20. Réminiscences d’un Roi Elfe

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Réminiscences d’un Roi Elfe


Thranduil


Tandis que le ciel s’assombrissait, mon âme se libéra de mon corps et m’emmena aux confins de mes souvenirs. Le temps d’une nuit, je me perdis dans le passé.

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D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu dans la grande forêt située à l’Est de la Terre du Milieu. Contrairement à ce que laissaient supposer les apparences, ma mère était d’origine Nandorine. Oropher, mon père, vécut à Doriath, le Royaume de Thingol et de son épouse, la Maia Melian. Quand le Roi mourut, la servante des Valar s’en retourna en Valinor, délaissant sans regret son enveloppe terrestre. Sans la protection de l’anneau de Melian, Doriath devint vite un lieu de chaos. Mon père n’attendit pas de le voir de ses propres yeux et, avec quelques suivants, ils partirent s’installer dans un endroit moins hostile. D’aucuns auraient pensé qu’ils fouleraient de leurs pieds la belle île solitaire de Tol Eressëa* mais ce ne fut point le cas. Oropher n’avait aucune envie d’abandonner la Terre du Milieu. Il y avait tant de contrées à découvrir.

Tout quitter pour tout recommencer ; l’immortalité des elfes et leur incommensurable curiosité ne leur donnaient aucune limite. Ou presque.

Il partit donc vers l’Est avec d’autres Sindar et ils s’établirent dans Vertbois le Grand, aux alentours de la colline d’Amon Lanc qui deviendrait bien plus tard la forteresse de Dol Guldur. Mon père s’éprit follement de cette vaste et luxuriante forêt. Mais avant d’établir son Royaume, il dut prouver sa force et sa valeur pour se faire accepter des elfes sauvages qui y habitaient, des Nandor pour la plupart. Des elfes sylvestres qui vivaient dans les arbres et communiaient avec la nature. Ces derniers n’avaient plus eu de Roi depuis des siècles. Voir ce cortège d’elfes Sindar, auréolés de lumière, arriver dans leur forêt les impressionna plus que tout. De fait, quand mon père leur annonça son intention de s’installer en ces lieux, les Nandor l’acceptèrent avec joie et firent de lui leur nouveau Souverain. Et pour cela, mon père adopta leur mode de vie.

Ainsi naquit la lignée d’Oropher.

Bien que venant d’une famille appartenant à la haute noblesse elfique, nous n’avions jamais gouverné auparavant. Cependant, il fallait bien un début à tout. Et aucun elfe n’était né Roi.

Quelque temps après, une jeune elleth aussi belle qu’espiègle captura le cœur de mon père et je vins au monde des siècles plus tard. Il fut un temps où la vie était douce dans la belle forêt de Vertbois. Bien qu’à moitié Sylvestre, j’avais gardé les traits propres aux Sindar ainsi que leur chevelure cendrée ; elles donnaient toujours l’illusion que nous étions illuminés par la grâce d’Elbereth. J’en étais fier, cela me faisait sentir à part, même si à cette époque, tout ce qui m’importait était de chanter sous le ciel étoilé.

J’étais insouciant et fougueux, débordant d’une jeunesse fraîche et sans orage. Ce fut dans cet état de bienfait absolu que je tombai amoureux de la belle elfine qui m’offrit une danse sous la bienveillance des filles de Varda. Elenna, une elleth des bois bien plus âgée que moi, aussi brune que j’étais blond, aussi avenante que j’étais sauvage. Nos âmes se reconnurent sous la voûte céleste des cheveux de l’épouse de Manwë.

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2200 Années du 2e âge – Terre du Milieu

Les elfes sylvestres de la forêt d’Eryn Galen dansaient avec les arbres sous un ciel aussi bleu que l’eau bénie des Valar. L’allégresse à l’état pur. Les bois étaient animés par des chants elfiques dédiés aux deux jeunes épousés. Le sindarin se mêlait au nandorin, la langue parlée des elfes des bois, dans une joyeuse harmonie. Je nageais dans un océan de félicité car j’étais l’un des mariés. Le plus beau jour de mon existence, songeai-je en respirant l’odeur si agréable des feuillages qui nous entouraient.

Tout se déroulait selon nos prières. Mon père nous couvait d’un regard bienveillant tandis qu’il conversait aimablement avec les parents de ma mie.

— Je n’aurais pu espérer un mariage si parfait ! s’exclama Elenna en me rejoignant, les joues rougies de bonheur.

Je lui adressai un sourire radieux.

— Il est tel que nous le désirions, c’est vrai, approuvai-je tout en la serrant dans mes bras.

Je ne me lasserais jamais de sa personne. Elle était si belle et elle sentait si bon. Je la détaillai d’un œil amoureux et ne pus empêcher un nouveau sourire de félicité d’étirer mes lèvres. Pendant longtemps, j’avais émis la folle idée de me marier avec une elleth du peuple de mon père, pensant que cela le ravirait ; je n’avais jamais aspiré qu’à lui plaire. J’avais fait un long voyage vers les contrées oubliées à la recherche d’une elleth répondant à mes critères. J’en avais rencontré quelques-unes mais aucune n’avait ébloui mon âme. Ce n’avait été qu’à mon retour à Eryn Galen que je l’avais trouvée. Elle avait chanté, assise au bord d’un cours d’eau et sa voix avait comblé mon fëa*. Ses longs cheveux bruns et ondulés lui descendaient sous les genoux. Sa peau était aussi blanche que la lumière des étoiles. Ses yeux avaient la couleur des feuilles de nos bois. La première chose que je lui avais dite en guise de salutations avait été « épousez-moi ». Elle s’était empourprée avant d’acquiescer dans un éclat de rire cristallin. Nous avions attendu toutefois vingt ans avant de nous unir. Vingt années où j’avais mis à profit tous mes talents de séduction sous le regard affectueux de mon père, le Roi Oropher, trop heureux de  voir son fils comblé. J’aurais aimé que ma naneth* soit encore présente parmi nous. Hélas ! Elle avait quitté la Terre du Milieu pour les salles de Mandos quelques années après ma naissance. S’il n’avait eu ses obligations de Souverain, j’aurais soupçonné mon père de vouloir la rejoindre. Il était difficile pour un ellon de quitter son âme sœur, encore plus quand il avait passé si peu de temps ensemble.

Une douceur sucrée aux mille saveurs m’électrisa de la tête aux pieds. Elenna venait de déposer un fugace baiser sur mes lèvres.

— Où est donc parti mon cher époux ? demanda-t-elle d’une voix enjouée. Est-il encore avec moi pour fêter ce jour béni par les Valar ?

Je la contemplai, émerveillé.

— Si messire mon prince n’y voit aucune objection, reprit-elle taquine, tout en faisant une courbette, je m’en vais vous laisser, car une danse m’attend et je l’ai promis à ma sœur bien-aimée.

Elle tourna sur elle-même avant de partir rejoindre le petit groupe d’elfes qui sautillaient ensemble dans une gaieté purement innocente. Je levai la tête vers le ciel et aperçus cette chère soleil* qui s’éloignait doucement de nos contrées. Les véritables festivités commenceraient une fois qu’elle aurait disparu de cette terre.

— Es-tu heureux ? questionna mon père qui venait de me rejoindre.

Il me dévisagea avec chaleur et dans ses yeux, je pouvais percevoir la fierté qu’il éprouvait à mon égard. Je m’en enorgueillis sans pouvoir m’en empêcher. J’admirais le Roi Oropher que je voyais tel un modèle de perfection. Il était mon père, après tout, il ne pouvait être qu’admirable ! Tout chez lui inspirait la vénération. Le Roi Oropher était grand, bien plus que je ne le serais jamais. Ses longs cheveux, plus argentés encore que les miens, rappelaient les souvenirs d’un autre temps. Quant à ses yeux, ils ressemblaient à deux lacs gelés mais pour les plus fins observateurs, un voile de tristesse ne cessait de les obscurcir. Ma chère naneth lui manquait plus que tout mais cela, jamais il ne me l’aurait avoué. Il était Roi avant d’être un elfe.

Il m’arrivait de me comparer à lui. Il était vrai que nous nous ressemblions beaucoup sans pour autant être semblables. J’avais hérité des traits plus doux de ma mère. Quant à ma force, je me plaisais à croire qu’elle venait de mon père.

— Je le suis, Adar, répondis-je précipitamment me souvenant qu’il m’avait posé une question. Plus que je n’aurais pu l’imaginer, terminai-je en riant.

Il hocha la tête.

— Alors chéris ce jour et conserve-le éternellement dans ton cœur, Ion nìn, il ne se représentera jamais. Elenna est une elleth des plus charmantes. Je vois le bonheur qui vous illumine tous les deux et cela me ravit. Le destin fait son œuvre et Vairë le tisse avec indulgence.

