19. La Bénédiction des Valar

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La Bénédiction des Valar


 Cerise


La matinée était déjà bien avancée quand j’ouvris les yeux avec beaucoup de difficultés. Je ne voulais pas affronter ce qui allait suivre. Une boule d’angoisse se forma dans ma gorge en pensant à l’audience avec le Roi. Mes paupières papillotèrent quelques secondes avant que je ne me décide à braver cette nouvelle journée. Me redressant d’un bond, je surpris Liamarë qui pénétrait dans la pièce.

— C’est très bien que tu sois déjà réveillée, me dit-elle d’un ton enjoué. Nous devons te préparer au plus vite. J’ai pu te laisser dormir plus longtemps car Annaël a demandé à ce que l’audience soit repoussée en fin de matinée.

— Et pour quelles raisons ? la questionnai-je, tandis qu’elle vérifiait mon pansement avec des gestes doux.

Je n’aimais pas les changements de dernière minute.

— Je ne saurais le dire, répondit-elle. Il est venu me voir lorsque je prenais mon repas avec les autres elfines de la maison du Roi. Allons, lève-toi, habille-toi et mange la collation que Linwë a cuisinée spécialement pour toi pendant que tu dormais.

Je fis ce qu’elle me demandait sans broncher. Une fois apprêtée à la mode elfique, mon amie m’apporta le plateau qu’elle déposa sur le lit. Il y avait là une infusion odorante ainsi qu’un succulent repas. Tant de nourriture de bon matin aurait dû me donner la nausée, mais mon estomac se manifesta vivement. J’avais faim.

Pendant que je me sustentais, Liamarë sortit, me laissant seule. Lorsqu’elle revint un peu plus tard, elle semblait bien moins joyeuse.

— Je suis navrée de devoir te presser, Cerise, mais il va falloir y aller. Nous n’attendons plus que toi pour débuter l’audience.

J’avalai de travers le reste du fruit que j’étais en train de manger.

— Mais tu m’as dit que nous avions le temps, protestai-je d’une voix étranglée.

Elle acquiesça avant de soupirer.

— Annaël n’avait pas donné d’heure exacte. Je ne te cache pas que le Roi est furieux, répondit-elle, l’air préoccupé.

Tout cela me donnait des sueurs froides. Un mauvais pressentiment me collait à la peau. La sensation de quiétude que je ressentais quelques minutes auparavant s’était évaporée pour laisser place à une peur lancinante.

— Suis-je très en retard ? voulus-je savoir, la gorge nouée d’appréhension.

— Une demi-heure, tout au plus, m’avoua-t-elle dans un sourire contrit. Je suis désolée, Cerise, cela n’aurait jamais dû commencer ainsi.

Sans nous attarder davantage, nous sortîmes de ma chambre avec précipitation. L’elfine me fit passer par des couloirs suspendus que je ne connaissais pas et bientôt, nous débouchâmes dans une alcôve où se trouvait un elfe qui faisait les cent pas. Il redressa la tête en nous voyant.

— Par Varda ! s’exclama-t-il soulagé. Vous voilà enfin.

Il me disait quelque chose et pour cause, je l’avais entraperçu à mon retour hier. C’était un très bel elfe, comme tous ses congénères, d’ailleurs. Hormis un bandeau argenté qui lui ceignait le front, il avait des cheveux châtain clair qui lui tombaient librement dans le bas du dos. Sa tenue était composée d’une longue tunique vert feuille qui descendait, quant à elle, jusqu’à ses chevilles. Il se dégageait de lui une aura de bienveillance qui me rassura un peu, et ce malgré l’expression sombre qui marquait son visage aux traits parfaits.

— Induil, répondit Liamarë, gênée, tout est de ma faute et…

— L’heure n’est guère aux excuses, coupa le conseiller de Thranduil tout en ouvrant une porte pour nous faire passer devant lui.

Je pensais que nous étions arrivés mais je fus surprise de découvrir une antichambre richement décorée. De grandes tapisseries tendues sur les murs de pierre évoquaient des scènes de batailles ainsi que des représentations de la vie quotidienne. Si j’avais pu, je me serais arrêtée quelques instants pour les admirer. Au fond de la pièce se trouvait Tamril, en position de garde. Il affichait une expression neutre, les bras croisés sur son torse, ses jambes légèrement écartées. Son visage s’éclaira brièvement à notre vue. Il hocha la tête en direction du conseiller, Induil, puis se retourna pour ouvrir les deux battants de l’imposante porte aux ornements sculptés qu’il surveillait.

— J’ai prié les Valar toute la nuit pour vous, chuchota Tamril quand je passai devant lui.

Ses mots me réconfortèrent plus qu’il ne pouvait l’imaginer. Me tournant à demi dans sa direction, je lui adressai un sourire franc avant d’aller affronter mon destin. Je n’étais plus seule. Je ne l’avais jamais été, compris-je soudainement. À cette idée, une onde de chaleur se propagea dans ma poitrine, me rassérénant un peu. Bien sûr, j’avais peur de ne pas être à la hauteur, je n’avais jamais vécu ce genre d’épreuve, mais je pouvais compter sur Liamarë et Tamril pour me soutenir et cela n’avait pas de prix.

Quand nous pénétrâmes dans la salle, je faillis suffoquer de surprise. Elle était immense et ne possédait pas de plafond. Levant la tête, je pus admirer le soleil déjà bien haut dans un ciel sans nuage. Revenant à la grotte, à bien y regarder, je constatai qu’il s’agissait d’une ancienne cavité qui avait été aménagée avec art. La salle d’audience du Roi d’Eryn Lasgalen était des plus impressionnantes. Et je ne parlais pas de tous ces elfes qui s’étaient retournés comme un seul homme vers moi à mon entrée.

— Allons, mon amie, souffla Liamarë tout contre mon oreille, tout va bien se dérouler.

Elle passa furtivement une de ses mains dans le bas de mon dos en un geste rassurant qui me donna l’impulsion pour avancer.

Les gens de la cour du Roi avaient été placés de chaque côté de la grande salle en deux rangées bien distinctes. Ils s’étaient tous levés à notre entrée et semblaient très nombreux. Tout au fond se trouvait Thranduil, plus royal que jamais, assis sur un trône placé en hauteur, quatre de ses conseillers siégeaient à ses côtés.

Tandis que je marchais à pas mesurés, suivie de près par Liamarë et Induil, je pouvais entendre le murmure des elfes sur mon  passage. La plupart parlaient une autre langue que le sindarin et j’en fus surprise. J’avais toujours cru qu’on ne parlait qu’une seule langue dans le Royaume de Thranduil.

— Le peuple a été autorisé à assister au procès, m’expliqua Induil en se rapprochant de moi. La majorité ne parle que le nandorin, la langue des elfes des bois, et non le sindarin obligatoire à la cour du Roi, mais un traducteur les aidera à comprendre ce qui sera dit ici. L’audience, quant à elle, se déroulera en langue commune et en sindarin.

Ces informations me surprirent. Je connaissais tellement mal les us et coutumes du royaume dans lequel je vivais depuis un peu plus d’un an. J’en ressentis une bouffée de honte mais j’en voulus aussi à Thranduil de m’avoir gardée à l’écart de tout.

Une fois devant l’assemblée du Roi et de ses juges, Induil prit mon coude et me fit faire deux pas supplémentaires.

— Je vous amène Cerise, jeune femme humaine originaire d’un autre monde qui se présente humblement devant vous, mon Roi, débuta-t-il d’une voix ferme.

Thranduil nous toisa, le visage fermé. Je ne lui avais vu cette expression qu’à une seule occasion. C’était lors de notre première rencontre, ce qui faisait longtemps.

— Induil, déclara-t-il, vous avez fait la requête de rester auprès de la plaignante. Je vous l’ai accordée mais pouvez-vous expliquer votre décision ?

— Certainement, Majesté. Vous savez que j’ai toujours apprécié les Hommes dans leur ensemble et s’il est vrai que je ne connais point cette jeune personne, mon cœur d’elfe a voulu lui venir en aide. Après tout, qui le ferait à ma place ?

Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Je ne connaissais pas du tout cet Induil mais sa présence me soulageait. Savoir qu’un des conseillers de Thranduil était de mon côté me fit du bien. Toutefois, je déchantai vite en voyant que Maeiell ne se tenait pas seule, elle non plus, de son côté. Annaël l’accompagnait et son sourire sardonique me fit frissonner d’appréhension. Je me retournai pour chercher Liamarë des yeux. Elle venait de prendre place avec les autres elfes dans les tribunes. Elle m’adressa un signe de tête encourageant.

J’avais peur de regarder de nouveau en direction de Thranduil, alors je continuai mon inspection des lieux. La salle était immense et je me sentais toute petite à l’intérieur. Le feuillage des arbres que je voyais en hauteur dansait dans le ciel sans que nous ne ressentions le moindre souffle de vent, ce qui était une curieuse constatation.

— Le royaume de Sa Majesté est enchanté, me révéla Induil qui venait de se pencher vers moi. Restez concentrée, Cerise.

Je fus gênée qu’il se soit aperçu de mon manège.  Bombant le torse, je revins au Roi et ses conseillers qui parlaient en sindarin d’une voix forte et intelligible tout en nous désignant, Maeiell et moi. Au fond de la salle, j’entendis des elfes protester.

— Maeiell a quelques partisans, m’apprit Induil qui, cette fois, avait gardé sa position, bien droite, le regard fixé vers les juges.

Je n’osai jeter un coup d’œil à ma Némésis dont j’imaginais le sourire victorieux. Je me mordis les lèvres sous une angoisse grandissante. Je n’ai rien fait de mal, me rassurai-je, c’est moi qui suis à l’initiative de ce procès. Il ne m’arrivera rien. Pendant que je me tranquillisais intérieurement, un nouvel arrivant entra par une porte dérobée qui se trouvait derrière le trône du Roi. Il s’entretint quelques minutes avec Thranduil avant de prendre place du côté de Maeiell à qui il adressa un signe de tête. Ce geste me tordit l’estomac, car je venais de comprendre que mes chances de me sortir sans dommage de ce bourbier étaient maigres. Pourtant, cela ne devait pas se passer ainsi ! Allez ! Que diable, Cerise. Tu es une battante, oui ou non ?!

