6. Espoir

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Espoir

Thorïn constata, incrédule, le revirement du roi Thranduil. C’était impossible ! Ils avaient conclu une alliance, bon sang ! Il ne pouvait pas les laisser là sans soutien ! Les nains avaient plus que besoin de l’aide des elfes. Pourquoi le Seigneur de Mirkwood se détournait-il d’eux ainsi ?

Il vivait un cauchemar éveillé.

Le jeune prince d’Erebor regarda alors son peuple. Ils semblaient tous si vulnérables, si perdus. Une haine sourde à l’encontre des elfes enfla dans sa poitrine. Ce maudit dragon les avait chassés de chez eux avec une telle facilité. Thranduil avait regardé son peuple se faire balayer d’un souffle de flamme sans intervenir, et avec une telle indifférence. Il n’avait rien fait, rien !

Maudit soit-il ! Maudit soient-ils tous !

Thorïn se jura qu’un jour les nains de la Montagne Solitaire auraient leur revanche. Sa vengeance serait froide et terriblement amère pour ses ennemis ! Il se le promit.


Quelques jours avant la dernière lune d’automne, quelque part non loin de Bourg-Du-Lac.

Le lendemain, leur attente porta enfin ses fruits lorsqu’un homme passa en bateau tout près d’eux. Il s’agissait d’un pêcheur qui revenait du royaume souterrain de Mirkwood avec lequel Bourg-Du-Lac entretenait d’étroits liens commerciaux. Aria fit les négociations sous le regard impassible de Thorïn. Il ne lui avait plus adressé la parole depuis ce qu’elle appelait « l’incident » de la veille. Elle les présenta au batelier comme un couple venu voir leur cousin à Bourg-Du-Lac. L’homme ne posa que peu de questions, il avait davantage les yeux rivés sur la petite bourse que la jeune femme lui tendit pour payer leur voyage. L’argent avait ce drôle de don de faire taire les plus curieux, ce qui n’était pas pour lui déplaire.

La traversée ne dura pas très longtemps et c’est avec un sentiment de pure répulsion que la jeune femme mis pied sur le ponton de ce qui devait être le port. L’odeur nauséabonde était atroce, un mélange de poisson pourri et de déjections animales flottait dans l’air vicié de cette abominable cité commerçante. Elle faillit rendre le petit déjeuner qu’elle avait mangé un peu plus tôt tellement elle avait du mal à respirer sans avoir la nausée.

— Il va falloir nous hâter pour retrouver vos amis, Thorïn, dit-elle, la manche sur son nez pour être un peu moins indisposée.

— En espérant qu’ils soient déjà là, répliqua le nain qui ne semblait pas plus incommodé que cela par la puanteur du lieu.

Il lui avait enfin adressé la parole ! L’air de rien, cela soulagea grandement la jeune femme. Elle n’aimait pas les savoir fâchés.

— Thorïn, reprit-elle, le cœur battant, je…

— N’en parlons plus, la coupa-t-il sèchement, ce qui s’est passé hier soir était une erreur… Nous sommes tous deux des adultes responsables et je préférerais me focaliser sur notre mission plutôt qu’à devoir ressasser ça si cela ne vous dérange pas.

— Oui, bien sûr, souffla-t-elle, un peu dépitée.

Par tous les dragons du ciel, pourquoi fallait-il, en plus d’être une femme, qu’elle soit faible ? Pourquoi ce maudit nain, plus petit qu’elle qui plus est, la mettait-il dans des états pareils ? C’est elle qui devrait le séduire, ou essayer tout du moins afin qu’il l’accepte parmi les siens dans sa quête et qu’il l’accepte tout court, d’ailleurs. Tandis que son regard était levé vers le ciel, elle ne prit pas garde à l’amas gluant de poissons à ses pieds et serait tombée dedans si Thorïn ne l’avait pas retenue fermement par le bras.