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Quand le lune* et les étoiles de Varda succédèrent à la soleil, tous les ellir de Vertbois nous rejoignirent dans un concert de chants étourdissants. Les félicitations de nos congénères se succédèrent jusqu’au milieu de la nuit. Puis, la fête reprit son cours, plus vibrante que jamais. On remercia les Valar, on les dansa tout en chantant leurs louanges sous les rires et les applaudissements du Roi et de sa cour. Les elfes aimaient faire la fête, j’adorais moi-même ces moments de bonheur partagés avec les miens.

Bercé par la musique et cet état de béatitude qui me réchauffait le cœur, je m’adossai à un arbre et levai une nouvelle fois mes yeux vers la voûte céleste. Elle était parcourue par toutes les étoiles d’Elbereth. Elles étincelaient de mille feux et si je les regardais attentivement, je pouvais voir qu’elles clignotaient chacune à tour de rôle. Voilà un phénomène bien étrange, pensai-je rêveusement. Comme si elles tentaient de nous envoyer un message divin. Au loin, l’une d’entre elles attira mon regard. Elle était encore plus chatoyante que ses sœurs, comme si elle voulait de me dire quelque chose. Sans doute me félicitait-elle à sa manière pour ce merveilleux mariage avec ma belle et douce Elenna. J’étais l’ellon le plus heureux de la Terre du Milieu.

— Oui, soupirai-je à haute voix. Que ce soit les Valar ou bien Ilúvatar lui-même, tous semblent bénir cette union.

— Que dis-tu, Meleth nìn ? demanda Elenna tout en m’observant de ses yeux brillants d’amour.

Je secouai la tête, un sourire radieux éclairant mon visage.

— Je disais, ma chère épouse, que nous avions tout pour être heureux.

Je me penchai vers elle pour l’embrasser comme elle le méritait. Je mis tant de passion dans cette étreinte qu’elle soupira d’un plaisir contenu.

— Je crois, commença-t-elle d’une voix rendue rauque par un désir croissant, qu’il est temps de laisser nos amis continuer cette cérémonie sans nous.

Elle posa sa main contre mon torse tout en me dévisageant avec intensité. Il était l’heure pour nous d’entamer un nouveau chant, celui de l’amour. Ma poitrine se réchauffa à cette évocation.

— Il est temps, répétai-je dans un murmure tout en lui prenant la main avant de nous mettre debout.

Pour cette magnifique nuit qui n’attendait que nous, mon père nous avait fait préparer un talan dans les hauteurs d’un chêne millénaire. L’arbre était éloigné des festivités et se trouvait dans une charmante clairière où les fleurs commençaient à peine à éclore. Elenna se mit à fredonner quand nous commençâmes à gravir les marches de bois qui nous mèneraient à la chambre nuptiale. Mon cœur battait la chamade à l’idée que nous allions unir charnellement nos deux corps. J’avais longtemps rêvé ce moment sans jamais oser réellement l’imaginer.

— Es-tu aussi anxieux que moi, Meleth nìn ? murmura Elenna du bout des lèvres quand nous arrivâmes sur le seuil de la pièce.

— Non, Elenna, lui avouai-je cependant en me tournant vers elle. Nous prendrons soin l’un de l’autre cette nuit. Nous nous aimerons comme nous le faisons depuis l’instant où nos âmes se sont reconnues. Ce sera merveilleux, n’en doute point, ma douce.

Elle secoua la tête tout en baissant les yeux. J’eus à peine le temps d’entrapercevoir un éclair ombrageux dans ses belles prunelles.

— Je sais, répondit-elle, mais… Je ne peux empêcher une part de moi d’avoir peur quand même.

— C’est naturel, la rassurai-je avant que nous pénétrions dans la chambre.

À l’intérieur, sa mère et sa sœur nous attendaient avec des paniers remplis de victuailles. Je les laissai parler avec ma femme et me rendis dans la pièce attenante où se trouvait un grand lit richement décoré pour l’occasion. Des lampes à huile étaient disposées sur une grande table et projetaient des lueurs mordorées sur les murs de bois. Je fus rejoint par Elenna qui se posta derrière moi et me prit dans ses bras. Quand je me retournai, j’eus un hoquet de surprise. Elle était nue et ses joues avaient pris une jolie teinte rosée.

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Nous nous unîmes, cette nuit-là, tout en écoutant les chants des nôtres. L’union des corps et des âmes fut scellée sous le firmament de la nuit. Elenna était ma destinée, ma raison d’exister. Rien ni personne ne nous arracherait l’un à l’autre, je m’en fis la promesse éternelle.

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3200 Années du 2e âge – Terre du Milieu – Vertbois le Grand

Plus de mille ans s’étaient écoulés depuis notre union. Notre vie avait été rythmée par tant d’évènements que j’en oubliais parfois si cela datait d’il y a peu ou de beaucoup plus. Les siècles s’enchaînaient à une vitesse vertigineuse qui me laissait bien souvent sans voix.

J’avais tout pour être heureux et je l’étais. Ma douce épouse me comblait en tout point et mon père ne cessait de nous couver avec tendresse ; parfois même un peu trop. Il tenait à nous plus qu’à sa propre vie. Au cours des derniers siècles, des créatures monstrueuses – des orques pour la plupart –, s’étaient cachées dans notre belle et grande forêt. Nous n’étions pas préparés à une invasion, qu’elle soit minime ou non. Beaucoup des nôtres perdirent la vie, dont les parents de ma chère Elenna. Ils étaient très proches et cela l’accabla à un point tel que j’eus peur qu’elle s’abandonne à la langueur des elfes. Il était bien trop tôt pour qu’elle rejoigne les salles de Mandos. Sa place était auprès de moi. C’était sans doute égoïste de ma part mais il m’était inconcevable d’envisager la vie sans elle. C’était aussi simple que cela. J’avais donc demandé à mon père la permission de faire venir au palais sa sœur bien-aimée, à titre exceptionnel. Il avait accepté avec grand plaisir, d’autant plus que ma belle-sœur attendait son premier enfant. Elenna aurait dû en être ravie, et elle l’était d’ailleurs, mais je voyais bien que quelque chose n’allait pas. Elle observait toujours Laurelin avec une pointe d’envie, comme si sa sœur possédait quelque chose qui lui était refusé. Ce n’est qu’en suivant son regard, un jour, que je compris. Ma belle-sœur était enceinte tandis que le ventre de mon Elenna restait vide.

Je m’en voulus de ne pas avoir songé que cette nouvelle ferait souffrir un peu plus ma tendre épouse. Comment oublier le soir de notre nuit de noces quand elle m’avait avoué son profond désir d’être mère à tout prix ? J’avais été flatté qu’elle veuille un enfant de moi. Le fruit de notre amour.

— Thranduil, murmura Elenna, qui était allongée sur notre lit.

Elle caressait du bout des doigts son abdomen que j’aimais couvrir de baisers. Qu’elle était belle, ma bien-aimée, me dis-je pour moi-même.

— Crois-tu, reprit-elle d’une voix rêveuse, que cette année sera enfin la bonne ? Penses-tu que les Valar me feront enfin la grâce de porter ton enfant ?

Je la contemplai, la bouche close. Je ne savais que dire… je ne savais jamais quoi lui répondre, car à chaque fois, ce n’était pas ce qu’elle voulait entendre. Nous étions si différents sur ce point que cela me chagrinait plus que je ne l’aurais souhaité. Cette envie tournait parfois à l’obsession et ce qui aurait dû rester un plaisir devenait souvent une contrainte. Ces derniers siècles, elle ne me sollicitait plus que dans cette éventualité.

Je ne pus empêcher un soupir de lassitude de m’échapper.

— Que souhaites-tu entendre, Meleth nìn ? La vérité ? Ce que je pense ou ce que tu as envie que je te dise ?

Ma réponse jeta un froid entre nous. Le silence devint pesant. Son visage s’assombrit et elle détourna le regard avant de pivoter sur le ventre d’un geste rageur.

— Tu sais bien qu’être père serait la plus belle chose qui puisse m’arriver, lui dis-je avec douceur. Comme toi, Elenna, j’espère avoir cette chance un jour, mais… Tu es là, nous sommes ensemble, c’est tout ce qui compte à mes yeux.

Je la rejoignis sur le lit et la pris dans mes bras pour lui donner un baiser passionné. Je l’aimais, mon âme tout entière criait chaque jour à quel point elle était devenue ma raison d’exister. Toutefois, une chose avait changé depuis que sa sœur vivait parmi nous. Mes envies étaient différentes pourtant, je me surpris pour la première fois depuis des siècles à vouloir la même chose qu’Elenna ; je me sentis réellement prêt à devenir père. J’aurais voulu le lui dire mais je m’en sentis incapable parce que son désir d’enfant me semblait prédominant sur ma propre envie. Une douleur sourde me serra la poitrine. Tandis que je caressais son visage, et alors que mon corps lui témoignait tout l’amour que je ressentais pour elle, une part de moi lui en voulut terriblement. Comme si elle m’avait volé quelque chose de précieux que je ne serais jamais libre d’exprimer à haute voix de peur de la blesser.