Puis, avant que je ne puisse faire un pas dans le but de m’enfuir, une cloche résonna et Thranduil tourna toute son attention sur moi.

— Nous sommes réunis dans cette assemblée pour découvrir la vérité sur des faits que vous reprochez à l’une des nôtres, l’elfine Maeiell, entama Thranduil d’une voix puissante. Approchez, Cerise, fille des Hommes et expliquez-vous de tout cela.

D’un geste de la main, il m’invita à m’exprimer. Mais à cet instant, la frayeur me paralysa. J’étais incapable de parler ou de faire le moindre mouvement. Je déglutis et sentis la nausée me gagner.

— J’ai peur, soufflai-je, honteuse de ma réaction.

Induil s’approcha de moi et me chuchota des mots d’encouragements. Je ne compris pas pourquoi il était si prévenant à mon égard et j’en aurais pleuré de gratitude si je l’avais pu.

— N’a-t-elle donc rien à dire ? s’emporta un elfe qui était apparu quelques minutes plus tôt et qui se trouvait maintenant du côté de mon ennemie.

Une partie des elfes présents se mirent à rire tout en me montrant du doigt avant de se taire immédiatement quand leur Roi le leur ordonna.

— Parlez, fille des Hommes, vous n’avez rien à craindre, reprit Thranduil d’une voix qui se voulait bienveillante.

Me passant la langue sur les lèvres, je m’exhortai au calme.

— Je vous remercie, Votre Majesté, débutai-je docilement. Je souhaiterais réclamer justice pour les actes malveillants dont j’ai été la victime.

J’attendis que le traducteur finisse de répéter en nandorin ce que je venais de dire avant de continuer.

— Je suis persuadée que l’elfine Maeiell, ici présente, a souhaité d’une manière ou d’une autre ma disparition. Peut-être même a-t-elle prémédité ma mort.

Une fois que l’elfe eut fini sa traduction, de vives protestations se firent entendre dans la salle. Sans doute n’avait-elle pas eu l’intention de me tuer, mais je ne pouvais pas la croire aussi stupide.

— Vous rendez-vous compte de la gravité de vos accusations et du préjudice qu’elles peuvent causer à l’elfine Maeiell ? répondit Thranduil d’une voix dure qui me déstabilisa.

Je vis plusieurs personnes acquiescer vivement à ce que venait de dire leur souverain et le calme retomba aussitôt. Cela ne sentait pas bon du tout pour moi.

— Elle m’a abusée en me faisant croire en son amitié, puis elle m’a frappée violemment à la tête avant de me jeter dans un tonneau, dis-je d’une voix un peu trop aiguë à mon goût. En plus du coup qu’elle m’a porté, j’aurais aussi pu mourir noyée!

— Mais vous ne l’êtes pas, argua Annaël sur un ton où perçait l’amusement.

Je lui jetai un regard peu amène.

— Non, je ne le suis pas, mais j’aurais pu l’être ! terminai-je dans un sursaut d’orgueil.

Je sentis l’agacement me gagner. Je devais me calmer pour ne pas me compromettre.

— Ne vous emportez pas, Cerise, m’exhorta Induil, cela ne fera que vous desservir.

Cet elfe lisait-il dans mes pensées ?

— Il n’y a donc pas de préjudice réel, remarqua l’un des juges qui se trouvaient à la gauche du Roi.

Je crus m’étrangler d’indignation. Si j’étais morte, cela aurait-il changé quelque chose ? Je n’en étais pas vraiment certaine. Les êtres humains comptaient-ils si peu à leurs yeux ?

— Vous êtes en train de me dire que je n’ai pas le droit à la justice parce que je ne suis pas morte ? demandai-je entre mes dents serrées.

Je vis passer une curieuse lueur dans le regard de Thranduil avant qu’il ne se reprenne.

— Il faut que vous compreniez une de nos lois, Cerise, commença-t-il. Vous n’êtes pas des nôtres, mais une invitée de marque. Je vous ai déclarée « amie des elfes », ce qui est un très grand honneur. Je vous donne l’occasion, par ce fait, de vous exprimer à la tribune du Roi. Nonobstant, vos accusations sont très graves et peuvent être lourdes de conséquences. Avez-vous des preuves tangibles de ce que vous avancez ?

Je secouai la tête, désappointée. Je ne savais pas à quoi jouait Thranduil, mais cela ne servait pas vraiment mes intérêts ; plutôt les siens, si je savais lire entre les lignes.

Il attendit quelques secondes avant de tourner son regard vers Maeiell.

— Bien. Avancez, Maeiell, fille du tisseur Sanglor, continua la voix implacable du Souverain de Vertbois. Vous êtes accusée d’avoir attenté à la vie d’une des filles des Hommes, la dénommée Cerise, qui est aussi notre invitée.

— Votre Majesté me connaît depuis assez longtemps, commença-t-elle d’une voix suave, pour savoir que jamais je ne ferais jamais le moindre mal à personne ! Encore moins à une créature aussi fragile et insignifiante qu’une humaine.

Le murmure dans la foule se fit approbateur ; ils la comprenaient et semblaient tous être de son côté.

— Voulez-vous dire, répondit Thranduil, que notre invitée, cette fille des Hommes qui a le statut d’« amie des elfes » nous aurait délibérément menti ?

— Je le dis, Majesté Thranduil, et je l’affirme. Je pourrais d’ailleurs m’en offusquer. Après tout, ne me fait-elle pas du tort en me diffamant ?

Cette fille n’avait peur de rien, songeai-je avec incrédulité. Le seul véritable préjudice que je lui avais fait avait été de détourner l’intérêt que lui portait Thranduil. Et encore, à ce que j’avais compris, elle lui avait surtout servi de décoration plus qu’autre chose.

— J’ajouterai, continua-t-elle d’une voix fielleuse, que cette humaine semble de toute évidence détenir un certain pouvoir sur les ellir de ce royaume.

Un terrible grondement retentit dans la salle et je compris qu’il s’agissait de clameurs rageuses. Jetant furtivement un coup d’œil sur ma gauche, j’eus un coup au cœur. Les gens de Thranduil me dévisageaient tous avec colère et… était-ce de la crainte que je lisais aussi dans leurs yeux ? C’était parfaitement risible.

— Cerise ? Filles des Hommes ! entendis-je le Roi m’interpeller avec lassitude, êtes-vous encore parmi nous ?

Je mis un moment à me reprendre.

— Je vous prie de me pardonner, Majesté, tout cela me rend confuse.

— Qu’avez-vous à répondre devant la déclaration de l’elfine Maeiell ? me demanda-t-il tout en se penchant vers moi.

Voulait-il m’intimider en se comportant de la sorte? Si c’était le cas, c’était parfaitement réussi.

— Je ne vois pas en quoi cela concerne ma requête, répliquai-je avec une assurance que je ne possédais pas.

Les sourcils de Thranduil se froncèrent comme s’il était mécontent. Avais-je mal interprété ce qu’il attendait de moi ? Je me sentais tellement perdue.

— Répondez ! m’exhorta le Roi.

— Je n’ai rien fait de répréhensible ! m’exclamai-je. Je ne suis qu’une simple humaine et je ne possède pas le quart de la beauté enchanteresse des elfines de ce royaume. Comment, dans ce cas, pourrais-je séduire l’un des vôtres ?

À ces mots, les conseillers de Thranduil acquiescèrent vivement. Il était vrai que je n’avais rien de comparable avec les elfines, mais les voir d’accord avec moi me vexa, même si c’était stupide de ma part.

— Puis-je m’exprimer à mon tour, Votre Majesté ? demanda Maeiell, un large sourire éclairant son beau visage de sale peste.

Thranduil hocha la tête, l’invitant à continuer.

— Pour être parfaitement honnête, cette humaine m’indiffère totalement. Je n’ai rien fait de ce dont elle m’accuse. Je ne lui parle jamais, je crois simplement qu’elle est jalouse des elfines de Vertbois et qu’elle tente de se donner de l’importance.

Je m’offusquai en entendant cela. Maeiell était une sale menteuse. J’étais d’autant plus furieuse que tout le monde semblait la croire sur parole. C’est alors qu’Induil se rendit auprès de Thranduil et des autres conseillers pour leur parler à voix basse. Le roi se tapota la bouche de son index avant de lui indiquer l’endroit où je me tenais. Induil revint à mes côtés.

— Votre Majesté, conseillers du royaume d’Eryn Lasgalen, débuta-t-il d’une voix de stentor, je vous demande humblement la permission de m’exprimer. Ce que je vais vous relater est entièrement véridique.

Stupéfaite, je scrutai Induil d’un regard étonné. Qu’allait-il bien pouvoir révéler ? La curiosité se mêla à l’appréhension.

— Je n’ai pas eu l’occasion de faire plus ample connaissance avec cette jeune demoiselle, commença-t-il. Je ne la connais donc pas personnellement. Toutefois, je sais qui elle est, étant la seule fille des Hommes et amie des elfes à résider ici. J’étais présent le jour où Maeiell l’a abordée près d’un arbre. Je vous confirme et certifie les propos de Cerise, filles des Hommes. Cette dernière s’est effectivement rendue dans les caves pour aider l’elfine Maeiell dans ses tâches.

— Cela ne prouve rien, maugréa Annaël tout en croisant les bras sur sa poitrine.

Thranduil l’observa un instant avant de revenir à Induil.

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas rapporté lorsque nous la cherchions ? demanda le roi, intrigué, tout en faisant un geste à Annaël pour qu’il se taise.

Induil pencha la tête sur le côté comme s’il réfléchissait.

— Le lendemain, je fus bien accaparé par ce que Sa Majesté attendait de moi. Quand cet évènement m’est revenu en mémoire, il était déjà trop tard. Je n’ai pas jugé opportun de vous en parler à ce moment-là.