— Faites attention où vous mettez les pieds, l’humaine, grogna-t-il. Ce n’est pas le moment d’être blessée.

— Merci, je sais bien, lui répondit-elle, plus furieuse contre elle-même que contre lui.

Retrouver douze nains et un hobbit dans ce bourg ne devrait pas prendre trop longtemps, mais l’endroit était si répugnant qu’elle douta qu’ils n’y arrivent jamais. Comment pouvait-on vivre dans un endroit aussi insalubre ? Elle en avait des frissons d’horreur.

oO§Oo

Thorïn n’avait pas desserré les dents depuis la veille. Il s’en voulait autant qu’il lui en voulait. Ce qu’il s’était passé était certes une erreur et, aussi monumentale qu’ait été cette bêtise, le mal était fait. Un fragment de son cœur s’était fissuré et un sentiment étrange s’était emparé de son âme. Entre l’amour et la haine, il n’y avait pas vraiment de différence, tenta-t-il de se convaincre, alors il essaya de la détester. Il avait même franchement espéré se débarrasser d’elle dans ce bourg de misère, mais son indisposition au lieu l’avait ennuyé. Il n’aimait pas la voir aussi désemparée et mal à l’aise. Il jura intérieurement. Il avait su dès le départ que l’emmener avec eux était une mauvaise idée et voilà le résultat, il faisait attention à elle ! Jamais cela n’aurait dû arriver. Son but, sa passion, son amour allaient pour Erebor avant tout et pour le trésor des nains. Son trésor.

Son humeur ne fit que s’assombrir au fil des minutes, car il se rendit compte qu’en plus, ils ne passaient pas inaperçus parmi les habitants qui les regardaient comme si des cornes leur étaient poussées sur la tête. Ah ! maugréa-t-il intérieurement. Ils avaient vraiment besoin de cela. Voilà pourquoi il avait évité dès le début les lieux trop fréquentés.

— Y a-t-il une auberge dans le coin ? marmonna Aria a qui le manège des villageois n’avait pas échappé non plus.

— Aucune idée, rétorqua-t-il, avisant les environs.

Alors qu’ils s’étaient arrêtés devant une bicoque aux planches délabrées, Thorïn s’aperçut qu’un homme les fixait étrangement depuis l’autre rive. Aria, qui avait elle aussi remarqué les agissements de cet inconnu en retrait, lança un regard en coin au nain.

Sans plus attendre, l’étranger qui ne les avait pas quittés des yeux sauta de bateau en bateau avec une agilité surprenante venant d’un homme pour leur faire bientôt face.

— Un nain accompagné d’une splendide créature dans notre modeste village, commença le nouveau venu en scrutant Aria d’un drôle d’air qui ne plut pas du tout à Thorïn.

— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? répondit le nain sur la défensive.

— Oh, à moi ? Pas grand-chose, à vrai dire, reprit l’homme qui croisa les bras sans lâcher Aria des yeux, mais je crois que d’autres personnes vous recherchent depuis quelques jours avec une vive impatience.

— Vous savez où se trouve le reste de notre compagnie ? s’enthousiasma la jeune femme qui retrouva alors toute sa gaieté.

— Apparemment oui, dit-il en la détaillant d’un regard appréciateur.

Aria, loin d’être offensée par l’attitude de cet homme aux traits virils et à l’accent pour le moins séduisants, lui offrit l’un de ses plus beaux sourires. Ceux qu’elle réservait habituellement à Bilbo où bien Fili.

— S’ils m’avaient dit qu’une beauté se cachait parmi eux, je pense que je me serais moi-même mis à votre recherche, gente dame, termina-t-il plus par galanterie que par réel intérêt.

Il se pencha alors en signe d’un humble salut que la jeune femme apprécia grandement. Ah, si seulement Thorïn pouvait en prendre un peu de la graine.