Je voulais un enfant, je me sentais prêt à mon tour à élever et protéger un petit être qui serait une part de nous ; une continuité à notre vie.

Ô chers Valar ! Pourquoi nous priver d’un tel bonheur ?!

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200 ans plus tard,

 Nous n’y songions plus, à peine l’espérions-nous, et pourtant… Les Valar avaient enfin accédé à nos prières. Elenna et moi allions enfin devenir parents. Une fête avait été organisée par mon père en cette occasion. Ma douce épouse avait enfin retrouvé un semblant de joie dans sa vie. Quant à moi, j’aurais dû ne penser qu’à ce nouveau bonheur, mais ce n’était pas si simple. La vie à Eryn Galen se faisait de moins en moins heureuse. De terribles choses se profilaient à l’horizon et il nous était impossible de faire comme si elles n’existaient pas.

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Les décennies passèrent tandis que de terribles évènements se produisirent en Terre du Milieu. Mon père et moi-même nous demandions quelles répercutions cela provoquerait par chez nous. Nous savions qu’agir devenait inévitable. Être aveugles à ces drames qui se jouaient à nos frontières ne nous aurait guère aidés. Parce que ce n’était pas le problème d’un seul peuple, mais de tous ceux vivants en Terre du Milieu. Plus au Nord, à mi-chemin entre les terres et le beau pays d’Aman, se tenait l’île de Númenor, régentée par le Roi Ar-Pharazôn. Tous le surnommaient l’usurpateur, car il avait pris la place de Roi en épousant de force la fille de son prédécesseur, la superbe Tar-Miriel. Ar-Pharazôn était l’homme le plus orgueilleux et le plus corrompu qui fut couronné sur Númenor. Comment avait-il pu croire qu’il serait aisé de conquérir une terre aussi immense dans son intégralité ? Comment avait-il seulement osé s’en prendre également au pays des Valar ?

En transgressant l’Interdit Divin, il était certain que les Ainur n’en resteraient pas là. Sa soif de pouvoir et sa détermination à désirer l’impensable avaient poussé Númenor dans l’oubli. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre en Terre du Milieu. Eru en personne, dans sa grande colère, avait rayé à jamais Númenor des cartes d’Arda. C’en était fini des Númenóréens et pourtant, quelques hommes de ce peuple avaient vu leur vie sauve. Heureux concours de circonstances, ou peut-être pas. La légende voulait qu’Amandil, le Seigneur d’Andunië, et l’un des derniers descendants d’Elros Tar-Minyatur*, se soit rendu auprès de Manwë pour plaider la cause de son peuple. Geste vain qui n’avait servi à rien ou presque. Seuls les neuf vaisseaux de son fils, Elendil, et de ses deux petits-fils avaient été épargnés.

Cela n’aurait pas dû nous concerner, nous autres elfes des bois. Toutefois mon père, le Roi Oropher, aimait être tenu au courant des différentes tempêtes qui traversaient Arda. C’est de cette manière que nous avions appris qu’au Nord de notre forêt, le fameux Elendil avait fondé deux royaumes distincts avec ses fils. Au Nord, le royaume de l’Arnor fut régenté par Elendil et un peu plus au Sud celui du Gondor fut gouverné conjointement par les deux frères, Isildur et Anárion, toujours sous l’égide de leur père.

Malgré la naissance de ces nouvelles monarchies, notre peuple éprouva une infinie tristesse quand le beau pays bienheureux d’Aman fut retiré à jamais des cercles du monde.

Bien plus qu’une punition, les miens voyaient en ce retrait la fin d’une paix durable. Nous avions toujours eu l’espoir insensé de pouvoir y fouler le sol de nos pieds. C’était certes toujours possible, mais le simple fait de savoir le pays si loin nous donna une impression d’abandon. Mon père devint plus taciturne et la joie déserta ses prunelles au fur et à mesure que notre quiétude devenait précaire. Valinor était dorénavant inaccessible, le pays s’était exilé loin vers l’Ouest, au-delà des mers tourmentées. C’était une tragédie !

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Un drame en entraînant un autre, nous savions que le mal, bien que caché, continuait à se nourrir des incertitudes et des doutes des grands Rois des Hommes de la Terre du Milieu. Ce mal avait un nom, Sauron.

Ce dernier, loin d’être vaincu, attendait son heure, tapi dans l’ombre. Tous savaient qu’il était le responsable de l’attaque d’Aman. Lui seul avait soufflé à l’oreille bien trop influençable du Roi de Númenor ces idées de pouvoir et de grandeurs. Sauron avait été un Maia puissant, suivant du Vala Aulë, mais il avait été très vite corrompu par Morgoth qui en avait fait son premier et plus fidèle lieutenant.

Tout aussi fourbe que mauvais, on le savait à l’affût.

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Perdu dans mes réflexions, je n’entendis pas Elenna me rejoindre dans notre chambre. Le printemps était là depuis un certain temps et, comme à chaque fois que les saisons se réchauffaient, nous nous rendions non loin du fief de mon père. Nous séjournions dans des talans conçus en hauteur des plus grands chênes se trouvant à proximité d’Amon Lanc. Elenna en était à son troisième mois de grossesse et pour le moment, son ventre restait encore plat. Mon épouse était superbe, et même si une sorte de fracture perdurait entre nous, je l’aimais de tout mon cœur.

— Oh ! Thranduil, je suis tellement excitée ! C’est trop pour moi, je suis obligée de te le dire tout de suite ! s’exclama-t-elle tout en se jetant dans mes bras en riant de joie.

Une boule de chaleur se forma dans ma poitrine. Je ne l’avais pas vue si heureuse depuis tant de siècles. Je respirai son odeur avec délectation avant de lui voler un rapide baiser. Elle s’esclaffa gaiement.

— Quelle est donc cette nouvelle qui te met en joie à ce point ? lui demandai-je avec amour.

Elle gloussa comme une jeune elleth puis posa ses deux mains sur mon torse en s’efforçant de se donner une certaine contenance.

— Je t’aime, Thranduil, dit-elle d’une voix redevenue un peu plus posée. Mais, dorénavant, continua-t-elle, il va falloir que tu partages cet amour avec ton fils.

Je clignai plusieurs fois des paupières avant de comprendre ce qu’elle venait de révéler. Nous allions avoir un garçon, j’allais…

— Nous allons avoir un fils ? répétai-je, émerveillé.

Ma voix tremblait tant l’émotion était grande. Au-delà du fait que j’allais avoir un héritier, la grossesse d’Elenna se poursuivait sereinement. Si elle m’avait annoncé la naissance d’une fille, j’aurais été tout aussi heureux. Oui, vraiment.

Elenna battit des mains comme une enfant avant d’exécuter quelques pas dansants. Sa bonne humeur était rare, mais contagieuse. Profitant de cet instant, je la pris dans mes bras et la fis tournoyer dans les airs. Mon rire rejoignit le sien et bientôt nous nous écroulâmes, ivres de bonheur. Tournant la tête vers la fenêtre, je vis cette étoile qui brillait plus que les autres clignoter plusieurs fois. Je ne pouvais l’atteindre et pourtant, elle était devenue comme une sorte d’amie muette qui ne me quittait plus. Je lui adressai un sourire tout en sachant qu’elle ne pouvait me voir de là où je me trouvais. Cela n’avait guère d’importance. J’étais heureux, c’était tout ce qui comptait.

Elenna et moi allions avoir un garçon, tout semblait être pour le mieux. Qu’aurait-il pu nous arriver de pire ?

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3441 Années du 2e âge – Terre du Milieu

L’horreur d’un champ de bataille ne devrait jamais perdurer dans l’esprit de ceux qui y survivent. Quand bien même aurais-je voulu l’oublier, cela m’était impossible.

La Guerre de la Dernière Alliance avait duré douze ans. Dans la vie d’un elfe, c’était bien peu, à peine un battement de cils. Nonobstant, je crus que ces années ne se termineraient jamais. Le terrible lieutenant de Morgoth, Sauron, avait décidé de revendiquer la souveraineté absolue de toute la Terre du Milieu. Pour ce faire, il n’avait pas hésité un seul instant à annihiler toute espèce se trouvant en travers de sa route. Un chemin jalonné de terreur, de sang et de cadavres en putréfaction.

Un véritable cauchemar.

C’est pourquoi chaque clan de chaque peuple s’était levé pour brandir son épée au nom de la liberté.

Nombreux ceux qui y étaient partis, nombreux ceux qui y avaient péri.