Je dus me contenir pour ne pas me jeter dans les bras d’Induil et l’embrasser très fort. Sans doute venait-il de faire pencher la balance en ma faveur. Je priai pour que ce soit le cas.

— Majesté, protesta Annaël, cela ne prouve rien. Maeiell ne ferait jamais de mal à personne, encore moins à un être sans défense. Elle a voulu se montrer agréable avec cette fille des Hommes, voilà tout.

— Si Maeiell était tant pétrie de bonnes intentions, objecta Induil, pourquoi avoir nié cette rencontre ?

— Vous ne l’avez pas laissée s’expliquer, continua Annaël sur un ton de reproche croissant.

Le murmure dans les tribunes se fit de plus en plus fort et bientôt, toute l’assemblée se mit à parler en même temps. Le bruit était si assourdissant que je portai les mains à mes oreilles. Les elfes étaient déchaînés et agitaient leur bras dans tous les sens.

— Cela suffit ! tonna Thranduil, furieux. Encore un débordement et je clos cette affaire !

Je sursautai de stupeur. Avais-je mal entendu ? Il n’oserait pas me faire cela, tout de même ?! Je plissai les yeux tout en le dévisageant. Le masque de colère qui figeait ses traits m’attira alors qu’il aurait dû me faire peur. Même ainsi, il était magnifique, songeai-je avec un pincement à la poitrine. Au même instant, la double porte qui se trouvait derrière moi s’ouvrit à la volée. Les battements de mon cœur s’accélérèrent et je me retournai prestement.

— Legolas, soufflai-je, incrédule.

Et il n’était pas seul. Avec lui se trouvait celle qui m’avait sauvée d’une mort certaine sur les rives de l’Esgaroth. Le fils de Thranduil encouragea Wilma – puisqu’il s’agissait d’elle – à s’avancer sous les regards surpris et curieux du tribunal.

— Qu’est-ce que tout cela signifie, mon prince ? demanda l’un des conseillers assis à côté de Thranduil. Qui est cette humaine et pourquoi l’avoir amenée ici ?

Quand les deux nouveaux arrivants passèrent à ma hauteur, Wilma me fit un petit signe de tête. La pauvre avait l’air terrifiée et pour cause.

— Je vous prie d’excuser notre retard, majesté, conseillers, débuta Legolas d’une voix limpide, mais la route entre Laketown et le palais de Vertbois est bien longue. J’ai chevauché toute la nuit pour ramener cette femme parmi nous. Elle se nomme Wilma et nous commerçons avec sa famille depuis des décennies.

— Et quel est le rapport avec cette affaire, prince Legolas ? interrogea Thranduil d’une voix sèche.

— J’y viens, répondit posément l’elfe. Wilma, ici présente, a reçu un tonneau provenant de nos caves. Cela s’est passé il y a quelques semaines, cependant les gens de Laketown n’attendaient rien de notre part avant un bon mois. Intriguée, elle a ouvert la barrique et y a découvert une jeune femme inconsciente. Cette dernière était presque immergée dans l’eau. Quand ses fils l’en ont extraite, ils ont remarqué une énorme bosse derrière son crâne. Il lui fallut plusieurs semaines de convalescence pour se remettre sur pied. Elle a frôlé la mort, c’est une évidence, et je ne pense pas qu’elle se soit fait cela seule.

Quand il eut terminé, il invita Wilma à prendre la parole. Alors elle répéta tout et confirma ce qui venait d’être dit. Elle ajouta qu’il était impossible que je me sois fait ce genre de blessure toute seule. Elle tremblait légèrement et se pressait les mains l’une contre l’autre tout en débitant sa version des faits. Tous l’écoutaient et, parfois, je pouvais surprendre des chuchotements incrédules. Tandis qu’elle terminait son histoire, le médecin du roi confirma la gravité de ma blessure. Cela suffirait-il à prouver la culpabilité de Maeiell ? Allait-elle enfin payer pour ce qu’elle m’avait fait ? Un poids se volatilisait de mes épaules.

— Merci Legolas, soufflai-je quand il se tint à mes côtés.

— Ne me remerciez pas encore, Cerise. J’espère que cela suffira à la faire taire et clore cette histoire en votre faveur.

Que voulait-il dire ?

— C’est inconcevable ! hurla Annaël tandis que Thranduil et ses conseillers rendaient leur verdict en sindarin. Vous ne pouvez pas reprocher à l’une des nôtres de vouloir se protéger.

— Pour la seconde fois, Annaël, je vous ordonne de vous taire ! tonna Thranduil, agacé. La vérité a éclaté, les preuves sont là et Maeiell doit être punie pour ce qu’elle a fait. Vous allez trop loin. Admettez qu’elle a mal agi, par Varda !

— Je vous demande pardon, murmura Maeiell du bout des lèvres avant d’éclater en sanglots. Je ne voulais pas faire cela, mais cette humaine est dangereuse. Elle vous a séduit, majesté. Elle vous a fait rompre votre promesse auprès des Valar et de votre femme bien-aimée. NOTRE reine ! C’est un acte impardonnable. Elle vous pousse sur la pente glissante de la perdition, vers Morgoth lui-même ! Je ne pouvais laisser faire cela. Je devais VOUS protéger, Ô Roi bien-aimé !

Ses pleurs redoublèrent en intensité tandis qu’un lourd silence venait de s’abattre dans la grande salle. Avait-elle vraiment osé dire que le roi et moi, nous… ? Une gêne mêlée de colère me gagna. Cela ne regardait personne… Personne !

— C’est une accusation très grave, siffla Induil à l’attention de Maeiell qui venait de se réfugier dans les bras d’Annaël qui fusillait le Roi des yeux.

— C’est la vérité. La seule et unique ! cracha Annaël. Et il est bien triste d’en arriver là ! Nous ne voulions pas le révéler de cette manière. Néanmoins, Maeiell a vu notre Roi s’unir avec cette fille des Hommes. Qu’elle soit maudite pour ce qu’elle a osé faire ! Cette femelle humaine est une créature de Morgoth, cela ne fait aucun doute.

Des hurlements retentirent de toute part et le sol trembla dangereusement. Folle d’angoisse, je cherchai Thranduil des yeux. Son visage était aussi inexpressif que celui d’une statue. Ses conseillers, quant à eux, étaient sur la défensive et parlaient tous en même temps. Exaspéré, Thranduil finit par lever une main pour les faire taire, tous.

Quant à moi, j’osais à peine respirer. Je ne sentis même pas la main de Legolas contre mon dos. Comment pouvait-il me soutenir après la révélation de cette garce de Maeiell ? J’avais envie de me jeter sur elle et de lui donner la leçon qu’elle méritait, mais cela n’aurait fait qu’aggraver mon cas.

— C’est terminé pour moi, murmurai-je, amère.

— Ne dites pas cela, Cerise, répondit Legolas d’une voix grave. Le moment est dur, mais j’ai bon espoir que la lumière viendra éclairer les ténèbres qui se sont abattues sur cette assemblée.

— N’avez-vous pas entendu ce qu’elle vient de dire ? sifflai-je malgré moi.

Tout d’un coup, une détonation retentit dans l’air et tous se turent sans exception. Thranduil se leva de son trône et observa son peuple, les yeux plissés. Sa bouche était pincée en une ligne qui exprimait la fureur. À sa place, j’aurais nié autant que je le pouvais ce que Maeiell venait de colporter. J’avais conscience de la gravité de ce que nous avions fait. J’en ignorais la raison, mais les elfes ne prenaient pas l’acte charnel à la légère, tout comme leur dévotion à leur défunte reine. Cela dit, j’étais certaine que Maeiell n’avait en aucune façon fait cet esclandre par fidélité envers la femme disparue de Thranduil. Ce constat m’enragea plus que tout.

— Maeiell, fille de Sanglor, je vous demande d’avancer vers moi, ordonna Thranduil.

Cette dernière sécha ses larmes et quitta l’étreinte d’Annaël pour se rendre devant son Roi.

— Confirmez-vous ce que vous venez de révéler à ce tribunal ? Acceptez-vous les conséquences de telles paroles ?

L’elfine redressa son menton et toisa fièrement son Roi.

— Je l’accepte, majesté. Je le fais pour vous. Ce que vous faites avec cette humaine est mal et contre nature. Je ne renie aucune de mes paroles et j’en accepte les conséquences.

Un long silence se fit puis chaque elfe commença à taper des pieds en un rythme régulier. Que se passait-il, bon sang ?! Je me tournai vers eux et une elfine m’injuria en langage commun. J’étais certaine que si elle avait pu, elle m’aurait craché au visage.

— Le peuple, majesté, réclame la justice du Roi. Nous sommes tous convaincus de votre fidélité envers notre merveilleuse Reine. En mémoire de votre père, je suis prêt à témoigner à vos côtés, mais nous devons nous débarrasser de cette engeance du mal. Les elfes sylvains d’Eryn Lasgalen ont assez souffert. Il faut éliminer le mal et immédiatement ! jeta victorieusement Annaël

Des vivats accompagnèrent son discours. Je me serais écroulée si Legolas ne m’avait pas soutenue. Qu’allait-il m’arriver ?

— Votre peau est brûlante, s’étonna le fils de Thranduil qui venait de toucher mon bras dénudé, êtes-vous malade ?

Il retira vivement ses mains de moi. Je secouai la tête, au bord des larmes. J’avais la tête qui tournait et une sensation que je n’aurais su décrire me saisit.

— Nous demandons l’expulsion sans délai de cette femme des Hommes loin du Royaume d’Eryn Lasgalen !

La sentence venait d’un des conseillers de Thranduil et ce dernier hocha la tête sans même me regarder. Mon sang se glaça dans mes veines tandis qu’une terrible chaleur m’assaillait de toute part.

