avaient déjà évoqué cette éventualité par le passé mais il avait toujours cru que cela n’arriverait jamais. Il l’avait espéré tellement fort. N’étaient-ils pas coupés du reste du monde ? Ils vivaient sur une île éloignée de toute civilisation. Comment le mal pourrait-il parvenir jusqu’à eux ? Pourquoi s’en prendrait-il à une simple fillette ? Lena était si innocente.

— Ton cœur et ton esprit sont agités, mon enfant, soupira Tintallë en s’avançant vers lui.

Elle prit son visage entre ses mains et le sonda. Ils faisaient presque la même taille. La reine était grande, tout comme le reste de sa famille. Ashräm la laissa faire sans parvenir à s’empêcher de penser encore à la petite Lena.

— Je te comprends car je ressens exactement la même chose que toi, reprit-elle. Pourtant, si par grand malheur elle se retrouvait entre les mains de notre ennemi, je n’ose imaginer ce qu’il pourrait lui faire pour nous atteindre tous. Tu le sais. Il faut agir.

Ashräm acquiesça, le regard triste. Il savait que chaque jour compterait dorénavant. Il ignorait le moment de son départ alors il préféra ne plus y penser dans l’immédiat.

Sa petite Aranel, il l’aimait tellement. Comment une si jeune enfant pouvait-elle avoir une telle emprise sur son âme ?  La réponse, il la connaissait bien entendu. Elle se trouvait quelque part entre son passé et son présent. Lena représentait tout ce qu’il avait perdu, tout ce qu’il voulait avoir.

oO§Oo

Un an plus tard, Ashräm et Lena se promenaient près du jardin de la sœur de la reine quand la petite fille, qui allait maintenant sur ses dix ans, aperçut les fruits bien mûrs qui se reflétaient de loin. Un large rayon de soleil illuminait l’arbre de manière presque irréelle. Alors Ashräm comprit que le moment était malheureusement arrivé.

Les souverains l’avaient informé de comment la séparation aurait lieu. Sur l’instant, il avait été atterré d’apprendre que la petite fille serait livrée à elle-même, qu’il ne pourrait même pas l’accompagner jusqu’à l’endroit inconnu qu’ils avaient trouvé pour elle. Cela lui brisait le cœur mais Lena saurait quoi faire car ses parents, ses oncles et tantes lui avaient expliqué ce qu’ils attendaient d’elle. Ashräm avait cru que l’enfant pleurerait, ou à tout le moins qu’elle aurait peur, mais elle s’était contentée de les écouter, le visage grave. Il ne l’en avait aimée que davantage.

Personne ne savait quand ni comment l’inévitable se produirait. Il fallait attendre un signe extérieur. Ashräm ne doutait plus, au fur et à mesure qu’ils avançaient, d’avoir trouvé ce fameux endroit.

C’est le cœur serré qu’il amena la petite fille là où elle adorait s’amuser. Il lui devait bien cela. Ils jouèrent une partie de l’après-midi ensemble et finirent par s’endormir tous les deux, bercés par le chant des oiseaux et la douce brise du vent. Ashräm fut réveillé par Lena qui lui caressait le visage avec une feuille.

— Tu es beau, Ashräm, dit-elle en lui souriant innocemment.

Elle le contemplait avec une telle candeur. Il l’observa un moment, les paupières plissées, puis il captura sa petite main avant de lui embrasser l’intérieur de la paume.

— Tu me chatouilles ! gloussa-t-elle tout en arrachant sa main de celle de son protecteur.

— C’est toi qui me rends beau, Lena, murmura Ashräm d’une voix rendue rauque par l’émotion.

Comment allait-il survivre sans sa raison d’exister ? Elle lui avait redonné le goût de vivre ; elle lui avait ouvert les yeux dès qu’il avait croisé son regard de nouveau-né. Il avait été subjugué par la douce naïveté qui émanait de ce petit corps et s’était juré de prendre soin d’elle. Il n’avait juste pas pris conscience que c’était elle qui le protégeait de ses propres démons.

Inconsciente des tourments du jeune homme, Lena se leva et partit ramasser les fruits tombés à terre. Elle attrapa un pan de sa longue robe et s’en servit comme d’un panier avant de revenir vers lui. À cet instant, songea Ashräm, la ressemblance avec Elenwë était si frappante qu’on aurait pu croire qu’elles étaient du même sang. Elles avaient exactement la même chevelure et leurs traits auraient pu se superposer, bien que ceux de Lena soient plus juvéniles. Par ailleurs, Lena était à part, elle était l’Aranel de leur royaume.