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Mon père n’avait pu résister à cet appel. Il en allait de son honneur. Pourtant, aucun de nous n’était préparé pour une telle guerre. Nous n’étions que des elfes des bois, après tout, et non des guerriers expérimentés. Mon père avait beau, il fut un temps, avoir participé à maintes batailles, il s’était considérablement affaibli en vivant reclus dans sa forêt. Trop, et cette dernière décision prise dans un sursaut d’orgueil avait signé sa perte.

Jamais je ne pourrais oublier ce jour funeste qui avait vu le grand Roi des elfes sylvestre tomber sur le champ de bataille.

Nous nous rendions du côté de Dagorlad, près de la Porte Noire du Mordor, où se trouvait le fief de notre ennemi. Alors que nous franchissions la plaine, à découvert, nous avions été attaqués par les troupes de l’ennemi composées d’orques, de wargs et des Haradrims, des Hommes du Sud. Nous ne les avions pas vus venir. Mon père avait essayé de contenir les rangs, mais nos soldats n’avaient pas su l’écouter et chacun s’était battu pour sa propre survie. Moi-même, je n’avais su où donner de la tête, trop occupé à planter, trancher, tuer au fil de ma lame. Aussi hargneux que possible, je contre-attaquais avec toute la rage qui m’animait. Imbécile que j’étais, je ne vis pas cet archer du Mordor pointer sur moi sa flèche empoisonnée. Mon père, quant à lui, avait vu ce qui s’annonçait et il se jeta sur moi avec un désespoir sans nom au moment où la lame de Morgul siffla dans ma direction. Elle vint se loger en plein cœur, ne lui laissant aucune chance. Je ne pouvais rien faire pour lui. Je tentai de le rattraper alors qu’il chutait de sa monture et ce n’est que lorsque son corps inerte toucha le sol que je compris que c’en était fini.

Revenant au champ de bataille, j’écarquillai les yeux en découvrant l’horreur de la situation. Juché sur mon cheval, tout autour de moi n’était que désolation. Les morts à nos pieds formaient une mer de cadavres baignant dans leur propre sang. Estomaqué, ravagé par la douleur, je ne pus retenir un haut-le-cœur et je rendis à même le sol le peu que nous avions mangé avant notre départ. Plus tard, cet endroit serait appelé le Marais des Morts et malheureusement pour ceux qui y avaient péri, ils ne pourraient jamais trouver le chemin des cavernes de Mandos. Le repos éternel et encore moins la résurrection propre aux elfes leur étaient impossible. Je pleurai longuement la mort de mon père. Savoir que je ne le reverrai jamais m’accabla plus que tout. Qu’allais-je dire à ma naneth lorsque viendrait le moment de nos retrouvailles ?

Seul en cet instant, je levai la tête vers le ciel et hurlai de douleur tout en me tapant la poitrine de mon poing serré. Une partie de moi était morte avec mon père. Je comprenais bien mieux ce que ressentait ma bien-aimée.

Ce fut l’âme lourde et le cœur pesant que je repartis vers le reste de notre troupe. Nos elfes continuaient à se défendre avec toute la vaillance dont ils étaient capables. Nous étions peu nombreux et je me refusais à en perdre un de plus. Trop de sang avait coulé, cela devait cesser ! Je partis au galop et une fois que je les eus dépassés, je fis faire demi-tour à ma monture au petit trot.

— Le Roi est mort ! hurlai-je en nandorin, essayant de cacher ma peine pourtant bien trop visible sur mes traits.

Les soldats qui se battaient toujours mirent encore plus de hargne dans leurs coups. Ceux qui avaient eu la chance d’un repos bien trop éphémère portèrent leur main à leur cœur et inclinèrent la tête. Tous me dévisagèrent, la mine grave, l’expression farouche. Leur détermination eut sur moi un effet électrisant. Ils ne me regardaient plus comme leur prince, mais…

— Le Roi est mort ! cria l’un d’eux. Vive le Roi !

Une acclamation retentit dans la plaine de Dagorlad et jamais je n’oublierai ce que je ressentis alors. J’étais leur nouveau Souverain. Né dans la tourmente, je me fis la promesse de leur apporter le meilleur, dussé-je y passer ma vie.

— Je ne vous demanderai qu’une seule chose, je ne vous donnerai qu’un seul ordre, leur dis-je d’une voix vibrante. Survivez ! Soyez forts, mais revenez-moi vivant ! Pour votre Roi, mais aussi pour tout Eryn Galen !

Tous levèrent la main vers le ciel avant de la poser cérémonieusement contre leur poitrine. Au loin, le son d’un cor résonna, plein de fureur. La guerre n’était pas encore terminée.

Nous repartîmes à l’assaut avec pour seule obsession l’idée de regagner notre foyer. Je ne pouvais me permettre de visiter les salles de Mandos si tôt et je n’étais même pas certain d’y parvenir. Mon fils Legolas n’était qu’un jeune enfant de trente-six ans, je devais vivre pour lui ! Pour mon peuple !

Récupérant une flèche dans mon carquois, j’armai mon arc et me positionnai, prêt à tirer sur l’ennemi.

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Le mal fut vaincu et Sauron détruit. Une part de moi eut peine à le croire et pourtant, à entendre les vivats et les cris de victoire de mes congénères, nous étions enfin libérés de ce fardeau. Les elfes sylvestres, dont j’avais le commandement, ne désiraient qu’une seule chose : rentrer chez eux. En tant que Roi, je dus toutefois me rendre auprès des troupes de Gil-Galad. Je fus choqué d‘apprendre sa mort. Son héraut, Elrond, avait pris en charge le reste des factions elfiques qui demeuraient fort nombreuses. À ses côtés se tenait un homme à la carrure imposante. Je sus plus tard qu’il s’agissait d’Isildur, le dernier survivant des seigneurs de Númenor et de fait, le nouveau Roi du Gondor et de l’Arnor puisque son père et son frère avaient péri eux aussi.

Elrond me proposa de me joindre à eux, mais je déclinai son offre. J’étais éreinté et je n’avais pour seule envie que de rentrer chez moi. Elrond, que tous surnommaient Peredhel*, ne me retint pas. Sans doute avait-il su lire la peine qui m’accablait. Cependant, je ne serais pas rentré pour moi seul, je le faisais essentiellement pour le reste de mes troupes.

— Partons, leur dis-je d’une voix morne. Nous n’avons plus rien à faire ici.

J’allais mettre mon cheval au galop quand une ombre se forma dans la brume qui s’était levée au Mordor. Je ne m’en étais pas rendu compte auparavant, mais le froid qui régnait dans ce paysage de dévastation était mordant. Plissant les paupières pour voir ce qui s’avançait vers moi, je les agrandis quelques secondes plus tard en reconnaissant Cœur Vaillant, l’élan de mon père. Il était sauf et dans ses yeux, je vis qu’il avait compris qu’il ne reverrait jamais plus son Roi. Secouant la tête, je sautai à bas de mon cheval et tendis les rennes à l’un de mes soldats. Je m’approchai de Cœur Vaillant, flattai son encolure en lui murmurant des paroles réconfortantes avant de sauter en selle.

Venir ici avait été la pire décision de mon père, je m’en rendis réellement compte après avoir quitté Barad-Dûr, la forteresse de Sauron. C’est sans un regard en arrière que ce qui restait de l’armée du Roi Oropher abandonna les plaines de Dagorlad et les Terres putrides du Mordor.

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1000 Années du 3e âge – Terre du Milieu – Vertbois le Grand

Être roi n’était pas une mince affaire mais, à ma grande surprise, je m’en sortais bien. Occupé avec l’intendance du Palais, je jetai un œil distrait vers ma femme qui conversait avec notre fils. Legolas était devenu un elfe aussi beau qu’il était sage. Bien qu’ayant hérité de mes traits, il avait la brune chevelure de sa mère ainsi que son tempérament. Un savant mélange du sang Sindarin et Nandorin. En plus d’avoir un bon caractère, il était doté de la clairvoyance innée à ceux de notre race. En bon elfe sylvestre, il aimait communier avec la nature et parler aux arbres. Je lui adressai un large sourire qui n’atteignit pas mes yeux. Depuis le jour où j’étais revenu du Mordor, je n’avais plus jamais été le même. Comment l’aurais-je pu après toutes les horreurs que j’avais vécues et qui ne quittaient plus ma mémoire ? Ma fonction de Roi était devenue ma principale priorité et le seul moyen que j’avais trouvé pour amoindrir ce passé trop violent.

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Quand la soirée arriva, je me contraignis à mettre fin à mes activités pour retourner auprès de mon épouse. Même si un profond malaise persistait entre nous depuis des siècles, j’aimais toujours Elenna. La naissance de Legolas avait instauré une paix fragile entre nous qui avait été remise en cause après mon retour de Dagorlad. Étions-nous malheureux ? Je ne voulais pas y penser. Nous étions faits l’un pour l’autre, elle était ma bien-aimée et c’était tout ce qui m’importait.