Le nain, à qui le manège de cet humain n’avait pas échappé, faillit foncer sur le bellâtre pour lui dire sa façon de penser. Toutefois, il se rappela in extremis que cela ne le concernait pas vraiment. Mais tout de même, pour qui se prenait-il ?

— Je m’appelle Bard, reprit l’homme qui n’avait pas conscience des pensées pour le moins contradictoires de Thorïn. Laissez-moi vous emmener auprès de vos amis. Sans doute cela atténuera-t-il la colère que je sens gronder en vous, messire nain, se moqua-t-il gentiment en regardant enfin Thorïn.

Ce dernier sentit alors la moutarde lui monter au nez. Mais pour qui se prenait ce misérable petit humain ?!

Aria, quant à elle, émit un drôle de ricanement. Ce Bard lui plaisait bien, finalement. En plus d’être plutôt beau et galant, le monsieur avait de la répartie. Voilà qui était plus que prometteur !

— Merci, monsieur Bard, susurra la jeune femme, c’est bien aimable à vous. Pour ma part, je suis Aria et le nain revêche qui m’accompagne se nomme Thorïn et non Grognon comme son caractère pourrait vous le faire croire. Et vlan, Thorïn, s’amusa-t-elle en son for intérieur, prends cela dans les dents.

— Thorïn ? s’amusa Bard, rentrant dans le jeu d’Aria et ce au dépens du nain. Moi qui pensais qu’il se nommait Grincheux, justement.

Tous les deux éclatèrent de rire tandis que Thorïn qui les suivait avait une envie folle de leur mettre un coup de hache sur la tête à chacun. Malheureusement, il n’avait plus d’armes depuis que la Compagnie avait quitté Mirkwood. Il soupira lourdement. Leur quête touchait bientôt à sa fin et un sentiment d’urgence l’animait d’heure en heure. Qu’ils se rient donc de lui, cela n’allait pas durer !

oO§Oo

Thorïn et Aria ne connurent pas le même traitement de faveur que leurs autres amis. Pas de passage par les latrines donc, mais par la porte d’entrée. Les retrouvailles furent des plus bruyantes et animées. Les enfants de Bard regardaient tout ce remue-ménage avec un certain étonnement mêlé de crainte. Il fallait dire qu’ils n’avaient pas souvent ce genre de visite. Ils n’étaient pas certains d’aimer cela, d’ailleurs. Très rapidement, alors que Bard était parti, les laissant seuls quelques instants, il fut décidé que les nains iraient piller l’armurerie du village pour trouver des armes dignes de ce nom. Ce n’étaient pas les harpons et autres crochets de boucher que voulait leur refiler l’archer et batelier —ce que Bard était— qui allaient les aider à reconquérir leur chère montagne.

Aria décida de ne pas les accompagner et de rester avec les enfants. Baïn, le fils de Bard, était drôlement embêté, car il avait promis à son père de ne pas laisser sortir les nains.

Quelques heures passèrent avant que l’homme ne rentre en trombe dans la pièce.

— Je suis désolé, papa, paniqua Baïn, je n’ai pas pu les retenir, ils voulaient partir.

— Où sont-ils allés ? demanda Bard à Aria qui était restée assise.

— Piller l’armurerie de ce pauvre bourg, bien sûr, répondit-elle comme si cela était la chose la plus normale qu’ils avaient à faire.

Bard fronça les sourcils. Ils savaient pourquoi ce Thorïn était là et cela ne présageait rien de bon pour eux. Il fallait les arrêter et vite…

— Où se trouve votre épouse ? demanda poliment Aria, détournant ainsi la conversation pour donner du temps à la compagnie de faire ce qu’ils avaient à faire. Elle avait bien compris à son expression que Bard avait deviné leurs plans.

Le regard de l’homme devint triste et Aria sut avant qu’il ne lui réponde.

— Hélas, ma douce épouse est morte quelque temps après la naissance de ma plus jeune fille, Tilda.