Tandis qu’il l’observait, quelque chose capta son regard. Il n’y avait pas prêté attention avant mais il vit une large porte se dessiner comme par magie sur le tronc de l’arbre. Son cœur manqua un  battement.

Le portail, pensa-t-il. C’est l’heure !

Il ne voulait pas, il n’était pas prêt à cela.

— Ashräm ! s’écria Lena en battant des mains d’excitation. Regarde, là-bas ! Il y a une porte dans l’arbre, elle n’y était pas tout à l’heure ! s’exclama-t-elle surexcitée. C’est magique !

Il la suivit des yeux, elle qui filait vers un destin inconnu, et il finit par se résoudre à la rejoindre. Elle suivait des yeux les fines lignes de la porte. Il essuya ses mains moites sur ses cuisses avant de se baisser pour être à son niveau.

— Tu te souviens de ce que nous t’avons dit, Lena ? demanda Ashräm d’une voix rendue vibrante tant l’émotion lui vrillait le cœur.

Elle s’arracha à sa contemplation et se tourna vers lui. Ses yeux mordorés le fixaient avec sérieux. Elle avait un air si sage, malgré ses joues rougies par le jeu et la surprise.

— Oui, tu ne peux pas venir avec moi, répondit-elle de sa voix flûtée. Je dois être forte. Mais je  reviendrai ! Je te le jure et jamais je ne vous oublierai, père, mère et toi, mon Ashräm !

Incapable de s’en empêcher il la serra fort contre lui, respirant une dernière fois son odeur d’enfant, se repaissant de cette insouciance qui n’appartenait qu’à elle.

— Tu me le promets, ma petite aipio ? demanda Ashräm d’une voix étouffée.

Il sentit ses yeux s’embuer de larmes. Il ne devait pas pleurer devant elle. Il ne voulait pas l’effrayer.

La fillette hocha la tête avec fermeté. Elle était prête à prouver qu’ils pouvaient lui faire confiance. Qu’ils pouvaient compter sur elle.

— Jamais tu ne nous oublieras et nous ferons en sorte que tu puisses revenir bientôt, lui jura-t-il en retour.

Une fois leur promesse scellée, Lena tourna la poignée et pénétra dans l’arbre. Elle n’avait pas peur, enfin si peu. Elle s’engouffra à l’intérieur du tronc où une brise fraîche vint chatouiller son visage. C’était étrange parce qu’elle se trouvait dans un endroit si sombre. Quand elle voulut se retourner pour le dire à son protecteur, elle se sentit chuter dans les abysses du néant.

Resté à l’extérieur, Ashräm voulut s’assurer que Lena allait bien quand un brusque coup de vent referma violemment la porte. Quand il la rouvrit avec précipitation, il n’y avait plus rien à l’intérieur de l’arbre. Lena avait disparu, elle était partie.

Boum. Boum. Boum.

Ashräm pouvait sentir chaque battement de son cœur comme si ce dernier tentait de bondir hors de sa poitrine.

Boum. Boum. Boum.

Il ne sut jamais combien de temps il était resté prostré là. En regardant le tronc, il vit que le portail avait lui aussi disparu.

Boum. Boum. Boum.

La nuit était tombée et les étoiles de Varda pleuraient le départ de l’Aranel.

Boum. Boum. Boum.

Une douleur sourde lui déchira les entrailles. Il n’était pas prêt à la laisser partir. Il ne l’aurait jamais été de toute façon. Cette fois, il laissa couler les larmes sur ses joues. Il n’avait pas honte, il n’y avait aucun déshonneur à exprimer ce qu’il ressentait. Prêtant son visage au doux rayon de lune, il se demanda comment la petite fille allait se débrouiller dans un monde dont elle ignorait tout.

C’est le cœur lourd et l’âme en peine qu’il rentra faire son rapport auprès des parents de Lena. Pendant tout le chemin, il entendit le chant mélancolique d’Anna. Elle aussi pleurait le départ de la petite fille. Un bruit de forge retentit alors, plus fort que jamais. Quant au vent, il semblait ne jamais vouloir cesser. Non, personne n’avait voulu cela et pourtant, ils n’avaient pas eu le choix.