Quand je pénétrai dans notre talan, je découvris Elenna assise sur le bord de notre couche Je fus alerté par sa mine soucieuse. Elle semblait tourmentée et un poids lourd s’abattit sur mon cœur.

— Pourquoi sembles-tu si chagrinée ? lui demandai-je en guise de préambule.

Elle releva sa tête vers moi, m’adressa un sourire tremblant avant de soupirer.

— Il s’agit de Legolas, répondit-elle en se tordant les mains.

Me passant la langue sur les lèvres, je vins m’asseoir à ses côtés.

— Lui est-il arrivé quelque chose de grave ? la questionnai-je tout en priant les Valar qu’il ne se soit pas fait prendre dans une embuscade.

Les orques progressaient sur notre territoire sans que nous parvenions à les en chasser. Cette impuissance me rendait fou de rage. Bien que Sauron ait été vaincu, j’avais l’intime conviction que nous n’avions pas fini d’entendre parler de lui.

Elenna, inconsciente des inquiétudes qui me tourmentaient, secoua la tête avant de replacer une de ses longues mèches de cheveux derrière son oreille.

— Non, rassure-toi, Thranduil, rien de tout cela. Heureusement, conclut-elle en m’observant. Toutefois, une chose le tracasse. Les arbres lui paraissent bien trop silencieux. Tu connais notre fils, il a ce don avec la nature. Il m’a avoué que la vie désertait les végétaux, un peu comme s’ils étaient rongés par une sorte de gangrène, termina-t-elle d’une petite voix.

— La gangrène ? répétai-je, surpris. Je ne comprends pas ce que cela veut dire.

Ne pouvant rester assis, je me relevai avec brusquerie. Ce que me disait Elenna n’avait rien d’anodin.

— Un mal ronge les terres d’Amon Lanc, déclara Elenna. Quelque chose de maléfique, ajouta-t-elle avec effroi.

Elle se mit alors à trembler comme une feuille et son trouble devint si évident que je me précipitai vers elle pour la prendre dans mes bras. Je sentais qu’elle avait besoin d’être rassurée. Elenna avait toujours été très protectrice envers notre unique enfant. Elle le considérait encore comme un petit garçon bien qu’elle prenne la moindre de ses prédictions comme des faits avérés. J’étais bien plus mitigé qu’elle. Vertbois avait connu des moments bien sombres, mais cela était fini. Du moins, j’osais l’espérer. Pourtant, au fond de moi, je pouvais encore sentir les horreurs passées s’éveiller, comme si tout n’était qu’en suspens. Comme si rien n’était vraiment terminé. Elrond et Isildur avaient fait ce qu’il fallait pour éradiquer le mal, mais une part de mon être restait persuadée que cela n’avait pas suffi. Ce qu’Elenna me rapportait ne me réconfortait guère, bien au contraire, mais je refusais de l’effrayer plus qu’elle ne l’était déjà.

— Meleth nìn, commençai-je d’une voix douce pour ne pas brusquer Elenna. Tu sais très bien que le mal a été détruit. Il faut que tu me croies quand je te dis que nous ne risquons plus rien.

Et je ferais en sorte que ce soit le cas.

Elle se dégagea de mon étreinte en se frottant les tempes. Je voyais bien que mes paroles n’avaient aucun effet sur elle et cela me blessa. Ne me faisait-elle donc plus confiance ?

— Tu ne m’écoutes pas, Thranduil ! s’emporta-t-elle. Legolas est persuadé qu’une menace plane sur nos terres ! Tu ne devrais pas le prendre à la légère ou faire comme si elle n’existait pas.

Son corps vibra d’une colère qu’elle contenait à peine et cela m’agaça encore plus. Me croyait-elle sot à ce point ? Ne pouvait-elle s’appuyer sur moi ? N’étais-je pas né pour la protéger du moindre mal ?

— Et toi, tu devrais apprendre à faire confiance à ton époux, mais surtout à ton Roi ! dis-je d’une voix blanche. Depuis quand les paroles de notre fils prévalent-elles aux miennes ?

Elle recula d’un pas comme si je l’avais blessée. J’eus envie de rire amèrement. Que nous arrivait-il ? Où était passée cette conscience mutuelle qui nous unissait ?

Quel que soit le danger, je ferais en sorte qu’il ne n’atteigne pas notre Royaume. J’allais devoir parler à Legolas. Il devait cesser d’effrayer ainsi sa mère.

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Cinquante ans plus tard, Sauron fut de retour. Il établit son fief sur la colline d’Amon Lanc, mon propre territoire, le domaine de mon père. Dol Guldur avait été bâtie quasiment sous mon nez !

J’avais deviné au fond de mon cœur que ce jour funeste arriverait et pourtant…

Je n’avais rien fait pour l’en empêcher. J’avais failli à mon devoir de Roi, et pire que tout, celui d’époux.

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1200 Années du 3e âge – Terre du Milieu à Mirkwood

Comment avions-nous pu en arriver là ? Comment avais-je pu laisser faire cela ? Un long frisson d’horreur me saisit tandis que nous avancions avec urgence. De temps en temps, Elenna me lançait un regard désemparé. Gêné, j’avisai les elfes qui nous suivaient.

— Nous devons nous dépêcher ! ordonnai-je d’une voix féroce en me retournant vers les retardataires qui traînaient derrière nous.

Nous avions dû fuir ! Penser à cela me tordit les entrailles. Je ne parvenais pas encore à croire que Sauron ait osé s’installer sur nos terres.

— Vous n’auriez rien pu changer, père, dit Legolas tentant de désamorcer la terrible colère qui ne cessait de croître en mon cœur.

Pris à la gorge, nous partîmes précipitamment de notre royaume, emportant avec nous le minimum vital. La prolifération des orques et des créatures de Morgoth ne cessait d’augmenter de façon exponentielle. Quand bien même aurais-je écouté Legolas, cela n’aurait fait que précipiter notre départ. Nous n’avions rien pour nous défendre efficacement, même si j’avais retenu les erreurs de mon père lors de notre défaite à Dagorlad.

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Nous traversâmes la forêt dans un silence total pour ne pas attirer l’attention sur nous. Nous voyagions de jour pour éviter les orques et nous reposions la nuit dans les plus hautes branches des arbres. De temps à autre, nous dûmes nous défendre contre certaines descendantes d’Arachne qui se sentaient attirées par les ondes maléfiques émanant de la nouvelle forteresse noire.

Songer à cette forteresse me donna de nouvelles bouffées d’humiliation. Elles agissaient sur moi comme un poison répugnant. Elenna me parlait à peine. J’avais envie de lui crier que savoir n’aurait rien changé. Ne pouvait-elle pas l’admettre ?

Nous trouvâmes un nouvel endroit où nous installer. Une fois sûr de notre choix, je définis les nouvelles frontières de notre royaume et mis tout mon pouvoir en œuvre pour protéger les lieux. Tandis que la nuit tombait et que les elfes chantaient, je fus surpris de constater, en levant les yeux vers les étoiles, que celle que je considérais comme une amie avait disparu.

Inexplicablement cela m’attrista au-delà du raisonnable.

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Cent nouvelles années venaient de s’écouler et je dus prendre une décision qui me rongeait l’âme. Comment mon peuple allait-il pouvoir me suivre ? La forêt n’était plus du tout sûre. Nous devions nous rendre bien plus au Nord. Là se trouvaient, en bordure de la forêt, des roches montagneuses où j’allais installer un palais souterrain. Je n’oubliais pas les histoires contées par mon père lorsque j’étais plus jeune au sujet des prestigieuses cavernes de la Doriath, Menegroth.

— Est-il vraiment nécessaire que nous quittions nos chers arbres pour aller nous réfugier dans ces horribles grottes ? demanda Elenna d’une toute petite voix.

Je ne voulais pas la contraindre mais il en allait de notre sécurité. Je voyais bien qu’elle n’était plus heureuse ici. Étais-je responsable de sa souffrance perpétuelle ou bien voulait-elle déjà s’en aller pour le pays des Ainur ? Elle ne me disait plus rien et le fossé qui s’était installé entre nous des siècles auparavant ne cessait de s’élargir.

— Nous n’avons guère le choix, Meleth nìn, lui dis-je d’une voix dure. Cette forêt reste la nôtre, mais nous n’y sommes plus en sûreté.

Elle se cacha la tête entre les mains et gémit de désespoir. Loin de m’attendrir, son attitude m’agaça.

— Nous devons rester forts, Elenna, la tançai-je. Nous sommes roi et reine, nous ne pouvons faire démonstration de ce genre de faiblesse au peuple. Tu le sais, reprends-toi.

Elle acquiesça tout en s’essuyant les yeux.

Je ne voyais pas en quoi il serait si terrible de vivre à la mode des elfes Sindar. Leur sang coulait dans mes veines et même si je n’avais jamais vécu au Beleriand, je savais par mon père à quoi ressemblaient ces cavernes.