— J’ai à cœur l’intérêt de mon peuple avant toute chose, commença Thranduil d’une voix froide. Si pour vous apaiser, habitants de Vertbois, je dois mettre en danger une humaine sans défense qui mourra une fois les portes du royaume refermées derrière elle, alors je le ferai. Mais vous devrez assumer les conséquences de sa mort qui pèseront éternellement sur votre conscience.

Des murmures parcoururent les tribunes avant que le roi ne reprenne :

— Est-ce là votre souhait ?

— Elle a trahi l’hospitalité des elfes, elle doit payer ! s’écria une elfine que je ne connaissais pas.

— Alors qu’il en soit ainsi, dit le roi avec fatalisme.

Quoi ?! Allait-il vraiment me jeter dehors ? Me tournant vers Legolas, je constatai qu’il fixait son père avec intensité. Était-ce terminé ? J’allais me retrouver dehors alors que je n’étais pas entièrement fautive. Je ne connaissais rien aux lois des elfes et Thranduil était sans doute plus responsable que moi dans cette histoire. Mais il était Roi et moi, je n’étais rien. Ne pouvant plus me retenir, je fis comme l’autre garce de Maeiell et éclatai en sanglots. Je pleurais au point de me noyer dans mes larmes quand je me retrouvai contre la poitrine d’un elfe. Je ne savais pas de qui il s’agissait, mais je m’en moquais. Ses mains se mirent à me caresser la tête avec tendresse et je sentis des lèvres embrasser mon crâne.

— Tamril ! entendis-je Finlenn, le capitaine de la garde du Roi, crier. Laisse-là, tu ne peux plus rien faire pour elle !

Je m’écartai pour découvrir Tamril qui m’observait fixement. C’était lui, une nouvelle fois, qui avait fait fi de toutes les convenances pour me protéger. Soit il était sot, soit il était…

— Je ne vous laisserai jamais, Melleth nìn, personne ne vous fera du mal tant que je serai vivant.

Il se tourna vers Legolas et lui parla en sindarin. Le débit était si rapide que je ne compris rien. Le fils de Thranduil secoua la tête avec gravité, l’air navré.

— Tu ne fais qu’aggraver les choses, Tamril, murmura Legolas.

— Vous êtes tous contre elle, je ne pouvais pas la laisser plus longtemps seule.

Prise de vertiges, j’entendis à peine Maeiell crier que l’intervention de Tamril était une preuve supplémentaire de ma fourberie démoniaque. Je n’étais certainement pas humaine mais une créature venue détruire leur royaume bien aimé.

Comment en étions-nous arrivés là ? Ma bouche s’humidifia dangereusement et une pulsion sourde et lancinante me broya le cerveau. Allais-je en plus vomir devant tous ces gens ? Me courbant en deux sous une douleur atroce, je poussai un gémissement quand Legolas cria à tous ceux qui m’entouraient de me laisser respirer.

— Cerise ? Allez-vous bien ? Par Varda vous êtes encore plus brûlante et vous… Vous brillez ?!

Me recroquevillant sur moi-même, j’eus bien du mal à comprendre ce qu’il se passait autour de moi. Jusqu’à ce que la voix de Thranduil me fasse redresser la tête.

— Je n’ai pas de mot pour dire à quel point je suis navré de ce qui arrive en ce jour. J’aurais tant aimé que cela se passe autrement et je…

— ARRÊTEZ IMMÉDIATEMENT ! hurla une elfine qui se rua vers nous, les yeux agrandis par une horreur sans nom. Je vous en conjure, majesté, ne dites plus rien. Si vous lui faites le moindre mal, c’en est fini de tout le bois de Verts-Feuilles !

Toute l’assemblée se tourna vers elle, l’air encore plus surpris. Je ne sais par quel miracle je réussis à me remettre debout, car je voyais trouble. Maeiell dévisageait la nouvelle venue avec autant de crainte que de dégoût.

— Tais-toi, grand-mère ! Je t’en supplie ! s’exclama-t-elle.

— C’est toi qui aurais dû garder tes lèvres scellées, fille de ma fille. Quelle ingratitude témoignes-tu là à ton souverain ?

Thranduil somma tout le monde de regagner sa place et scruta avec attention l’aïeule de Maeiell.

— Pouvez-vous nous expliquer, commença-t-il avec douceur, ce que vous entendez par là ? Le peuple du bois de Vertes Feuilles ne peut-il donc pas rendre justice comme il l’entend ?

Cela me faisait mal d’entendre Thranduil parler ainsi. Des larmes brûlantes coulaient sur mes joues mais je m’en fichais. Un des gardes avait voulu me saisir par l’avant-bras, mais avait vite retiré ses mains, horrifié. Elles étaient rouges comme si elles avaient été exposées au feu. Je ne comprenais rien à ce qu’il se passait.

— Vous ne voyez donc pas qu’elle est maudite ! s’emporta Maeiell ! Les elfes n’arrivent même plus à la toucher sans risquer de se blesser !

— Pas maudite, mais bénie ! Irmo, le Vala des Songes m’a envoyé un rêve, ou plutôt un avertissement pour nous tous. Cette jeune femme est bénie des Ainur, il me l’a dit. Faites-lui le moindre mal et vous en serez châtiés. Vous devez à cette enfant d’Arda toute la protection dont elle a besoin. C’est indigne des elfes de se comporter comme le moindre des Hommes.

— Mais elle a enchanté de ses pouvoirs notre roi ! objecta un autre elfe. Comment pouvons-nous  laisser passer cela ?

— C’est la volonté des Valar ! répliqua la grand-mère de Maeiell. Et qui sommes-nous pour aller à l’encontre de leurs désirs ? Notre Roi n’avait-il pas prié nuit et jour pour obtenir une réponse à la mort de notre douce et bien-aimée Reine ? N’est-elle pas cette réponse qu’il n’osait plus attendre ? Êtes-vous donc aveugle ?

— Elle est humaine ! s’écria un des conseillers du Roi, choqué par les propos de l’elfine.

— Cela reste à voir, murmura-t-elle tout en s’approchant de moi.

— Comment vous sentez-vous, jeune demoiselle ? me demanda-t-elle avec bienveillance.

Je la scrutai avec méfiance avant de m’apercevoir qu’elle était sincère et que, même si je ne comprenais rien à son charabia, elle venait très certainement de me sauver la vie.

— Je me sens bouillante comme un volcan prêt à exploser, répondis-je d’une voix rauque.

Je voulus sourire, mais mes lèvres se tordirent en un affreux rictus et… je fondis en larmes une nouvelle fois au moment où elle me prenait dans ses bras.

— Le sort ne l’atteint pas, s’étonnèrent certains elfes en voyant la grand-mère de ma Némésis me caresser les avant-bras en un signe de réconfort.

— Est-elle immunisée ? demanda un autre.

Le souverain et ses conseillers attendirent que je me sente mieux. Induil, qui était resté non loin de moi, me dévisageait comme s’il me voyait pour la première fois. Tout le monde semblait sous le choc. Avaient-ils cru ce que cette femme venait de dire ? Je ne pouvais pas y croire moi-même. C’était trop simple, trop beau et incroyablement tordu.

— Allez-vous mieux ? me demanda Legolas en se penchant vers moi avec toute la sollicitude dont il était capable.

— Oui, je crois, répliquai-je en reniflant.

Il sortit un mouchoir de sa poche qu’il me tendit. Au même moment, Thranduil réclama à nouveau le silence.

— Ce que vient de dire Elrina change tout. Nous ne pouvons pas faire comme si nous n’avions pas entendu ses mises en garde. Pour ma part, j’ai gardé une information secrète concernant notre invitée. Si Cerise, ici présente, n’était qu’une simple humaine, pourquoi parlerait-elle une langue connue seulement des Eldar ?

Une vague de murmures déferla dans toute la tribune. Décidément, ces elfes ne savaient pas se taire.

— Silence ! cria Induil irrité.

Thranduil lui adressa un signe de tête reconnaissant.

— Cerise, cette jeune humaine, continua-t-il, vient d’un autre monde et par trois fois, les Seigneurs de la Lórien, Celeborn et la Dame Galadriel, ont voulu la ramener avec eux en Lothlórien. Je ne crois pas que vous mesuriez pleinement l’étendue des fils tissés par la Tisserande. Moi-même je ne le peux, mais je me fie à mon instinct. Jusqu’à présent, vous ai-je déjà fait défaut ? Non. Jamais. C’est pourquoi Cerise, cette femme des Hommes et l’amie des elfes, restera parmi nous. Quant à l’elfine Maeiell, elle m’a, par deux fois, trahi. Une troisième tromperie de sa part serait inacceptable. Mes conseillers et moi-même la bannissons donc de notre royaume sans possibilité de rédemption.

— C’est impensable ! hurla Annaël ! Elle vous manipule tous ! Vous ne pouvez pas faire cela. Une humaine contre une des nôtres…

— De ce que je vois, Cerise, bien qu’ayant une apparence insignifiante, vient de nous prouver qu’elle était un peu plus que cela, coupa Induil. Et vous connaissez les prédictions d’Elrina. Le roi a fait une seule fois l’erreur de ne pas l’écouter et les conséquences furent désastreuses.

Bouche bée, je les écoutai parler. Puis quatre gardes apparurent et emmenèrent Maeiell et Annaël sans plus de cérémonie. Thranduil s’exprima en langue sylvaine puis une cloche retentit, annonçant la fin de cette audience. Tous les elfes quittèrent peu à peu la salle, non sans me jeter un dernier coup d’œil curieux. Je cherchai Wilma des yeux, ainsi que Tamril, mais je ne les vis pas.

— Comment vous sentez-vous, Cerise ? me demanda Legolas tout en s’approchant de moi.

Il avait l’air inquiet et diverses émotions se lisaient dans son regard d’elfe millénaire.

— À dire vrai, je ne sais pas du tout comment je me sens. Je pensais tout perdu et puis… Mais que s’est-il passé exactement ? Parce que je n’ai rien compris !

Mon compagnon eut alors un petit sourire en coin.

— Vous venez d’assister à ce que l’on appelle un « retournement de situation mystique », me dit-il le plus sérieusement du monde, mais je vis ses prunelles pétiller.