Cependant, Ashräm restait confiant, il savait que jamais Lena ne les oublierait. Sa mémoire serait la clef qui lui permettrait de retrouver le chemin de sa maison et de rejoindre les siens.

oO§Oo

Les prédictions des prophétesses s’avérèrent exactes. Quelques années plus tard, le mal rongea de nouveau Arda, plus violent que jamais. L’ennemi du roi et de la reine eut vent de cette enfant aux dons particuliers et qui possédait ce que lui-même rêvait d’avoir. Quand il apprit qu’elle se trouvait quelque part sur Arda, il la fit chercher dans chaque recoin du monde mais jamais il ne la trouva.

Son cœur se fit plus noir qu’il ne l’était déjà et, s’il avait eu la possibilité de se rendre sur le territoire des Dieux, il ne s’en serait pas privé. En attendant, il ferait d’Arda un vaste royaume de ténèbres. Il s’en fit le serment.

oO§Oo

Le roi et la reine observèrent depuis leur trône la longue guerre qui suivit le réveil d’un de leur plus terrible ennemi. Ils n’avaient pas le droit d’intervenir, Eru, le père de tous, le leur avait formellement interdit.

Ils envoyèrent toutefois des aides, la seule chose qui fut autorisée par Eru.

Quand les heures sombres se furent éloignées de leur cœur, il n’y eut pas un jour durant lequel Ashräm ne se rendit dans le jardin, près du grand arbre à fruits.

Il attendait là pendant des heures, à chaque nouveau jour qui arrivait. Il espérait et son cœur se faisait encore plus empressé. Il se demandait souvent comment sa petite protégée allait. Ce qu’elle devenait. Elle aussi était-elle impatiente de les revoir ? Quand les fruits tombèrent à ses pieds, il les ramassa et il en goûta quelques-uns. Les préférés de son Aranel, se souvint-il avec nostalgie et ainsi, il eut l’impression d’être un peu plus proche d’elle.

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Le cœur de la mère de Lena n’était pas en paix. Son enfant lui manquait plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se demandait souvent ce que sa petite princesse devenait. Tous se languissaient de la revoir un jour, et tous savaient que ce moment arriverait bientôt. Ce n’était plus qu’une question de quelques lunes puisque le mal était enfin vaincu.

Et pendant ce temps, elle observait la voûte céleste, attendant le moindre signe, la moindre chance de la retrouver.


Je me réveillai avec une affreuse migraine. Elle était si forte que je pouvais sentir les pulsations cogner en rythme contre ma boîte crânienne. Un véritable délice à l’état pur, songeai-je avec ironie. Je savais que je devais me lever, mais rien qu’à l’idée de devoir poser mes pieds à terre cela me donna la nausée. Toutefois, il fallait que je le fasse, ne serait-ce que pour prendre de l’ibuprofène. J’ouvris un œil et la lumière de la pièce m’aveugla en une douleur fulgurante. Je les refermai aussitôt.

Allez ! Courage, ma vieille ! Tu peux le faire, m’encourageai-je tout en me redressant telle une mamie après avoir veillé trop tard devant un épisode de l’inspecteur Derrick.

Une fois en position assise, je me pris la figure entre les mains tout en gémissant de souffrance. Tournant la tête, je relevai une paupière pour aviser l’heure sur mon réveil. Bon sang ! Il n’était que huit heures du matin ! Pourquoi m’étais-je réveillée si tôt, d’abord ? Je fronçai les sourcils en cherchant, en vain, une réponse cohérente. C’est alors que le mot « travail » s’imposa à mon esprit fatigué. Quand je percutai enfin ce que cela signifiait, j’ouvris grand les yeux avant de bondir de mon lit comme s’il y avait eu un nid d’insectes à l’intérieur. Oubliant la tiédeur des draps qui m’appelait de toute sa force, je me rendis à la hâte vers la salle de bain. Je n’avais pas le temps de prendre une douche alors je forçai sur le déodorant avant de m’habiller avec les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main. Une fois apprêtée, je me dirigeai, toujours au pas de course, dans la cuisine pour me préparer un café et vu mon état, il valait mieux qu’il soit serré. Le temps qu’il refroidisse, j’en profitai pour avaler mon antalgique avec un verre d’eau. Une fois mon maigre petit déjeuner englouti, je récupérai sur la desserte mon smartphone ainsi que mes clefs. Consultant le téléphone, je vis que trente minutes venaient de s’écouler. J’étais sur le point de sortir, quand je me souvins avoir oublié de me brosser les dents.