— Oh, je suis navrée pour vous, se peina Aria qui elle-même n’avait jamais connu sa mère, morte en lui donnant naissance d’après ce que sa nourrice et son père lui avaient dit. C’est toujours quelque chose de très dur de se retrouver à élever seul ses petits, continua-t-elle en dévisageant Bard et ses enfants avec douceur.

— Écoutez, Aria, je ne sais pas quelles sont vos intentions ni pourquoi vous suivez ces nains, mais ils n’apporteront que tristesse et désolation si on ne les arrête pas vite, reprit Bard, durement, pour recentrer la discussion sur ce qui le préoccupait.

— Bard, vous ne pourrez pas les contenir indéfiniment, ils sont plus décidés que tout à reprendre ce qui leur appartient…

— Mais à quel prix ? lança Bard plus secoué que jamais. Saviez-vous qu’une de nos vieilles prophéties avait prédit la venue du Prince d’Erebor ? Que sa reconquête n’apporterait à ce village que mort et solitude ? Qu’une pluie d’or tomberait sur nous avant que le dragon qui dort sous la montagne ne nous réduise en flamme ?

Aria se frotta les tempes. Oui, elle connaissait bien cette prophétie. Depuis qu’elle fréquentait Thorïn et sa compagnie, elle avait compris qu’ils croyaient le dragon mort, du moins l’espéraient-ils. Comme si une créature telle que Smaug le sournois pouvait mourir ainsi.

— Aria, s’il vous plaît, demanda Bard d’une voix suppliante.

Un long silence s’installa entre eux pendant un moment, Bard attendant une réponse d’Aria quand…

— Hé, Bard ! cria un des espions du Bourgmestre, t’es au courant qu’une bande de nains vient d’être pris la main dans notre armurerie ?

Bard se pencha à la fenêtre, mais le gamin avait déjà disparu.

Sans demander leur reste, Bard et la jeune femme se précipitèrent dehors en direction de la place où se trouvait la demeure du chef du village.

oO§Oo

Thorïn et les siens avaient été pris la main dans le sac comme de vulgaires voleurs. Être rabaissé ainsi lui faisait mal au cœur. Aria avait refusé de les aider parce qu’elle avait eu peur que Bard leur cause problème. Lui croyait surtout qu’elle avait trouvé le moyen de ne pas se mouiller en restant tranquillement à les attendre. En attendant, ils étaient trainés sans aucun ménagement auprès de leur chef. Peut-être pourrait-il alors s’expliquer. Le bourgmestre, un homme entre deux âges plus dépenaillé qu’habillé et aussi énorme que Bombur pouvait l’être, se présenta alors à eux, la mine insolente et grasse.

— On peut savoir ce qui se passe ici exactement ? Que fait une bande de pauvres nains dans mon village et encore plus dans mon armurerie ?

Bien vite, les nains furent entourés non seulement par les gardes du Bourg, mais aussi par la populace locale aussi curieuse que des vautours sur un nid de cadavre. Un homme un peu plus petit se tenait aux côtés du gros chef, il était si hideux que son visage faisait penser au museau d’un rat d’égout.

Thorïn sut alors qu’il était temps de dévoiler son jeu. Il s’avança au milieu de la foule, sûr de lui :

— Je suis Thorïn, fils de Thraïn lui-même fils de Thror, roi sous la Montagne Solitaire d’Erebor.

Son regard assuré vint se planter dans celui du Bourgmestre du village. Les yeux de ce dernier semblaient plus porcins que jamais. Il fallut plusieurs minutes avant que les révélations de Thorïn fassent leur chemin dans son cerveau atrophié par trop de vice et d’excès.

— Ainsi donc le prince d’Erebor fait son grand retour parmi-nous… et pourquoi, au fait ? voulut-il savoir, l’air goguenard.

Bien entendu, le Bourgmestre en avait une vague idée qui d’ailleurs lui plaisait bien plus qu’il ne voulait l’avouer. Il attendait juste la confirmation du nain.