— Et si nous demandions asile aux Seigneurs de la Lórien ? murmura Elenna d’une petite voix.

Ma mâchoire se contracta violemment. Sa sœur et sa famille nous avaient quittés quelques lunes auparavant pour se rendre dans les bois plus tranquilles de la Lothlórien. Ils avaient entendu parler de la beauté de Caras Galadhon et ils n’avaient pu résister à l’envie de s’y installer.

— Ne me parle plus de ces maudits Ñoldor ! lui dis-je d’une voix blanche. Il n’est pas question d’aller ramper devant ces gens !

— Mais Thranduil, je …

— C’est un ordre, Elenna ! tranchai-je, furieux. Ne me contredis plus. Le peu de confiance que tu me témoignes depuis des siècles me blesse profondément. Toi, l’amour de ma vie, tu devrais me soutenir au lieu de remettre en cause le moindre de mes mots.

Elle me contempla les yeux agrandis par la peur et je m’en voulus de lui avoir parlé de la sorte. Je fis un pas vers elle et la pris dans mes bras. Ce geste affectueux se faisait rare.

— Je t’aime, Thranduil, dit-elle doucement. Mais, je ne peux empêcher les incertitudes de m’assaillir. Je m’en veux tellement, avoua-t-elle.

Je lui caressai le dos avant d’embrasser le sommet de son crâne.

— Nous ne devrions pas nous laisser envahir par la rancœur, lui dis-je. Vivre dans ces cavernes est la meilleure solution que nous puissions trouver. Je ferai en sorte de garder un périmètre de forêt assez large pour que nous puissions continuer à y vivre, mais le jour, il nous faudra rester cachés.

Je la serrai plus fort contre moi, tout en me jurant que jamais rien ne pourrait lui arriver. J’avais déjà tellement failli. Elenna, malgré les ombres qui obscurcissaient mon cœur, restait mon grand amour.

— Mon Elenna, murmurai-je contre son front. Je jure de te protéger.

oO§Oo

Quatre cent quatre-vingt-dix-huit ans plus tard, notre fils me ramena la dépouille de ma femme. Peu m’importait alors ce que deviendrait cette terre, comme tout le reste d’ailleurs, car mon cœur mourut avec elle en ce jour funeste.

Bien que notre couple n’ait pas toujours été parfait, bien que je sache que sa mort n’était que temporaire, je vécus sa perte de manière aussi brutale que déchirante.

Mon cœur était mort, mon âme meurtrie à jamais. Ma douce épouse avait laissé derrière elle un roi au cœur aussi amer et vicié que la forêt dont il avait la garde.

Je n’avais pas su protéger ce que j’avais de plus cher. Je me promis de ne plus faire cette erreur.

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Me remémorer la manière dont j’avais perdu Elenna m’était toujours déchirant mais comment oublier cette année maudite ? Une larme solitaire roula sur ma joue tandis que les images remontaient à la surface.

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1698 Années du 3e âge – Terre du Milieu à Mirkwood

Je n’allais pas bien. Depuis mon réveil, un sombre pressentiment ne me quittait pas. Malgré cette désagréable sensation, j’avais laissé mon Elenna sortir avec trois de ses dames de compagnie pour aller chercher des graines dans la forêt. Depuis que nous avions emménagé dans les cavernes, Elenna avait conçu pour nous un magnifique jardin non loin de nos appartements. Ces souterrains, bien que sombres, pouvaient refléter par endroits la lumière de la soleil et les rayons du Lune. Un trésor caché, qu’elle avait elle-même créé et qui me rendait si fier d’elle. Elle avait nommé cet emplacement le « Jardin des délices ». Il était un rappel constant de ce que nous avions connu jadis. Depuis, ma douce épouse avait retrouvé un semblant de joie et même si ce nouvel amour ne m’était pas véritablement destiné, j’étais heureux de la voir plus souvent sourire. Elle n’aimait pas cette grotte ni le fait d’être enterrée sans pouvoir être libre de rire et de danser avec la nature. Je la comprenais car ces entraves m’avaient également changé à jamais. Sans doute résistais-je plus facilement qu’elle à la mélancolie que m’apportait ce lieu à cause du sang Sinda qui coulait en moi. J’avais fait en sorte d’aménager au mieux les souterrains mais ni les elfes sylvestres ni moi n’avions les connaissances suffisantes pour reproduire la beauté de Menegroth. Toutefois, j’étais satisfait du rendu de notre nouveau Palais.

Alors qu’Elenna était partie depuis un certain temps, je me surpris à regretter de ne pas l’avoir accompagnée dans sa promenade. Je me morigénai en me rappelant qu’en plus de ses suivantes, quatre gardes aussi aguerris que puissants les escortaient. Je me faisais du souci pour rien. Les heures filèrent et bientôt la fin de journée arriva sans que mon épouse ne soit rentrée.

J’aurais aimé pouvoir sortir et la rejoindre mais des affaires me retenaient. Quand je vis mon fils Legolas avancer d’un pas raide avec quelques elfes, je le hélai précipitamment.

— Ion nìn, dis-je d’une voix forte, peux-tu venir un instant ?

Il s’agissait là plus d’un ordre que d’une simple question. Ce dernier le comprit et haussa un sourcil interrogateur, parfaite réplique de moi-même, et s’avança dans ma direction.

— Que se passe-t-il, Adar ? Vous semblez bien soucieux.

Lui ne l’était pas et j’en fus surpris. Ne ressentait-il pas que quelque chose d’anormal se tramait ?

C’est alors que les portes de la salle du trône où nous nous trouvions s’ouvrirent précipitamment sur une elleth échevelée. Son regard était aussi perçant qu’accusateur. Je la reconnus tout de suite et soupirai. Elle était venue me voir le mois dernier en hurlant que la reine courrait un grave danger. Elle avait fait peur à tout le monde, sauf à moi. Son intrusion m’était apparue comme un futile contretemps. J’avais dû faire jurer à mes conseillers de ne rien dire sur les inepties qu’elle avait déblatérées. Nous n’avions pas besoin de cela.

— Je vous avais prévenu ! commença-t-elle l’air plus désapprobateur que jamais. Ne pas m’écouter signera sa perte, Majesté.

Legolas l’observa avant de reporter son regard franc sur moi.

— Que veut-elle dire, père ? demanda-t-il.

J’inclinai la tête le regard sombre. Ce n’était guère le moment.

— Legolas, ta mère est sortie depuis ce matin et je suis inquiet car elle n’est pas encore revenue.

À ces mots, son visage devint un peu plus grave. À quoi pensait-il donc ?

— Très bien père, je vais prévenir Finlenn et quelques gardes de venir avec moi.

Tandis qu’il ressortait, je vis l’elleth s’approcher de moi.

— Vous n’auriez pas dû ignorer mon conseil, déclara-t-elle, je crains qu’il ne soit trop tard pour la reine.

Je la toisai, un sourire méprisant sur le visage. Pour qui se prenait-elle ?

— Si ce que tu dis, espèce de folle, s’avère exact, tu le regretteras !

— Je me nomme Elrina, répliqua-t-elle le menton levé en signe de défi.

Cette elleth ne manquait pas d’aplomb, je devais le reconnaître.

— Ton nom m’indiffère, répondis-je, sardonique. Sache que je ne prends pas tes menaces à la légère…

— Ce ne sont pas des menaces, mon Roi, coupa-t-elle. Je tiens simplement à vous être utile. Vous pouvez bien m’enfermer ou me faire taire, je sais qu’un jour, vous finirez par retrouver la raison et alors vous saurez m’écouter.

Fatigué par ses propos, j’ordonnai à des gardes de la faire sortir d’ici séance tenante. J’espérai qu’elle se trompait. Si ce n’était pas le cas, j’ignorais quelle serait ma réaction.

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Les heures qui suivirent furent encore plus éprouvantes que les douze années de bataille à Dagorlad. Ce fut l’impression que j’eus, impuissant que j’étais à tourner en rond. Je ne pouvais empêcher les propos de cette Elrina de planer dans mon esprit tel un oiseau de mauvais augure. Pourquoi mettaient-ils autant de temps à revenir ? La nuit était tombée depuis un moment et cela ne me rassurait guère.

Je sortais de mes quartiers quand j’entendis des cris et des hurlements provenant des couloirs supérieurs du palais. Là où se trouvait l’entrée. Puis les éclats de voix se rapprochèrent et…

— Majesté ! hurla un des elfes qui avaient accompagné Legolas. Il faut que vous veniez immédiatement !

— Pourquoi tant de précipitation ? dis-je d’une voix sourde.

C’est alors que je vis qu’il était blessé et couvert de sang. Mon cœur rata un battement.

— Mon Roi, reprit-il, je suis navré, mais vous devez vous rendre d’urgence dans la salle du trône !