— En fait, vous ne comprenez pas vous-même ce qu’il vient de se passer, répondis-je sur un ton laconique.

Legolas éclata de rire.

— C’est agréable de vous retrouver, Cerise, déclara-t-il sur un ton plus enjoué. Cependant, je puis vous assurer que ce qui a été révélé ici est véridique. Elrina, la grand-mère de Maeiell, possède un pouvoir très ancien. Ses visions ont toujours été écoutées avec intérêt à Vertbois. Elle avait prévenu sa petite-fille que si elle tentait de faire du tort au roi et à vous, elle ne pourrait se taire. Et…

Il s’arrêta pour me contempler avec une expression que je ne lui avais encore jamais vue. Ma bouche s’assécha, j’avais peur d’entendre la suite. Il était redevenu si sérieux.

— Ce que je vais vous révéler, Cerise, je n’en parle que rarement, reprit-il. Il faut que vous sachiez qu’il m’arrive d’avoir des prémonitions. J’ai appris à m’y fier, à les écouter. Elles ne me font jamais défaut. J’ai vu des choses, enfin, je les ai plutôt senties, se corrigea-t-il. Le destin de mon père et le vôtre sont étroitement mêlés pour une mystérieuse raison que je n’arrive pas à interpréter.

C’était n’importe quoi, pensai-je. Mais je ne serais pas jetée dehors, alors autant m’en réjouir. Je lui fis donc un signe de tête.

Quand je reportai mon regard vers l’endroit où s’étaient tenus le Roi et ses conseillers, je m’aperçus qu’il n’y avait plus personne. Tout le monde était parti, sauf Legolas et moi. Même Liamarë n’était plus là. J’avais tant besoin de réconfort. À cet instant, j’aurais donné n’importe quoi pour pouvoir serrer mes parents dans mes bras. J’y pensais rarement, mais à ce moment-là, ils me manquaient affreusement et j’avais l’impression d’avoir le mal du pays… En quelque sorte.

— Je me sens si seule et perdue, confiai-je à Legolas. Mon pays et ma famille me manquent, bien que je pense peu à eux, lui répétai-je à haute voix. Ce n’est pas bien.

— C’est normal de ressentir cette langueur en vous, Cerise. Quel enfant, même adulte, n’a pas envie de revoir sa famille quand il en ressent le besoin ?

Je secouai la tête.

— Je ne pense pas que les elfes puissent comprendre ce genre de sentiment…

— Détrompez-vous, Cerise, me coupa Legolas, les elfes le ressentent, sans doute bien plus vivement que les Hommes. Dans mon cas, me tenir éloigné de mon père est toujours un crève-cœur. Je compte à chaque fois les lunes qui me séparent de nos futures retrouvailles.

Il s’approcha de moi et me releva le menton.

— Mon père est un elfe très secret. Sa qualité de roi lui donne peu la possibilité de s’épancher publiquement sur ses sentiments, ses envies. Pendant longtemps, j’ai appris à faire attention à lui. Quand je me trouve loin du royaume, je prie les Valar pour le retrouver à mon retour comme je l’ai quitté. Les elfes tombent rarement malades, mais l’accablement qui les étreint peut leur être fatal.

Il caressa doucement mon visage tout en me contemplant avec intensité. Je sentais qu’il voulait me dire quelque chose, mais il semblait batailler avec lui-même.

— Je vous ai vue, Cerise, m’avoua-t-il, la gorge nouée. Et j’ai la certitude que vous avez le pouvoir de rendre à mon père la joie qui l’a quitté depuis si longtemps.

Ses paroles me réchauffèrent le cœur autant qu’elles me firent peur. Que voulait-il dire exactement ? Cet aspect mystique que semblaient affectionner les elfes, je ne le saisissais toujours pas. J’avais toujours été très terre à terre. Je n’étais pas du genre à croire aux prédictions ou bien au surnaturel, contrairement à mes amies. Cela ne m’excitait pas.

— Vous êtes adorable Legolas, mais en toute sincérité je doute de pouvoir rendre votre père heureux. Nos routes se sépareront bientôt et j’espère enfin rentrer chez moi, dis-je sur un ton où perçait la tristesse que je ressentais.

— C’est tout le bonheur que je vous souhaite Cerise, répondit-il doucement. Mais allons le retrouver. Il voulait que je vous emmène dans ses appartements une fois que l’audience serait levée.

Comme s’il présageait ce qui allait arriver, songeai-je étonnée. Comment était-ce possible ? Une fois de plus, j’avais du mal saisir le sens de ses paroles.


Thranduil


Les émotions qui m’assaillirent à la fin de cette audience me prirent par surprise. Je n’attendis pas que tous les elfes soient partis, je saluai d’un signe de tête mes conseillers et me retirai précipitamment dans mes appartements. J’avais besoin de calme pour analyser les événements.

Pourtant, tout avait été prévu. Rien n’aurait dû être laissé au hasard. Absolument rien. Dès lors que Maeiell s’était jouée de moi, sa cause avait été perdue. Je n’étais pas le souverain de Vertbois depuis des millénaires pour me laisser manipuler par une elleth des bois sans importance. Après l’entrevue avec Tamril qui ne m’avait rien appris que ce que je ne soupçonnais déjà, j’avais reçu une nouvelle visite à laquelle je ne m’attendais pas. Sur le seuil de ma porte s’était présentée Elrina. J’avais souvenance que ses rares apparitions étaient souvent synonymes de désastres et j’avais craint le pire. Ce qu’elle m’avait appris m’avait laissé aussi perplexe que choqué. Pourtant, ce que nous venions de vivre durant l’audience corroborait avec l’une de ses prédictions.

Qui était vraiment cette jeune humaine ? Appartenait-elle seulement au peuple des Hommes ? Personne n’aurait pu prédire concrètement ce qui allait se passer. La voir si désespérée m’avait broyé la poitrine. J’avais dû me retenir plusieurs fois pour ne pas me jeter sur elle et la prendre dans mes bras afin de l’emmener loin d’ici. Je savais que ce procès serait difficile pour elle ; elle avait vécu une véritable épreuve. Malgré tout, Induil l’avait soutenue du mieux qu’il l’avait pu, ainsi que Legolas à son retour de Laketown. Quoi qu’il en soit, nous n’avions pas prévu l’acharnement d’Annaël et Maeiell pour discréditer Cerise. Ils avaient même osé compromettre la sécurité d’Eryn Lasgalen. Comment ces deux-là avaient-ils pu comploter contre ma personne ? Une rage froide s’abattit sur moi avec brutalité. J’avais été prêt à leur pardonner bien des choses, mais pas la trahison. Jamais ! En voulant attaquer Cerise, c’était moi qu’ils visaient et, à travers moi, c’était tout Vertes Feuilles qui aurait pu en pâtir. Ne possédaient-ils donc aucune bienveillance ? N’avaient-ils pas réfléchi aux conséquences de leurs propos ? Je n’avais eu aucun scrupule à formuler la peine la plus lourde, à savoir un bannissement définitif de notre royaume. Annaël, qui avait toujours été le plus proche de mes conseillers, m’avait terriblement déçu. Je crispai les poings avec force.

La suite des événements avait été tout aussi imprévue. Mes gardes avaient reçu l’ordre de l’emmener dans un endroit plus sûr si la situation l’exigeait. Le moment venu, ils avaient été incapables de l’approcher. L’un d’eux avait même eu les mains gravement brûlées. Cerise était devenue intouchable par ceux qu’elle jugeait dangereux. Seul Legolas, Tamril et Elrina avaient pu la toucher sans risque. Et que penser de la manière dont elle s’était illuminée, un bref instant, telle une étoile de Varda ? J’avais lu la peur dans le regard de mon peuple, mais également une sorte de fascination. Non, personne n’aurait pu envisager ce qui allait se passer, sauf Elrina ou Legolas.

Mon fils avait un don, je le savais depuis fort longtemps, mais je n’y avais jamais prêté attention avant la mort de mon épouse. Une immense tristesse qui continuait de me tordre le cœur de la plus terrible des façons.

Cerise était-elle donc la réponse des Ainur à des millénaires de prières ? Mon cœur se mit à battre sourdement et la douce sensation d’un espoir trop longtemps perdu refit surface, au point de me couper le souffle. La tête me tourna, mon fëa* était en ébullition et bientôt, la chaleur du salon se fit insupportable. La perspective d’être arrivé au bout de ma si longue attente faillit m’étouffer. Je me sentais si oppressé. D’un geste tremblant, je retirai ma couronne de fleurs que je jetai sans ménagement sur la première desserte à ma portée, puis je déboutonnai mon manteau d’apparat dont je me débarrassai au hasard. Le reste de mes vêtements suivit sans que je sache où je les déposais. Quand je fus entièrement nu, je me dirigeai vers ma chambre pour récupérer une tenue ordinaire.

Une fois vêtu d’une chemise blanche qui coupait à mi-cuisse sur un pantalon fluide de la même teinte, je me sentis un peu mieux. Cerise ne tarderait pas, j’avais expressément demandé à Legolas de la reconduire ici une fois la salle d’audience vide.

Me plantant devant la porte-fenêtre qui menait à mon jardin intérieur, je me pris à imaginer ce que serait mon avenir, chose que je faisais rarement. Il me restait peu de temps à passer à Vertbois. Je pensais partir d’ici quelques lunes, mais Induil m’avait convaincu des tâches restant à accomplir. Vertbois avait encore besoin d’un Souverain. D’ici un an, tout au plus, et je pourrai découvrir si Elenna m’attendait bel et bien en Valinor… Pourtant, les incidents de la journée et la mystérieuse attitude de Cerise remettaient tout en question.

La peur et l’espoir se disputaient en moi sans que je ne sache quoi penser. Étais-je déjà maudit ? Le serais-je peut-être ? Tant de questions qui demeuraient sans réponses. En attendant, je récupérai une carafe pleine de mon vin favori et je fis le vide dans mon esprit.

.

.