Je jurai comme un charretier.

Même en retard, je me devais de conserver une certaine hygiène, c’était important et cela me permettait de garder une meilleure estime de moi-même. Un peu plus réveillée, je m’observai dans le miroir pendant que je recrachai l’eau qui avait servi à me nettoyer la bouche. Quelque chose n’allait pas. C’était bizarre, j’avais beau chercher… puis je compris ce qui clochait dans mon apparence : j’avais perdu beaucoup de poids. Je fronçai les sourcils sous cette constatation, car je ne me rappelais pas avoir commencé le moindre régime. La fatigue n’aidait pas à me concentrer. J’avais l’impression d’avoir dormi pendant très longtemps et, malgré tout, je me sentais toujours vaseuse. Sans doute était-il temps pour moi de tirer la révérence à tous ces weekends de beuverie que je passais avec mes amis. Certes, c’était sympathique comme tout mais ce rythme devenait vite fatigant. Mon état présent en était la preuve la plus flagrante.

J’avisai une nouvelle fois l’écran de mon portable et je ne pus empêcher un nouveau juron. Il était huit heures quarante ! M’emparant de mon sac posé sur la table, j’y jetai le livre que j’étais en train de lire avant d’ouvrir la porte pour sortir.

Mue par une envie qui frisait presque la nostalgie, je me retournai une dernière fois vers l’entrée de mon appartement et imprimai dans ma mémoire tout ce qu’il y avait à l’intérieur.

Cela faisait deux ans que j’avais emménagé ici. Mon premier « chez moi » depuis que j’avais quitté le doux cocon familial. J’adorais mes parents. Ils m’avaient toujours encouragée, quoi que j’entreprenne. J’avais eu une enfance et une adolescence heureuses. On pouvait dire que j’avais eu beaucoup de chance jusque-là. Mes parents vivaient en banlieue parisienne et le changement de décor avec mon studio avait été total. Bien que très petit, je l’avais tout de suite adoré. Sans doute aussi parce qu’il était synonyme de liberté. En vivant seule, j’avais pu n’en faire qu’à ma tête : rentrer à l’heure que je voulais, découcher même ! Je profitais de la vie avec un enthousiasme débordant. Peut-être un peu trop d’ailleurs, si j’en jugeais de par mon état de fatigue extrême.

Tout ceci, songeai-je avec un pincement au cœur, était mon univers, ma vie. Un élan de tristesse me submergea sans que je n’en comprenne la raison. Soupirant, je me souvins que j’étais en retard. Rester plantée devant ma porte d’entrée à ressasser ma vie n’allait pas m’aider à être à l’heure. Je n’osai même plus vérifier les minutes qui venaient de passer, c’était pour dire. Je me ressaisis et fermai la porte avec brusquerie.

Une fois dehors, je respirai un grand coup, et me mis à tousser comme une asthmatique. J’avais oublié l’air si pollué de Paris. Un régal pour les poumons !

Allez, courage, ma vieille ! me dis-je, avant d‘avancer à grands pas dans la rue. Si je me dépêchais, je pourrais encore attraper le bus de 9 heures. Moi qui me vantais auprès de mes collègues de toujours être à l’heure, ils allaient pouvoir s’en donner à cœur joie aujourd’hui.

Une fois devant l’arrêt du bus, je vis que j’avais encore quelques minutes à patienter. J’attendis donc en poussant un long soupir de soulagement. J’étais en sueur et ce n’était vraiment pas agréable. Les minutes s’égrenèrent et le bus n’était toujours pas passé. Je fronçai les sourcils, car c’était rare qu’il ne soit pas ponctuel. Tandis que je ruminais sur les transports en commun de ma ville, je ne vis pas tout de suite que quelque chose n’allait pas. Ce n’est qu’en relevant la tête et en avisant les passants que j’eus un mouvement de recul. La plupart me dévisageaient avec insistance. M’étais-je mal nettoyé le visage ? Par précaution, je passai la main sur ma figure avant de frémir de la tête aux pieds.