Il s’arrêta le temps d’avaler une goulée d’air avant de reprendre d’une voix tremblante.

— Votre fils et votre femme… La reine… balbutia-t-il. Elle est…

Comprenant que la situation était grave et imaginant déjà le pire, je le bousculai sans le laisser finir. Une peur indicible s’abattit sur moi tandis que je me précipitais avec l’énergie du désespoir jusqu’à la salle du trône.

Ce que je vis quand j’arrivai à destination me coupa le souffle.

C’était impossible.

Je ne pouvais y croire.

Un roi ne tombait pas à terre.

Jamais.

Sauf s’il était mort.

— Père ! commença mon fils, l’abattement se lisant dans ses yeux.

Ma bouche s’assécha, puis s’humidifia d’un coup et j’eus peur de faire honte à la race des elfes.

Legolas était en sang lui aussi, et couvert d’ecchymoses. Que les Valar soient loués, il était bien en vie. Je ne pouvais pas en dire autant de la malheureuse qu’il tenait entre ses bras. Elle pendait piteusement contre lui et semblait plus morte que vive.

Cette vision d’horreur me renvoya à une certaine bataille. Mon intime cauchemar.

— Où se trouve ta mère, Ion nìn ? demandai-je durement.

Peu importait cette elleth morte qu’il tenait fermement contre lui. J’exigeais juste retrouver mon épouse. Je tenais à être rassuré. Dorénavant, j’interdirais à Elenna de sortir. Je ne pouvais pas tolérer de revivre ces heures d’angoisse.

— Père, reprit Legolas avant d’éclater en sanglots.

Pourquoi s’effondrait-il ainsi devant moi ? Ne lui avais-je pas appris qu’un prince ne pleurait pas ainsi, jamais ?

— Mon cœur est lourd et ma peine immense, continua-t-il en reniflant. J’ai tout tenté pour la protéger, mais nous n’étions pas préparés à cela.

Ne tenant plus, il s’écroula à terre en un hurlement déchirant. Pourquoi cette elleth le mettait-il dans un tel état ? Il la serrait comme si elle était précieuse…

Cela me décontenança tout autant que je me sentis contrarié. Où était Elenna ?!

— Legolas ! objectai-je. Je me fiche de cette elleth. Où. Est. Ta. Mère ?! martelai-je durement, les poings serrés. Où se trouve mon Elenna ?!

Loin de me répondre, Legolas se redressa, portant toujours la dépouille de cette pauvre ère contre lui et s’avança péniblement vers moi.

Quand il ne fut plus qu’à quelques centimètres, je pus mieux voir l’étendue de ses blessures. Son front présentait de légères coupures et ses vêtements étaient déchirés. Puis, je vis le visage de l’elleth. Mon sang se glaça dans mes veines. Le temps se suspendit. Les paroles d’Elrina me revinrent en tête et me lacérèrent l’âme.

 — Quand je l’ai trouvée, déclara Legolas d’un ton abattu, elle terminait sa cueillette. Elle n’avait pas vu le temps filer. Nous avons été attaqués par des orques. Nous étions trop peu et eux trop nombreux. Ils nous ont pris par surprise. Jamais je ne pourrai me le pardonner.

Elle savait pourtant, pensai-je pour moi-même. La nuit dans les bois était devenue bien trop dangereuse. Elle aurait dû rentrer avant le coucher de la soleil.

— Pourquoi, Elenna ?! demandai-je. Tu savais bien que c’était dangereux.

Je secouai la tête.

— Et toi, Legolas ? Pourquoi as-tu mis tant de temps pour la retrouver ? Pourquoi ne l’as-tu pas protégé au péril de ta vie ?

— Mais Adar, objecta-t-il tristement.

Je l’arrêtai d’une main.

— Tu as failli à la tâche qui t’incombait, fils, le rabrouai-je froidement.

Je le toisai avec dégoût. Il hoqueta avant que les larmes ne noient une nouvelle fois son regard.

À cet instant précis, il était devenu la personne que je haïssais le plus en cette terre. Pas les orques ni Sauron, mais lui, Legolas. Il nous avait trahis.

— La déception qui m’anime à ton égard est bien trop vive pour que je puisse te dire quoi que ce soit. Retourne à tes quartiers et donne-moi mon Elenna. Tu ne mérites pas de la toucher.

— Mais père…

— Il suffit ! tonnai-je.

Je vis ses épaules trembler avant qu’il n’accède à mon ordre. Une fois mon épouse entre mes bras, je sortis sans attendre et me rendis dans nos appartements. Je serrai son corps déserté de toute vie, son âme s’étant envolée pour les salles de Mandos. Elle m’avait quitté, celle qui avait été mon ancre la plus solide était partie.

Je déposai son enveloppe terrestre sur notre couche et la contemplai avec amour.

Elle était méconnaissable.

Son visage avait été mutilé par la lame d’une épée dont la blessure s’étendait jusqu’à sa poitrine. Ses vêtements avaient été déchirés à plusieurs endroits et une de ses cuisses présentait un coup de poignard cranté. Les hématomes sur son corps étaient si nombreux que je ne pouvais les compter. Il y en avait tellement… même des morsures. Comme s’ils avaient essayé de la dévorer.

Elle avait quitté cette terre. Elle ne reviendrait pas. Jamais plus elle ne s’éveillerait à mes côtés. Jamais plus je ne pourrais profiter de sa chaleur et de sa gentillesse. Jamais plus je ne pourrais entendre sa voix susurrer de suaves mélodies à mes oreilles… Jamais plus je ne connaîtrais la douceur d’un havre de paix entre ses bras.

C’était bel et bien terminé.

On m’avait déraciné de ma forêt aussi brutalement que l’on avait tué mon père.

— Oh ! Elenna ! gémis-je avant de m’effondrer à ses côtés, les larmes coulant sans que la honte ne me transperce. Comment ai-je pu te laisser partir de cette manière ? Comment ferai-je pour survivre à une vie sans toi ?

Impuissant, je ne pus retenir les déchirants sanglots qui me secouèrent jusqu’aux tréfonds de mon âme. J’étais anéanti, le mal avait gagné et pris ce qui m’était le plus précieux en ce monde. Elle avait été celle qui m’avait permis de tenir après la mort de mon père pendant tant de temps. Que deviendrai-je sans elle ? Je n’étais plus qu’un corps vide. On m’avait arraché à son amour et privé de son oxygène. J’en mourrais très certainement. J’oubliai nos rancœurs passées ainsi que cette fissure qui n’avait cessé de s’accroître au fil des siècles pour ne retenir que la douleur de sa perte.

Il n’y avait plus d’espoir, juste un immense trou noir sans fond.

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Ma profonde tristesse dura des jours qui se transformèrent bientôt en de longs mois puis en longues années. J’avais interdit l’accès de nos quartiers à quiconque, y compris à notre fils. Ma peine était immense. Ce monde cruel dans lequel nous vivions m’avait arraché la seule chose à laquelle je tenais vraiment. Ma peine incommensurable ne trouverait jamais de réconfort. Son départ avait tué ce qu’il y avait de meilleur en moi et cela, personne ne pourrait jamais me le rendre.

J’arrêtai même de me nourrir, attendant à mon tour que mon âme s’envole pour la retrouver. Mais cela n’arriva pas.

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À l’aube d’une nouvelle année qui me voyait encore en Terre du Milieu, j’adressai une prière aux Valar.

Mon destin n’était pas de quitter cette terre, pas encore. Soit, je l’acceptais. Il était temps que je reprenne mon royaume en main. Je l’avais trop longtemps négligé. Cependant, en contrepartie, j’exigeais un geste de la part des Ainur.

Je souhaitais qu’ils me rendent l’âme de mon Elenna. Nous avions dû enterrer son corps, mais cela n’avait guère d’importance. Je voulais qu’elle revienne. En étant elle ou une autre, pourvu que son âme retrouve la mienne.

Alors je redevins le Souverain de Mirkwood et ne cessait de prier son retour à mes côtés.

oO§Oo

Les siècles passèrent et rien ne se produisit. L’espoir se mua en rancœur et je ne fus plus jamais le même.

Rien n’avait d’attrait à mes yeux, tout me semblait si vide et dénué de sens, jusqu’au jour où un nain, le Roi Thror d’Erebor, m’offrit les plus belles gemmes blanches que j’eus jamais vues de toute ma vie. Elles brillaient d’une telle luminosité qu’elles me rappelèrent quelque chose que j’avais oublié mais qui semblait perdurer à travers mon âme et mon cœur.

Mon amour pour les pierres précieuses s’accrut tout autant que mon cœur continuait à s’assécher. Elenna n’était toujours pas revenue et Mandos ne semblait pas vouloir me la rendre. Tel un enfant qui n’avait pas eu ce qu’il désirait, je me permis même d’outrepasser certains interdits.