J’en étais à mon deuxième verre quand la porte de mes appartements s’ouvrit soudainement. Je n’eus pas besoin de me retourner pour savoir qui venait d’entrer. Je reconnus sa fragrance dès qu’elle fit quelques pas vers moi.

— Vous ne devriez pas vous enivrer ainsi, me gourmanda Cerise dans un murmure presque timide.

Je faillis m’esclaffer. Nous avions partagé tant de choses elle et moi, qu’il n’y avait plus de place pour le moindre embarras entre nous. Elle était ma force, ma faiblesse et serait certainement ma perte. Je terminai mon verre avant de lui faire face. Non pas que je ne voulus pas la voir. C’était même tout l’inverse.

Une humaine. Une jeune femme qui venait d’un autre monde, qui n’avait rien de comparable à la compagne que j’avais choisie pour mon éternité et pourtant…

Elle m’attirait et je ne pouvais plus combattre cette attraction. Je poussai un soupir vaincu avant de me retourner vers elle. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine en la contemplant. Sa beauté n’avait rien d’extraordinaire. Elle était même assez commune pour une femme des Hommes, sauf ses cheveux qui étaient encore plus beaux et brillants que ceux d‘une elfine. Ses yeux mordorés me fixaient avec prudence et je savais ce qu’elle pensait. Je ne l’avais pas protégée durant l’audience. J’avais laissé Annaël et Maeiell répandre leur venin tout en leur faisant croire que j’étais de leur côté et que sa détresse ne me touchait pas.

Ô cruelle miséricorde ! Si elle savait ! Si elle avait pu deviner à quel point j’avais été horrifié de la laisser seule face à eux.

— Cerise, gémis-je avant de la prendre dans mes bras sans aucune retenue.

Que les apparences aillent à Morgoth et son terrible sous-fifre qui pourrissait dorénavant dans l’oubli éternel !

— J’ai eu envie de vous serrer ainsi contre moi dès que je vous ai vue avec mon fils hier. Mais je ne le pouvais pas. Un roi se doit de garder une certaine contenance. Je ne suis pas maître de mes actes… Enfin pas tous.

— Thranduil, grogna-t-elle, vous m’étouffez !

Ne pouvant m’empêcher de rougir, je la relâchai sans la quitter des yeux. Je la dévorai du regard, me repaissant d’elle jusqu’à plus soif. Elle ne semblait pas subjuguée par ma présence, mais plutôt en colère. Je passai une main fébrile sur mon front. Affronter son courroux serait le moindre des maux.

— Vous ne semblez pas heureuse, marmonnai-je, vexé d’être le seul à vouloir un peu de tendresse après ce que nous venions de vivre.

— Avec ce qui est arrivé aujourd’hui, Majesté, sans vouloir vous offenser, je crains de ne pas l’être, c’est vrai, répondit-elle d’un air sardonique tout en croisant les bras sur sa poitrine.

Je me doutais bien qu’elle évoquerait le sujet et comment lui en vouloir ?

— J’ai exécré vous voir affronter seule tout mon peuple, Cerise, me justifiai-je, mais en tant que roi, je…

— Je sais tout cela, Thranduil, me coupa-t-elle, vous m’aviez prévenue, que ce soit vous ou bien Legolas. Cependant, cela n’empêche pas la souffrance que j’ai ressentie d’être encore très vive. J’ai vraiment cru que j’allais être bannie et…

— Jamais ! objectai-je promptement. Jamais, répétai-je plus doucement, je ne vous aurais bannie. Nous avions un plan et tout était déjà prévu. Je ne l’aurais pas permis par ailleurs.

Elle se détendit et son regard s’adoucit. Qu’elle ait pu s’imaginer que je l’aurais laissée mourir dehors me fit mal et… Une douleur plus vive encore me lacéra le cœur. C’est ce que j’avais fait, me rappelai-je soudainement. Je l’avais laissée seule face au danger… Saurait-elle me le pardonner un jour ? Surtout si elle était…

Là encore, il était trop tôt pour le savoir. Pourtant, si Elrina pensait qu’il y avait une chance pour que…

— Je ne sais pas où vos pensées vous mènent, Thranduil, mais si vous tenez à ce que je reste à vos côtés, je veux que ce soit pour moi et pour rien d’autre. Aujourd’hui, j’ai entendu beaucoup de choses que je n’ai pas comprises. Cette partie mystique qu’il y a en vous, je ne sais pas comment l’interpréter. J’ai cru deviner que la relation que nous avions était anormale… Si nous faisons quelque chose de mal, je…

— Nous ne faisons rien de mal, Cerise ! objectai-je.

Et je le pensais. Ce qu’il y avait entre nous était certes incompréhensible ; elle était une humaine à l’apparence banale, elle possédait un caractère outrancier et se souciait peu des convenances, mais… Que ce soit mon fëa ou mon hröa*, tout me poussait vers elle.

— Je veux juste être moi-même, Thranduil, répéta-t-elle tout en s’approchant de moi sans me quitter des yeux.

— Je ne vous ai jamais vue autrement, Cerise.

En cet instant, le temps s’arrêta et j’oubliai tout ce qui n’était pas nous. Elle avança sa main et tendit ses doigts pour effleurer mon visage. Je fermai les yeux, savourant son contact avec bonheur. Puis elle recula et j’entendis un bruissement qui ne voulait dire qu’une seule chose. Quand je rouvris les yeux, ma bouche s’assécha. Je n’avais pas devant moi une étoile* elfique brune aussi élancée que lumineuse, mais une jeune femme des Hommes, aussi blonde que pulpeuse et… divinement nue.

— Je ne crois pas, commençai-je d’une voix hachée par un désir croissant, mais elle m’interrompit en posant son index sur ma bouche.

— Je ne veux plus vous entendre, Thranduil. Vous n’êtes pas le seul à pouvoir décider. Je revendique également mes désirs. Je vous veux, là, tout de suite et sans attendre.

Alors je la laissai faire. Pour la première fois depuis des milliers d’années, j’abandonnai le contrôle à un autre que moi. Ses phalanges aussi légères que les ailes d’un papillon effleurèrent l’échancrure de ma chemise. Elle me la retira sans cesser de caresser ma poitrine dénudée.

— Êtes-vous certaine de votre décision, Cerise ? soufflai-je tout contre son oreille tandis que ses lèvres se posaient sur ma clavicule droite.

— Plus que jamais, Thranduil. Si je dois rester ici, je veux en avoir le choix. Si nous devons entretenir une relation ensemble, que ce soit réfléchi et consenti. Mais surtout, je désire être votre égale.

— Je suis roi, Cerise, susurrai-je sans pouvoir retenir un sourire insolent.

— Je m’en fiche, jeta-t-elle d’une voix sourde. Vous pourriez être le roi des balayeurs, vous serez et resterez juste l’homme que j’ai choisi.

— Je suis un elfe ! m’esclaffai-je dans un rire de gorge non contrôlé.

Elle posa sa tête contre mon torse et soupira de bien-être. L’observant à travers mes cils, mon esprit se dirigea vers des contrées que j’aurais dû mettre de côté. À tout le moins, pour le moment. Mais… Et si les Valar avaient finalement consenti à ma folle requête ? S’il s’agissait là, bien d’ « elle » ? Je secouai la tête. Non, pas pour l’instant. Le temps passerait bien assez vite avant que la vérité n’éclate enfin.

— C’est tellement étrange, murmura-t-elle.

— Qu’est-ce qui est étrange ? répétai-je sourdement.

— Votre cœur, Thranduil, il bat si vite que l’on pourrait croire que tout ceci vous touche.

Je soupirai de plaisir et, dans un accès de tendresse liée à d’anciens souvenirs, je l’enveloppai de mes deux bras. Puis, je me penchai sur elle pour capturer sa bouche dans un baiser tout aussi doux. Les émotions de l’âme se perdirent dans celles du corps, et l’envie de la faire mienne se fit plus urgente que jamais.

Les elfes n’aimaient pas comme les Hommes. L’attrait charnel finissait par s’étioler au fil des siècles. Cerise avait réveillé en moi des désirs que je n’aurais jamais cru éprouver de nouveau. Toujours dans cet élan purement physique, je la soulevai du sol pour la porter jusqu’à ma couche. Je l’y allongeai avec toute la délicatesse dont j’étais capable et terminai de me déshabiller devant elle. Elle me couvait d’un regard brûlant qui m’excita encore plus que je ne l’étais déjà.

Cet empressement, me dis-je tout en la rejoignant, était une chose bien euphorisante.

Cette urgence d’unir nos deux corps pour ne faire plus qu’un était délicieuse ; cette impression de bafouer toutes les règles, de faire quelque chose d’interdit, mais ô combien excitant ! Et cela l’était, pensai-je quand je retirai le dernier rempart à ma propre nudité. Je la recouvris de mon corps pour me laisser aller à un chant que je n’avais plus prononcé depuis des millénaires.

Celui de l’amour.


Cerise


Ces derniers jours avaient été des plus éprouvants pour moi. J’avais besoin d’oublier, mais surtout de me sentir aimée. Être avec Thranduil… dire que je pensais que cela n’arriverait plus jamais. Je l’avais détesté pour m’avoir abandonnée. Nous avions eu tort tous les deux et en définitive, nous nous étions retrouvés comme si les fils du destin nous attiraient inexorablement l’un vers l’autre. J’en étais là de mes réflexions quand je sentis sa bouche se promener avec gourmandise sur mon corps embrasé.

Ce que nous faisions était réprouvé par son peuple et quand bien même, qu’y avait-il de mal à se faire du bien ? Sa femme était morte et moi, j’étais vivante. Qu’il était loin ce temps où le Roi m’insupportait plus que tout. Sa langue douce et humide traçait des lignes brûlantes contre mon sexe et je perdis le fil de mes pensées.