— Oh mon Gieu ! m’écriai-je à voix haute. J’ai oublié de me maquiller !

Ceci dit, je ne pensais pas que ce soit pour cette raison que les gens me scrutaient de la sorte. Baissant les yeux, je vérifiai que j’étais bien habillée. Oui, donc ce n’était pas le problème. J’étais sur le point de leur dire de mater ailleurs quand tous sans exception s’avancèrent vers moi à pas lents.

Les expressions de leurs visages me mettaient mal à l’aise et c’est là que je me rendis compte qu’ils avaient tous des oreilles pointues et les cheveux incroyablement longs. Plissant les yeux, je remarquai qu’ils parlaient en même temps à voix basse, mais je ne pouvais pas comprendre ce qu’ils disaient.

L’air s’épaissit puis le brouillard tomba sur nous comme par magie. Les lourdes volutes blanches cachaient tout ce qui m’entourait. Je ne voyais plus que des ombres mouvantes se rapprocher de moi. Je voulus fuir, mais je n’arrivai pas à bouger mes jambes. J’étais paralysée de frayeur.

Que se passait-il donc ? Les murmures devinrent enfin audibles mais ce qu’ils disaient n’avait aucun sens. Puis une litanie s’éleva, ébranlant la terre, cognant jusque dans chaque recoin de ma tête. Incapable d’en supporter davantage, je m’accroupis tout en portant les mains à mes oreilles pour ne plus les entendre. Ces étranges personnes m’entouraient à présent, elles m’étouffaient et je ne pouvais plus échapper à leur emprise.

Une terreur sourde s’empara de moi.

Elenwë, tu dois revenir, suis le chemin des étoiles, suis la voie qui a été tracée pour toi. Elenwë, tu dois revenir parmi les tiens car telle est ta destinée. Reviens-nous !

Elenwë, Elenwë ! Ne te ferme pas à nous.

Leur présence écrasante devenait insoutenable ; je me mis à gémir. Il fallait que cela cesse, qu’ils se taisent, qu’ils s’en aillent. Ces voix dans ma tête me rendaient malade.

Cesse de nous combattre, nous ne te voulons aucun mal. Nous souffrons de ne pas te voir. Douce Elenwë. Ne sois pas effrayée.

Je secouai la tête, acculée.

— Laissez-moi tranquille ! hurlai-je d’une voix stridente. Je ne veux rien de vous ! Je veux juste aller travailler et vivre ma vie. Partez !

— Elenwë ! Elenwë ! se mirent à scander d’une voix hantée les individus qui m’encerclaient.

Ouvrant les yeux, je me redressai et vis qu’ils pleuraient tous des larmes de sang. Je sentis la nausée me gagner. Les gouttes tombaient de leurs mentons et coloraient d’un rouge sombre l’épais brouillard qui continuait à s’épaissir, revêtant ainsi la consistance du coton. Quand je voulus bouger, mes pieds pataugèrent dans quelque chose de poisseux. Du sang, il y avait du sang partout !

Je me mis à hurler avant de tomber dans un trou noir qui m’aspira jusqu’à ce que le néant m’engloutisse.

Mon esprit n’avait pas disparu. Je pensais toujours. C’était donc que je n’étais pas encore morte. Un étrange soulagement me saisit puis…

oO§Oo

Je me réveillai en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Où étais-je ? Que venait-il de m’arriver ? Je me passai une main fébrile sur mon visage. J’avais très chaud et j’étais en sueur. J’attendis que mes battements cardiaques s’apaisent avant d’ouvrir les yeux. Je me sentais perdue, déphasée. Je n’arrivais plus à savoir où je me trouvais et un élan d’angoisse m’étreignit avant que je ne capte un effluve aussi rassurant que familier, celui du chèvrefeuille. Le soulagement déferla en moi quand je compris que je venais de rêver.

Un grand sourire étira mes lèvres. Où était le rêve ? Où se situait la réalité ? Quand j’y pensais, rien n’avait de sens hormis ce que je vivais chaque jour. Mon présent, ma nouvelle réalité. Cela faisait plus de deux ans que j’avais atterri de manière inexpliquée en Terre du Milieu.