Je n’avais plus goût à rien. La vie me semblait aussi lumineuse qu’un tas de cendres abandonnées au gré du vent.

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Cependant, alors que je n’attendais plus rien des Valar, ces derniers m’envoyèrent enfin une réponse. Elle se présenta sous la forme d’une petite humaine au nom aussi déconcertant qu’elle était étrange.

Cerise.

Pouvais-je sincèrement espérer qu’elle soit la réponse à mes innombrables prières ? Elrina semblait le penser et une partie de moi devait admettre que j’en avais très envie. Quant à mon âme, elle venait de la reconnaître comme sienne. Un large sourire vint éclairer mon visage tandis que je la contemplai ; ma belle endormie.

Cerise, ou Elenna.

Elenna, ou Cerise.

Les deux finirent par se mélanger pour ne former plus qu’une seule et même personne.

Dans le firmament de la nuit, les étoiles de Varda semblaient en liesse. Jamais le ciel nocturne n’avait paru si luminescent.

À Suivre


Annotations

* Les elfes parlent de LA soleil (au féminin) et DU lune (au masculin). Cela vient du fait qu’au temps de la création de la Terre du Milieu, Yavannah, avait planté deux arbres. L’un donnait des fleurs et illuminait le jour, l’autre des fruits et sa lumière éclairait la nuit. LA soleil est une fleur et LE lune un fruit. Je sais que cela fait bizarre, nous n’avons pas l’habitude, mais je tenais à rester dans le contexte. Cette explication est très synthétisée.

* Tol Eressëa : l’Île Solitaire se trouve en face de la baie d’Eldamar (en Aman). Elle fut principalement habitée par les elfes Teleri dont descendent les Sindar.

* Elros Tar Minyatur : Elros était le frère jumeau d’Elrond. Tout comme ses parents et son frère, il put choisir la race à laquelle il souhaitait appartenir, et il choisit celle des Hommes, mais les Valar lui accordèrent une vie exceptionnellement longue, à lui et à ses descendants. En l’an 32 du Deuxième Âge, il mena les survivants des trois Maisons des Edain sur l’île de Númenor, que les Valar avaient édifiée pour eux. Il y bâtit la ville d’Armenelos, de laquelle il régna sur l’île pendant quatre cent dix ans sous le nom de Tar-Minyatur, jusqu’à sa mort, en 442 du Second Âge, à l’âge de cinq cents ans. (Explications prises du site Tolkiendil)

* Peredhel : semi-elfe

* Naneth : mère en sindarin

* Meleth nìn : mon amour en sindarin – Petite précision : j’ai commis une faute dans les précédents chapitre et mis un L en trop. Je rectifierai à l’occasion.

* Adar : père en sindarin

* J’ai encore une fois tout réécrit et changé certains propos qui me semblaient finalement erronés dans la première version de ce chapitre. Comme vous l’avez compris, il s’agit d’une sorte de flashback de Thranduil. Ce chapitre clôt la première partie d’Une Quête Ratée. Pour l’écrire, je me suis appuyée sur tous les ouvrages que j’avais à ma disposition. Malgré tout, peu de choses sont contées sur Oropher et Thranduil. J’ai dû combler les vides avec mon imagination.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

2 Commentaires

  1. Un des aspects les plus appréciables de ce chapitre reste tout de même les arguments qui justifient l’attitude de Thranduil depuis le début de ton histoire… et encore, au long des chapitres précédents, tu as beaucoup plus nuancé le personnage que pas mal d’autres auteurs de fanfictions… et les scénaristes du Hobbit. Sa longue vie a été émaillée d’une série de malheurs assez impressionnante tout en restant tout de même réaliste. Il a vécu une guerre — et pas des moindres — il est devenu roi dans la douleur tout en parvenant à sauver l’honneur (il a quand même réussi à éviter à son armée de se faire intégralement décimer après la mort de son père), son royaume s’est rétréci et sa vie de couple a, pour faire bref dans un premier temps, n’a pas été aussi rose et facile que ce à quoi il s’attendait. On peut donc comprendre son aigreur, même si dans le même temps il fait preuve d’une force mentale assez exceptionnelle. C’est en cela — ce qui se raccroche d’ailleurs à sa conversation avec Legolas deux chapitres auparavant — que c’est un bon roi. Du vivant de son père, et même si sa vie conjugale a commencé à se déliter avec l’enfant qui ne voulait pas venir, c’était un prince relativement insouciant. Tu le dis au début de ton chapitre, il était du genre insouciant. On aurait donc pu douter que, malgré les horreurs de la guerre et ce deuil brutal, il ait la maturité intellectuelle suffisante pour régner. Au contraire, ce sera sa planche de salut et ce à deux reprises : au retour du Mordor dans un premier temps puis après la mort de sa femme, en mettant de côté la période durant laquelle il se laisse aller jusqu’à cesser de s’alimenter. Durant tout ce que tu nous montres de son règne, il prend les bonnes décisions et agit au mieux pour son peuple même si c’est pénible et douloureux. De ce point de vue-là, c’est une image très intéressante du roi des Elfes ou tout est justifié et où on se retrouve aux antipodes du roi « Christian Grey » qui se conduit comme un salopard parce que soit-disant, c’est « sexy ». Meh.

    Tout ce qui tourne autour de sa vie conjugale est, mine de rien, très triste. On a une terrible impression de gâchis et tu nous décris un archétype de mariage malheureux, plus douloureux encore du fait que Thranduil s’y raccroche avec l’énergie du désespoir. Certes, au début, ils sont heureux mais tout commence à basculer avec l’enfant qui ne vient pas. Elenna, jalouse de sa sœur enceinte, se renferme sur elle-même, perd sa joie de vivre et, quitte à dire les choses franchement, ne semble plus voir son mari que comme… une sorte d’étalon ou quelque chose comme ça. La phrase dans laquelle tu dis qu’Elenna ne sollicitait plus son mari que dans ce but m’a vraiment laissé cette impression. Leur relation s’envenime, ils ont du mal à communiquer et Thranduil lui-même se sent dépossédé de son désir de paternité. Si la naissance de Legolas représente une trêve dans le couple, la guerre s’invite dans la foulée et Thranduil ne sera plus vraiment le même par la suite, ce qui est légitime d’ailleurs. À partir de ce moment-là, d’ailleurs, on ne compte plus le nombre de choses qui semblent l’exaspérer chez son épouse même s’il continue à s’accrocher à son couple, à se répéter inlassablement comme pour s’en persuader qu’il l’aime, qu’elle est la femme de sa vie, son âme sœur, etc. Y croit-il vraiment ou s’y efforce-t-il parce que ça l’arrange et parce qu’une erreur remettrait trop de choses en cause ? Zeus sait ce qui se cache dans l’inconscient du roi des Elfes… Dans tous les cas, les disputes se multiplient et on voit tout de même qu’au fond de lui, il sait qu’elle ne l’aime plus vraiment. Quand il la voit cultiver son fameux jardin, il parle de « sourires qui ne [lui] sont pas destinés », ce qui est particulièrement bavard… Quoiqu’il en soit, sa perte n’en est pas moins une tragédie et j’ai trouvé Thranduil remarquablement injuste avec Legolas, même s’il était aveuglé par la douleur. D’ailleurs, je serais curieuse de connaître les circonstances dans lesquelles il a cessé de lui en vouloir. Le temps a-t-il fait son œuvre ? Legolas est-il parvenu à convaincre son père qu’il n’avait pas à porter la responsabilité de la mort de sa mère ? Bref…

    Pour finir, j’ai eu l’impression que, dans la droite ligne de son auto-persuasion sur le fait qu’Elenna ait été son âme sœur, Thranduil s’efforce de croire que Cerise est la réincarnation de sa femme. Il s’attache à la réponse (ou à la solution ?) la plus simple pour ne pas avoir à se poser trop de question ou à se remettre trop en cause. Et c’est un aspect de sa personnalité, très complexe au demeurant, que je trouve passionnant.

    <3

    • J’avoue, mon petit cœur a bondi de joie envoyant les notifs qui ne sont pas des spams XD ! Tes impressions sont très justes et montrent que je ne me suis pas trop ratée en relatant ce chapitre particulier. C’est vrai que la relation Elenna/Thranduil n’avait finalement rien de rose bonbon. Je pense vraiment qu’ils ont eu pleins de moment heureux, malheureusement, étaient-ils vraiment fait pour vivre ensemble pour l’éternité ? Cela est moins sûr. Pour le pardon de Thranduil envers Legolas j’y reviendrai car c’est un moment important, malgré tout, cela a beaucoup blessé son fils et la cicatrice reste encore douleoyreuse malgré tout ce temps.

      Concernant la relation Thranduil/ Cerise, notre elfe voit ce qu’on lui montre ou ce qu’il pense qu’on lui montre 😉

      Merci pour ta belle review 😘

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