Nous n’étions plus que désir, nos corps ondulant l’un contre l’autre, enchevêtrés dans une tourmente qui nous mènerait inéluctablement vers une destination étoilée, sans honte ni aucune pudeur, car telle n’était plus leur place dans cette chambre. Il n’y avait plus que lui et moi. Nous. Cette envie de donner du plaisir à l’autre n’était pas un combat, mais une sorte de course à celui qui mènerait l’autre vers des folies insoupçonnées. Dire que nous n’étions pas surpris par la force de cette union aurait été faux, car il me suffisait d’entrouvrir mes paupières alourdies par la passion pour voir que lui aussi était dans la même transe que moi. Que nous arrivait-il ? Ce n’était pas la première fois que nous faisions l’amour, mais jamais avec une telle fusion, jamais comme cela !

Non, jamais.

Et cela m’effrayait. Je ne comprenais pas cette puissante osmose qui nous liait, comme si une part mystique de ce que j’avais entrevu aujourd’hui continuait de nous suivre. Et si cette Elrina avait dit vrai ? Et si…

Mais j’oubliai tout au moment où il fut en moi. Nous n’étions plus qu’un. Où était le commencement, où s’achevait la fin ? Aucun de nous deux n’aurait su le dire, perdu comme nous l’étions dans les confins d’une félicité indescriptible. La langueur qui nous avait étreints se mua en ferveur aussi violente que vitale. Ses coups de reins devinrent les battements d’un cœur que je ne reconnaissais plus. Où allions-nous et dans quel but ? Puis…

Il prononça son nom. Et je fis comme s’il était mien. J’oubliai tout. Je n’étais plus que cette explosion finale qui me consumait de l’intérieur comme de l’extérieur. Entre ses bras, c’était tout ce qui comptait.


Thranduil


Que venait-il de se passer ? Ce n’était pas simplement un acte charnel sans conséquence, cela allait au-delà. Nous venions une nouvelle fois de nous unir au-delà même de l’aspect physique. Sauf que dans ce cas présent, il n’y avait pas eu que nos corps qui avaient chanté. Nos âmes l’avaient fait de la plus belle des manières et, chose qui m’ébranla plus que tout, elles s’étaient reconnues.

Des âmes sœurs.

Mon cœur frissonna. Se pouvait-il que ce soit le cas ? Revenant à moi, j’observai Cerise qui s’était endormie sur mon torse. Elle était humaine, et pourtant, je pouvais de moins en moins nier qu’elle était bien plus. Si elle était un cadeau envoyé par les Valar, celle que j’avais si longtemps priée, était-ce impossible d’y croire ? Je lui caressai doucement l’épaule quand ses lèvres rougies par nos baisers remuèrent doucement. Je n’eus pas besoin de me pencher pour comprendre qu’elle parlait de nouveau dans ses songes, toujours en Quenya.

— Je reconnais cet endroit, murmura-t-elle. Atto, Mamil, c’est moi ! Ashram ! Où es-tu ? C’est moi… Lena.

Mon cœur s’arrêta de battre à ces mots. Elle était toujours inconsciente, elle parlait à des personnes dans son rêve. Des gens qui venaient d’Arda, j’en étais certain à présent. Pourquoi s’exprimait-elle dans cette langue ? Était-ce une idée des Valar ? J’avais toujours su au fond de moi que Cerise était plus qu’elle ne semblait l’envisager. Depuis qu’elle était sortie des cachots et avait failli mourir, elle n’avait plus été la même. Elle ne s’en était pas rendu compte, mais elle avait inexorablement changé. Physiquement elle était la même. Toutefois son esprit, sa manière d’être ou de s’exprimer me montrait qu’elle se transformait en l’une des nôtres !

Me déplaçant tout en faisant attention de ne pas la réveiller, je me tins au-dessus d’elle, la dévisageant comme si je la voyais pour la première fois. Et sans doute était-ce le cas. J’humai son odeur tout en fermant brièvement les yeux, puis je les rouvris. Je voulais tellement connaître la vérité.

— Est-ce toi, Melleth nìn ? M’as-tu été rendue sans que nous nous en soyons rendu compte, toi et moi ? Ô, mon Elenna ! soupirai-je, la voix tremblante sous l’émotion.

Tu m’as tant manqué, mon amour.


Tamril


La voie des Valar pouvait être aussi surprenante qu’impénétrable. J’avais vécu les dernières révélations d’Elrina avec stoïcisme bien qu’au fond de moi, j’étais anéanti. Ainsi donc, j’étais un de ces ellir qui ne connaîtraient jamais le bonheur d’être en couple. Car si ce que la grand-mère de Maeiell venait de nous dire était vrai, l’amour que je portais à Cerise était voué à ne jamais trouver d’écho.

— Tamril, je suis désolé, marmonna Finlenn en venant tapoter mon épaule.

Je soupirai.

— Ce n’est pas comme si tu ne m’avais pas prévenu maintes fois, dis-je, le cœur au bord des lèvres.

— Cela n’en reste pas moins difficile pour toi. Mais tu sais, je ne crois pas que les propos d’Elrina visaient à présenter cette jeune humaine comme…

— Plus un mot de tout cela, le coupai-je. Je n’y crois pas non plus. Cependant, tu as vu comme notre roi la regardait. Si j’avais eu quelques doutes sur ce que Maeiell m’avait révélé, je n’en ai plus à présent.

— En parlant d’elle, nous devons vérifier qu’elle a bien quitté le palais, me dit Finlenn, la mine assombrie.

Les sourcils froncés, je contemplai Finlenn. Il avait l’air bien trop préoccupé.

— Tu penses qu’elle pourrait encore nous créer des ennuis ? lui demandai-je, peu convaincu que cela puisse être le cas.

— Je ne pense pas, avoua Finlenn, mais Annaël avait quelques partisans, alors nous devons nous montrer prudents.

Quand bien même, pensai-je pour moi-même. Il y avait peu de chance qu’il en ait encore beaucoup après les révélations d’Elrina. Le premier conseiller du Roi avait été déchu en beauté de sa place privilégiée. Cela n’avait pas été explicitement dit, mais Induil le remplacerait et cette idée me réchauffa le cœur. Induil avait toujours placé notre royaume et le peuple avant son propre intérêt et c’était un ellon sage et ouvert d’esprit. Il parlait, en plus du Nandorin, le Sindarin, mais aussi le Quenya sans oublier le langage commun à tous les peuples de la Terre du Milieu. C’était donc une bonne chose.

Quant à l’avenir de ce Royaume… Sa Majesté avait annoncé sa décision de partir d’Eryn Lasgalen  d’ici un an. Il avait demandé aux autres conseillers d’établir une liste des ellir prêts à partir avec le cortège royal et de ceux qui rejoindraient l’Ithilien. J’avais hésité mais, quand Finlenn m’avait annoncé sa décision de suivre son roi, j’avais choisi de me joindre à lui. Dagnir et Liamarë voulaient, quant à eux, rester encore sur la Terre du Milieu. Je savais que Cerise n’était pas encore au fait de cela et je sus qu’elle serait triste en l’apprenant. Penser à elle me chauffa le cœur tout autant que cela me bouleversa. Jamais elle ne serait mienne.

— Tamril ! me héla Legolas, le visage tendu, puis-je m’entretenir avec toi ?

Surpris, car je ne l’avais pas entendu arriver, je hochai la tête et le suivis jusqu’à ses appartements. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans les quartiers privés du Prince.

J’allais lui demander ce qu’il voulait quand il s’approcha de moi et me prit dans ses bras en une étreinte amicale. Je soupirai. Je savais que mon intervention lors de l’audience ne serait pas passée inaperçue.

— Je suis désolé pour toi, Mellon nìn, me dit-il, navré.

Puis, il s’écarta de moi et croisa les bras sur sa poitrine.

—Tu t’es montré bien imprudent aujourd’hui, reprit-il en faisant la grimace. Tu as démontré à tous tes sentiments à l’égard de Cerise. Tu aurais pu compromettre ce que nous avions prévu pour que justice soit faite.

Je rougis jusqu’à la pointe de mes oreilles. J’avais, il est vrai, agi stupidement. J’aurais dû suivre le plan que le prince et le roi avaient échafaudé, mais la voir ainsi…

— Mon cœur n’a pas supporté les épreuves que Cerise subissait, avouai-je en le regardant droit dans les yeux. Je n’ai pas honte et je ne regrette rien. Si demain, c’était à refaire, je le referais sans hésitation.

— C’est bien, répondit Legolas. Tu es courageux d’aimer, Tamril. Cela te va bien, même si tu devrais faire un peu plus attention aux décisions que tu prends. L’amour n’absout pas les mauvaises décisions, tu le sais.

Le sourire en coin qu’il afficha me rassura. Il ne m’en voulait pas, il me mettait juste en garde.

— Tu voulais me demander quelque chose, mon prince ? le questionnai-je doucement, façon de détourner la conversation.

C’est alors que quelque chose dans l’expression du visage de Legolas se modifia. Ses yeux perçants me détaillèrent comme s’ils pouvaient voir et lire mon âme. Il se passa quelques secondes avant qu’il ne ferme brièvement les paupières avant de les rouvrir.

— Je sais tout ce dont j’avais besoin de savoir, Mellon nìn. Prends soin de toi. Te voir est toujours un plaisir.

Il me fit un petit signe de tête avant de me raccompagner jusqu’à la porte.

Une fois dehors, je levai la tête vers les hauteurs des cavernes qui nous abritait depuis tant de millénaires. Nous allions bientôt quitter cet endroit pour toujours. Cerise nous accompagnerait et…

Mon cœur se mit à battre sourdement à l’idée totalement folle qui venait de germer en moi.

J’éclatai de rire tout en sentant mes yeux s’embuer quand je sus avec une certitude grandissante que jamais je ne connaîtrais les Terres Immortelles de Valinor. Non, car mon destin était de rester auprès d’elle, de Cerise. Je ne la forcerais pas à m’aimer, mais je me fis la promesse de rester à ses côtés, pour toujours.

À Suivre


Annotations

* Hröa et Fëa : L’âme et le corps des elfes.