— Je suis venu ici pour reconquérir ce qui m’est dû ! hurla alors Thorïn, assuré de trouver du répondant à ses affirmations.

Il ne fut pas déçu, car la foule se mit à brailler, enthousiaste et captivée par la voix de stentor du nain qui avait bien compris que c’était le moment où jamais de rallier du monde à sa cause.

— Je vous le dis, si vous nous aidez dans notre quête, je vous promets que ce village retrouvera sa splendeur d’antan !

Les paroles de Thorïn furent accueillies par les vivats de la foule en délire. Les gens avaient besoin d’espérance et le nain savait qu’il leur apportait en plus l’espoir de jours meilleurs. Il ne put s’empêcher de sourire avec satisfaction. Le gros homme n’avait encore rien dit, mais il savait que l’idée d’or et de richesses supplémentaire ne le laisserait pas indifférent.

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Aria, qui venait de se frayer un chemin à travers le monde, fut sidérée par la façon dont Thorïn avait su faire pencher la balance en sa faveur alors que quelques minutes à peine auparavant il avait été à deux doigts d’être enfermé. Les hommes et les femmes du village hurlaient et scandaient à présent le nom de Thorïn avec une certaine ferveur. Ce dernier semblait fier et prêt à s’en aller reconquérir son royaume perdu. Le cœur d’Aria se serra. Ses sentiments pour ce nain étaient confus. Elle n’aimait pas ce qu’elle ressentait et pourtant, tout en lui l’attirait. À un moment, leurs regards se croisèrent, celui de Thorïn sauvage, plein de promesses de vengeance et bien plus encore, le sien désemparé, anxieux.

Baissant les yeux, elle tenta de se dire que finalement cela devait se passer ainsi. Thorïn avait gagné. C’était certain.

— Ne l’écoutez pas ! hurla alors une voix derrière elle.

 Surprise elle se retourna pour voir Bard, encore plus soucieux qu’elle ne l’était.

— Ne l’écoutez pas, reprit-il, le souffle court. Ses promesses provoqueront notre perte à tous. Rappelez-vous la prédiction !

S’ensuivit une joute oratoire entre les deux hommes prêts à tout pour défendre leurs positions et leur cause respectives. Chacun avait ses raisons tout aussi valables les unes que les autres. Toutefois, ce fut le Bourgmestre en personne qui trancha en faveur de Thorïn. Dépité, Bard ne put que s’incliner face à la décision du maire de leur village, mais Aria sentit qu’il n’acceptait pas sa défaite. Bien qu’elle ait beaucoup de peine à son encontre et de ce que la victoire de Thorïn sous-entendait pour lui, elle ne put s’empêcher d’être fière de son nain. Une boule se forma dans son ventre. Avait-elle bien pensé SON nain ? Décidément le destin était bien farceur !

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La nuit venait de tomber sur le Bourg-Du-Lac et bientôt, une gigantesque fête fut donnée en l’honneur des nains et de Thorïn, qui allait durer jusqu’au jour du grand départ. La compagnie partirait quelques jours plus tard en direction d’Erebor et ce avec la bénédiction du Bourgmestre en personne qui leur prêtait armes, armures et barques. Aria espéra très fort que Thorïn avait changé d’avis à son égard et qu’il l’accepte au sein de sa troupe. Elle devait impérativement les accompagner. Dans quelques jours, leur destin ne leur appartiendrait plus. Si elle s’y prenait bien, peut-être pourrait-elle sauver tout le monde et Thorïn pourrait être couronné roi de sous la Montagne Solitaire. Malheureusement, elle ne pourrait lui redonner l’Arkenstone. La pierre ne lui appartenait pas, elle était à la montagne et à elle seule.