J’avais eu bien du mal à accepter ce fait étrange. Dans un premier temps, il m’avait fallu y croire puis ensuite, j’avais dû m’adapter. Les débuts avaient été compliqués, d’autant plus que j’avais su me faire remarquer par le Roi des elfes de la forêt des bois de Vertes-feuilles, Mirkwood à l’époque.

Je ne voulais pas oublier qui j’étais ni d’où je venais. Mes parents, mes amis me manquaient plus que tout, mais j’avais dû apprendre à les mettre de côté sans pour autant les oublier. Parfois, il m’arrivait de me demander ce qu’ils devenaient, s’ils pensaient que j’étais morte. Entre deux rêves étranges, je faisais parfois des cauchemars dans lesquels je voyais ma famille me chercher, puis me pleurer et mettre en terre un cercueil vide. En général, quand je me réveillais, j’étais inconsolable durant la journée entière et cela peinait grandement mon compagnon, le roi Thranduil.

Je soupirai.

Ce songe avait été différent des autres. Il m’avait paru si réel. Je me revoyais dans mon appartement, et puis après… Je frissonnai d’effroi.

Chassant tout ceci dans un coin de mon esprit, je sortis du lit sans faire de bruit pour ne pas réveiller Thranduil, et marchai pieds nus jusqu’à une porte en bois richement sculptée. Nous étions au printemps et la robe fluide que je portais était assez chaude et décente pour que je puisse sortir avec. Au moment où j’ouvris le battant, je me retournai vers le roi qui dormait de ce sommeil réparateur propre aux elfes. Mon cœur cogna fort dans ma poitrine à sa vue. Qu’il était beau ! Je n’arrivais pas à croire qu’il soit là, avec moi.

Malgré ses défauts, son caractère hautain et ses secrets dont il ne voulait pas me parler, je l’aimais. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’avais fini par tomber amoureuse de lui. Je secouai la tête encore étonnée par ce sentiment. Je l’étais toujours, car il fut un temps, il m’agaçait plus que tout. Nous venions de deux mondes si différents.

J’avais encore du mal à m’adapter aux mœurs des elfes. La société elfique était indubitablement patriarcale, avec tout ce que cela impliquait. Moi qui venais d’un monde où l’égalité des sexes était plus que prônée, cela avait été une véritable gifle mentale. J’étais une femme, pas même une elfine, et mon statut ne me permettait pas de m’adresser au roi comme je l’entendais, à tout le moins quand nous étions en public. Dans le privé, c’était toute autre chose.

Une fois sortie de notre talan, j’admirai l’aube qui se levait. Beaucoup d’événements étaient survenus en deux ans sur la Terre du Milieu. Le mal qui persistait depuis des millénaires sur la forêt avait été vaincu et les elfes sylvains qui se cachaient dans le palais souterrain du roi avaient enfin pu revenir habiter dans les bois, en toute liberté. Le souverain et sa cour avaient été les derniers à se joindre au peuple. Le talan royal se trouvait sur le chêne le plus vigoureux et sur l’une des branches les plus hautes.

Contemplant l’horizon, mon cœur se réchauffa à sa vue. J’avais changé. Je le sentais au plus profond de mon âme. Je n’étais plus la même qu’à mon arrivée. Cela me faisait peur tout autant que cela me chagrinait. Quand on y songeait, c’était assez fou. Un éclat de rire m’échappa.

La vie pouvait nous réserver bien des surprises et si je me montrais un tant soit peu honnête avec moi-même, je devais avouer qu’elle m’avait joué un sacré tour !


Annotations

Voici le prologue qui sert aussi de chapitre de transition/d’introduction. J’ai longuement hésité pour lui trouver un titre cohérent et finalement, « Prologue – Vers une autre vie » ça tombe sous le sens. Non pas que nous reprenions l’histoire du début, mais les aventures de Cerise et Thranduil en sont à un nouveau tournant qui je l’espère, continuera à vous plaire tout autant.