* Thranduil compare sa femme à une étoile. Les elfes adorent le crépuscule, la lune et les étoiles. Ces dernières sont le symbole de Varda.

* Eryn Lasgalen : par commodité, j’ai repris l’ancien nom de « Vertbois » qui était celui d’avant Mirkwood. Le nouveau est Bois de Vertes Feuilles. Mais je trouvais cela long et lourd. J’ai donc gardé « Vertbois » et j’utilise de temps en temps le nom en sindarin. J’aurais dû le signaler depuis le chapitre 14. Voilà un oubli réparé.

* Melleth nìn : mon amour.

* Mellon nìn : mon ami.

* J’ai totalement (une nouvelle fois) réécrit ce chapitre. Là encore si fondamentalement cela ne change pas la finalité, la forme est quand même différente.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

1 Commentaire

  1. Une fois encore, je ne peux que m’incliner devant la masse de boulot accomplie. À force, je vais vraiment finir par me casser le dos mais cette histoire vaut bien deux cachets de paracétamol. Vu la structure de ce chapitre et ce qu’il raconte, tu as évité absolument tous les écueils et ce qui aurait pu être simple voire simpliste est en fait beaucoup plus complexe et profond. C’est à ça qu’on reconnaît une histoire de qualité, à tous ces détails et au fait que tout prenne sens en s’assemblant sans se perdre pour autant.

    Le « procès » de Cerise est intéressant par bien des points. Le choix de la focalisation interne, le fait qu’on ne voit ce qui se passe que par ses yeux à elle, ménage le suspens. L’enjeu ne réside pas seulement dans l’issue de l’audience, dont on peut se douter, finalement, mais dans l’attitude des uns et des autres et en particulier de Thranduil. Le roi des Elfes reste d’une impassibilité de marbre constante, on ignore ce qu’il a derrière la tête et on est tenté, tout comme Cerise, de penser que cette neutralité cache en réalité un penchant en faveur de Maeiell en ce sens où la jeune humaine, en tant que mortelle, ne peut pas faire le poids contre une Elfe faisant partie depuis des millénaires du peuple sylvestre. Je vais peut-être me faire l’avocat du diable mais en un sens, Maeiell n’a pas tort : certes, ses histoires de créature de Morgoth et autres pouvoirs maléfiques pouvant ensorceler les messieurs Elfes est un immense n’importe quoi mais là où elle a raison, c’est que Cerise est bel et bien un élément perturbateur. Cette jeune femme aux attitudes très peu conventionnelle pour les Elfes des bois a réussi à se faire une place jusqu’à, effectivement, se glisser dans le lit du roi et séduire Tamril. La différence réside dans le fait que tout ce qui s’est passé est involontaire de sa part. En mettant de côté Maeiell — et Annael qui n’a de cesse que de défendre le point de vue de celle qu’il aime — le fait que le procès soit a priori à charge contre Cerise est intéressant quand on connaît bien l’univers de base. La populace qui assiste à l’audience ne prend pas gratuitement le parti de Maeiell et ce n’est pas du manichéisme primaire. Tolkien, à propos du peuple sylvain, dit ceci : « Ces elfes ne sont pas méchants. S’ils ont un défaut, c’est la méfiance envers les étrangers. Malgré la défense de leurs sortilèges, ils étaient, même à cette époque, circonspects. Ils différaient des Grands Elfes de l’Ouest, et ils étaient en même temps plus dangereux et moins sages. » [« Le Hobbit » – trad. Francis Ledoux, laissez-moi kiffer la vieille traduction, merci] L’attitude des gens de Thranduil est tout à fait raccord avec cette citation. Cerise est humaine, donc il faut s’en méfier, et les révélations de Maeiell ainsi que les conclusions qu’elle en tire ne fait que pousser cette méfiance au paroxysme. À ce niveau-là, son plaidoyer est brillant puisqu’elle ramène tout le monde à sa cause sans la moindre difficulté. L’agression de Cerise apparaît ici comme un mécanisme de défense, un moyen de se débarrasser d’une créature dangereuse qui menace la tranquillité d’Eryn Lasgalen.

    Et la suite du procès prouve que c’était exactement le contraire. Elrina, cette sorte de Pythie des Terres du Milieu, le dit clairement : « Si vous lui faites le moindre mal, c’en est fini du bois de Vert-feuilles ». C’est en cela que cette intervention, qui sous d’autres plumes aurait pu passer pour un bon vieux « Ta gueule, c’est magique » des familles, confine le génie. Certes, un simple rêve démonte tout le procès mais c’est son contenu qui est important… quoique ce contenu reste énigmatique. Cerise ne comprend rien du tout et c’est bien normal et Thranduil, comme on le constate par la suite, hésite. Il a envie de tirer une certaine conclusion de ce songe prémonitoire mais il hésite. Il sait que rien n’est jamais clair dans le don de prescience et il reste, du moins dans un premier temps, sur ses gardes. Il se contente d’aspects concrets qui prouvent que Cerise ne peut pas être expulsée manu-militari de Vertbois : la prédiction certes mais aussi cette langue ancienne, ce parler elfique qu’elle n’emploie que dans ses rêves et qui soulève pas mal de questions. Finalement, le fait que Cerise ait un malaise, qu’elle se mette à briller et que seuls les gens qui n’ont pas d’attention malveillante à son endroit puissent la toucher n’est qu’un détail. Et finalement, tout rentre dans l’ordre. Le roi se débarrasse de Maeiell et d’Annael qui ne maîtrisent plus rien et qui sont, en quelques sortes, victimes de la grande machination du destin avec laquelle ils ont essayé de jouer pour servir leurs propres intérêts. Ça sonne assez juste en un sens puisqu’ils ont outrepassé leurs droits, non seulement en tant que sujets de Thranduil mais en tant qu’Elfes tout simples, à savoir qu’ils ont outrepassé la volonté des Valar.

    Suite à ce procès, on a, enfin si je puis dire, le point de vue de Thranduil sur la question. Tout le récit de l’audience était construit de telle sorte que le lecteur crève d’envie de savoir ce que le roi des Elfes avait derrière la tête. Finalement, même s’il pensait avoir paré à toutes les éventualités jusqu’à une possible exfiltration de Cerise en cas d’expulsion, il est aussi perdu que les autres. Les questions qu’il se pose s’accumulent et se mélangent dans sa tête : la perplexité quant aux réactions de son invitée, l’acharnement de la partie adverse et les propos d’Elrina mettant dans le même sac Cerise et la défunte reine sans qu’il sache pour autant de quoi il en retourne exactement. Comme dit plus haut, il a envie de croire que ses prières ont enfin été entendues mais il hésite. Les paramètres à prendre en compte sont trop nombreux. Seul un détail, à la toute fin du chapitre, fera pencher la balance mais j’y reviendrai. J’ai aimé la circonspection de ses retrouvailles avec Cerise. Non, elle ne lui saute pas au cou et on a l’impression qu’il est un peu déçu XD Il y a ici un subtil côté « mâle dominant » qui s’attend à devoir rassurer et protéger mais ce n’est que provisoire : Thranduil est assez lucide pour comprendre que Cerise lui en veut et pourquoi. Du coup, les regrets viennent et les propos sont plus profond que ce qu’on pourrait croire. Il dit « je l’ai abandonnée ». Le sentiment sous-jacent va plus loin que ce qu’on est sensé éprouver pour une invitée, une « amie des elfes ». « Je l’ai abandonnée » ne signifie pas ici « j’ai manqué à mes devoirs d’hôte », enfin pas seulement ; ça veut aussi dire « je ne l’ai pas protégée, je l’ai trahie ». Et Cerise, loin de s’abandonner comme Thranduil — et éventuellement le lecteur — aurait pu s’y attendre, de prendre des initiatives. Outre les premiers gestes menant à une relation intime, ce sont ses propos qui marquent : elle se revendique libre et parle de choix : elle ne se donne pas au roi par soumission mais parce qu’elle le veut. Et ledit roi de laisser faire sans trop protester… et jusqu’à se laisser dépasser.

    D’ailleurs, ils se laissent dépasser tous les deux et c’est en ce sens que cette scène si particulière est tellement réussie. C’est le troisième passage du genre dans ton histoire et tu as réussi à chaque fois à rendre les choses différentes. A posteriori, on constate une évolution au fil de ces scènes. La première n’est pas bien glorieuse à cause de la (véridiquement encombrante) virginité de Cerise. La deuxième est une course au plaisir physique, la jeune mortelle découvrant que le sexe ne consiste pas seulement à se flinguer les abducteurs et à attendre que Môssieur ait fini sa petite affaire et cesse de peser comme un âne mort sur elle. Cette fois-là va encore au-delà, à savoir qu’elle relève de la fusion mentale. Elle est telle que, lorsque Thranduil prononce à l’instant suprême un nom qui n’est pas celui de Cerise, cette dernière s’en moque. C’est d’ailleurs un point intéressant : elle dit : « Je fis comme s’il était mien », ce qui est lourd de sens et qui pousserait presque à penser que… même si au fond, on sait que non. Mais quand même. Dans cette simple phrase, un doute réside. Et ce doute a une résonance avec ce qu’elle dit par la suite dans son sommeil. « Lena ». Et c’est ce qui pousse Thranduil à sauter sur la conclusion la plus simple… même si cela mérite confirmation. Ou pas.

    Ce chapitre, finalement, remet une telle quantité de choses en cause qu’on en est presque perdu, du moins si on ne connaît pas la finalité de l’histoire. Je ne sais pas si je suis bien placée pour l’affirmer, ceci étant, vu qu’on en parle quand même souvent, toi et moi, mais quand je lis, j’essaie d’oublier ce que je sais déjà. Dans tous les cas, en dix-neuf chapitres, l’intrigue a évolué de façon radicale et, en un sens, les personnages aussi. Au fil du récit, on apprend à les connaître et ils se démarquent des clichés en se montrant — même pour Thranduil qui est prié de ne pas m’en coller une, merci — beaucoup plus humains, avec leurs failles et leurs qualités.

    Et ça, c’est bien.

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