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Thorïn exultait. D’ici quelques jours il allait commencer son ascension, sa reconquête pour Erebor ! Son royaume. Il avait su convaincre les hommes et les femmes de ce bourg bien miteux du bienfondé de sa mission. Il n’était que joie et rien pour le moment ne pourrait venir perturber cela. Inconsciemment, il se mit à chercher la petite humaine qui les avait accompagnés depuis leur évasion des prisons de Mirkwood. Il n’arrivait plus à se l’ôter de l’esprit. La voir parmi la foule, si désirable et fragile à la fois, avait réveillé en lui des sensations et des sentiments qu’il avait cru perdus à jamais depuis la fuite d’Erebor, des décennies auparavant. Voyant sa chevelure flamboyante au loin, il hâta le pas en sa direction. Sans doute devrait-il se montrer un peu plus tendre à son égard s’il voulait que sa petite bouche lui chante une autre chanson que les piques acides dont elle l’abreuvait depuis qu’ils se connaissaient. Ce qu’il vit alors le figea net.

Le visage d’Aria était penché sur cet idiot de Bard qui était adossé à une colonne. L’embrassait-elle ? Comment osait-elle alors que la veille encore elle se trouvait dans ses bras ? Une rage sans faille s’insinua dans son cœur. Mienne ! Elle est mienne ! Il se sentit encore plus confus que lorsqu’il s’était avoué un peu plus tôt qu’elle était loin de le laisser indifférent. Sa colère retomba aussi vite qu’elle était montée. Que lui arrivait-il, nom de nom ? La laissant aux bons soins de son très probable amant, il tourna les talons pour retourner dans la grande salle où se passait la fête. Il avait besoin d’une bonne chope de bière pour oublier ce désastre.

oO§Oo

Aria vit Bard assis dans un coin. Il ne participait pas à l’euphorie générale et elle le comprenait. Elle savait qu’il était le descendant de Girion, le dernier seigneur du Val. Celui-là même qui avait manqué sa cible ; sa flèche n’avait qu’effleuré le flanc de Smaug, mais il l’avait néanmoins blessé. Qui mieux que Bard pourrait le faire ? se demanda-t-elle une nouvelle fois. Elle devait glisser en lui ce mince espoir. Il était tout aussi qualifié que son aïeul pour protéger les siens.

— Ainsi vous êtes le fils de cet archer qui a manqué à son devoir, d’après ce que les nains prétendent, chuchota Aria qui s’était approché doucement de Bard, tapi dans l’ombre.

Il la regarda tristement.

— Vous n’allez pas vous y mettre, vous aussi, jeta-t-il laconiquement.

— Non, mais je sais ce que votre ancêtre a tenté. Je sais aussi qu’il a réussi à blesser le dragon. Malheureusement, cela n’a pas suffi.

En soupirant, Aria s’agenouilla devant cet homme si plein de regrets, mais aussi d’espérances. Elle prit son visage dans la coupe de ses mains et croisa son regard torturé. Bard fronça les sourcils.

— Vous pouvez le faire, chuchota-t-elle.

Elle le dévisageait étrangement.

— Que voulez-vous dire, Aria, que pourrais-je faire ?

Bard ne comprenait pas.

— Le vaincre, sauver votre village et les vôtres, reprit-elle. Vous en avez la force, vous êtes un archer, vous aussi ! Sans doute bien meilleur que votre père et son père avant lui… Vous avez eu la chance d’avoir les Elfes pour exemple, qui plus est.

La jeune femme connaissait le traité commercial qui existait depuis bien longtemps entre le roi Thranduil et la petite communauté du Lac. Bard avait eu l’occasion de se former avec des elfes, des soldats aguerris dans l’art de l’archerie depuis des millénaires.

— Comment pouvez-vous dire cela, s’emporta-t-il en se dégageant de l’étreinte de la jeune femme. Vous ne me connaissez pas ! Vous ne savez rien de moi, ajouta-t-il, faisant les cent pas devant elle.

— C’est vrai, répondit Aria, se relevant à son tour. Je ne vous connais pas, mais je peux voir une très grande force en vous. Une volonté de fer.