* Aranel : princesse

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

4 Commentaires

  1. C’est très difficile pour moi de commenter ce prologue. Si j’y allais à fond, je flanquerais par terre toute la part de mystère et ce serait vraiment dommage. Quitte à faire dans les métaphores pourries (et je suis très douée pour ça), tout le début, cette partie qui ressemble à un conte, fait penser à un morceau de ciel. Au début, c’est bleu, c’est beau, avec le soleil, etc., puis les nuages s’accumulent. C’est comme si les personnages attendaient un orage, voyaient déjà leur petite princesse foudroyée et mettaient tout en œuvre pour la mettre à l’abri quitte à en souffrir. Cette gamine, d’ailleurs, est très intéressante. On la sent sage et intelligente et pourtant, c’est une vraie petite fille, avec ses jouets, son amour du sucré et… ses caprices. Aschram est vraiment très attachant. On sent que son amour pour la petite Lena est celui d’un grand frère protecteur et le lien est extrêmement profond sans pour autant mettre mal à l’aise à la façon de Stephanie Meyer quand elle a trop fumé la moquette et décrété que son Jasper tomberait amoureux d’un nouveau-né. Oui, le trauma. Dans tous les cas, sans spoiler ni gâcher le plaisir des gens qui découvrent l’histoire, cette partie du récit est très poétique et bien écrite à la façon d’un conte tout en soulevant pas mal de questions. L’identité de la petite fille, pour quiconque aura bien lu les derniers chapitres, n’est pas vraiment un secret mais je pense que quand on ne sait pas complètement de quoi il en retourne, on se demande ce que ça signifie, ce qui s’est passé et comment on en est arrivé du point A au point B si je puis m’exprimer ainsi. Par ailleurs, tout comme les personnages qui, après le départ de leur princesses se doutent que quelque chose ne va pas et/ou ne s’est pas passé comme prévu, on se demande quel est est lien et ce que donnera… ma foi, la suite.

    Le rêve de Cerise est assez effrayant et tu as parfaitement réussi à retranscrire ce qu’on ressent dans notre bon vieux sommeil paradoxal. C’est surtout notable au niveau de la notion du temps qui échappe totalement à l’héroïne. À chaque fois qu’elle regarde l’heure, elle se demande où sont passées les minutes et j’ai l’impression que rêver qu’on est en retard est une constante dans les rêves des gens, que tout le monde a rêvé ça au moins une fois dans sa vie, au même titre qu’être tout nu en public ou de retourner à l’école quand on est adulte. C’est une sensation vertigineuse et angoissante que tu décris très bien. J’ai bien aimé les petites notes d’humour, entre l’épisode de l’inspecteur Derrick et le « oh mon Gieu, je suis pas maquillée » qui allègent un peu l’ensemble avant de nous faire replonger dans le cauchemar. Là encore, d’ailleurs, l’ambiance est très bien décrite et le lecteur a l’impression d’étouffer en même temps que les personnages… et [humour moisi attention] tous ces gens qui se tournent vers elle, qui l’appellent, qui lui disent des choses qu’elle ne comprend pas, ça a un côté « zombie walk » XD Après, bien sûr, il s’agit d’une manifestation des joies de l’inconscient, de tout ce qui a été occulté et… b’ah c’est dur, et c’est humain.

    Le dernier « paragraphe » — il y en a plusieurs mais bon, je me comprends — est comme une bouffée d’air frais après le conte mystérieux et le cauchemar. Durant tout le chapitre, du moins c’est ce que j’imagine, ne pouvant me mettre à cette place-là, le lecteur a dû se sentir un peu perdu et se demander où tout ça allait bien le mener. Les choses, ici, sont remises dans leur contexte. Mais on sent, quand même, que la menace plane… et il vaut mieux que je n’aille pas plus loin pour ne pas spoiler les gens pour de bon.

    <3

    • Tu résumes bien les choses ^^. Et oui, difficile de parler du début sans mettre en l’air une partie de la trame de l’histoire. On dira juste qu’il a son importance et que, bon sang, j’aime Ashräm d’amour ! Il m’a fait pleurer ce couillon XD Son dévouement vis à vis de la petite Lena est juste belle et triste à la fois. Et oui, il l’aime comme un grand frère aime sa petite sœur, il l’adore et se retrouve en protecteur qui donnerait sa vie pour elle s’il le fallait.
      J’ai adoré raconter la partie « rêve » de Cerise. C’est toujours hyper déstabilisant quand tu fais ce genre de rêve. Je voulais cette impression de perte d’équilibre, d’instabilité et d’oppression. Je pense ne pas m’en être trop mal tirée ^^. Et vouiii, on respire à la toute fin. Ouf, tout est revenue à la normale XD

      C’était le but ! Merci ma Lilou pour cette belle review 😘❤️

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