Il la fixa effrontément, la mettant au défi de se tromper.

— Croyez-moi, conclut-elle, vous le ferez et vous gagnerez. Vous n’aurez pas le choix de toute façon !

Sans attendre de réponse de sa part, Aria le quitta avec la grâce d’une reine qui en avait fini avec l’un de ses sujets. Qu’il réfléchisse un peu. Elle avait planté la graine du doute et de l’espoir. À lui de la faire pousser maintenant.

oO§Oo

De retour dans la salle où la fête battait son plein, elle chercha le héros de la soirée, mais Thorïn semblait introuvable. Voyant qu’elle le cherchait, Balïn s’approcha d’elle.

— Il est parti dans les appartements que le Bourgmestre a bien voulu lui octroyer pour quelques nuits, déclara-t-il simplement.

Aria haussa un sourcil.

— Des appartements ? Rien que cela ? Eh bien, certains sont chanceux. Merci du renseignement Balïn.

— Mais de rien, Dame Aria ! Sur ces entrefaites, le vieux nain repartit auprès de ses amis pour remplir sa chopine de bière.

La jeune femme les regarda un instant et envoya un sourire à Fili et Bilbo qui venaient de soulever leur chope en guise de salut.

— Vous joignez-vous à nous, Dame Aria ? demanda Fili.

— Non, Fili, répondit-elle en lui rendant son sourire. J’ai encore deux ou trois choses à voir avec votre oncle, conclut-elle avant de s’éloigner et de les laisser à leur joie du moment.

Qu’ils profitent de ces instants d’accalmie, car cela ne durerait pas longtemps, malheureusement.

oO§Oo

Après avoir déambulé quelques minutes dans le dédale de couloirs qui composait l’aile des invités, Aria finit par trouver la fameuse chambre qui avait été proposée à Thorïn. Elle n’était pas fermée. Se tordant les mains d’anxiété, la jeune femme se demanda comment elle allait pouvoir justifier son envie de les accompagner jusqu’à la montagne Solitaire. Oh, elle aurait pu choisir la solution de facilité et se transformer, mais elle détestait le changement de forme. L’opération était des plus douloureuses et, pour des raisons qu’elle ne voulait toujours pas analyser, elle ne voulait pas que Thorïn sache ce qu’elle était. Respirant un bon coup, elle prit son courage à deux mains et poussa la porte. Elle entra prudemment puis referma derrière elle.

Il était posté près de la fenêtre. Il semblait préoccupé. Doucement, il se tourna vers elle. Aria crut défaillir face au regard qu’il lui lança. Il était… terrifiant c’était l’œil d’un prédateur. Ses jambes flageolèrent légèrement. Elle ne devait pas faiblir, pas maintenant. Forte de cette conviction, elle décida d’avancer jusqu’à lui, mais il fut plus rapide qu’elle. D’un geste il la ceintura à la taille puis la colla contre son torse. Il semblait furieux et pourtant, elle pouvait aussi distinguer autre chose. Son cœur manqua un battement.

— Je peux savoir ce qui vous prend, Thorïn ? demanda-t-elle faiblement.

Qu’elle se détestait quand elle agissait ainsi. Quant à lui, ses yeux d’un bleu glacial semblaient vouloir transpercer son âme.

—Ce qu’il me prend, l’humaine, c’est que je suis las de passer pour un imbécile, grogna-t-il, le visage tout près du sien.

— Mais… balbutia Aria, je ne comprends pas !

— Et cela, vous comprenez ? souffla-t-il avant de s’emparer de ses lèvres dans un baiser passionné.

Aria su alors que le fier Thorïn Oakenshield venait de succomber véritablement à son premier désir. Avec une pointe d’appréhension, elle se demanda où ceci allait les mener. En attendant, elle décida de se laisser aller à son tour à l’étreinte virile du Prince d’Erebor.

Elle aviserait plus tard… oui c’est cela… Bien plus tard.

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A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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