5. Complications imprévues

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Complications imprévues

La princesse Ariana les vit tomber comme tombait la pluie sur les roches qui abritaient le palais royal. Chaque étincelle de vie désertait peu à peu le corps des Drakonnites, ne laissant plus que cendre et désolation dans le royaume de son père. Bientôt, le grondement du volcan se fit entendre, suivi d’une longue gerbe de flammes. Son peuple mourait et la petite princesse pleurait sur ce qui n’était plus. Elle se lamentait sur ce qui ne serait jamais. Elle était à présent l’unique représentante de sa race. La dernière de son peuple. Une douleur déchirante, sourde, étreignit sa poitrine ; l’acidité de la trahison. Non, elle n’était pas la dernière. Il en restait encore un, plus vil et plus sournois que jamais. Elle pouvait l’imaginer sans peine dormir sur le trésor qu’il avait volé au détriment d’innombrables vies. La vie des hommes, la vie des nains, la vie de siens. Une haine incommensurable mêlée à son propre chagrin explosa dans son cœur en détresse. Elle se vengerait ! Elle se jura qu’elle ferait payer de mille façons cet ignoble traître ! Elle le retrouverait et le détruirait, puis elle récupérerait le cœur de cette pauvre Montagne qui se mourait et le lui redonnerait.

Elle leva ses yeux emplis de larmes vers le ciel sans soleil.

Une fois sa mission accomplie, elle les rejoindrait à jamais et ainsi disparaîtrait avec elle le peuple des Drakonnites.

Forte de ses convictions, elle ferma les paupières, se transforma et prit son envol vers les contrées lointaines de la Terre du Milieu.

Sa mission ne faisait que commencer.


Sur le lac d’Esgaroth se dressait un petit village dressé sur pilotis que l’on appelait Bourg-du-Lac ou Lacville selon les régions de la Terre du Milieu. De loin, on pouvait apercevoir ses maisons biscornues entassées les unes sur les autres dans un incroyable fatras esthétique. Cette petite ville abritait des hommes, pêcheurs et commerçants dont la vie se résumait à bien peu. Bien qu’ils n’en parlent pas, le fantôme du terrible dragon qui avait détruit leur ancienne et opulente cité de Dale les hantait toujours.

Le cœur de Bard battait à tout rompre. Il se sentait observé et pas qu’un peu. Depuis toujours, il avait été le bouc émissaire du Bourgmestre du village qui le faisait surveiller sans discontinuer, à croire qu’il était l’ennemi numéro un à Bourg-du-Lac. Il en aurait ri fût un temps, et voilà qu’il donnait raison au sentiment de méfiance qu’il inspirait en s’immisçant comme un voleur dans sa propre maison. Bien sûr, il savait qu’on l’avait repéré ainsi que ses nouveaux amis, mais… pinçant les lèvres, il se retourna, faisant face au semi-homme et aux douze nains qui marchaient en file indienne derrière lui.

— Faites moins de bruit. Je vais vous emmener chez moi, chuchota-t-il, par contre, vous allez devoir passer par les latrines.

— Les latrines ?! grognèrent confusément Gloïn, Dwalïn, Oïn, Dori, Ori, Nori, Balïn, Bifur, Bofur, Bombur, Kili et Fili que cette éventualité épouvantait.

— On n’a vraiment pas un autre moyen d’entrer chez vous ? bégaya Bilbo que la simple éventualité de passer par là révulsait aussi.

Bard les regarda tour à tour, exaspéré.

— Non, il n’y a pas d’autre moyen et si vous tenez vraiment à la vie, vous le ferez, c’est tout. Je me suis déjà trop impliqué pour sauver vos fesses. J’ai une famille à protéger, voyez-vous.

Tous soupirèrent de concert, prêts à le faire. Entre cela et les tonneaux pleins de poissons où ils s’étaient tous cachés un peu plus tôt… Heureusement que Thorïn n’avait pas eu à subir autant d’humiliations, pensa Balïn. Il espéra juste que la petite humaine ne les avait pas envoyés trop loin. Après l’attaque de la mortelle fumée blanche*, elle les avait tous sauvés grâce à son sort, mais malheureusement, la compagnie s’était vite rendu compte que leur chef ainsi que la fille manquaient à l’appel.

Connaissant Thorïn, ils n’avaient pas vraiment peur pour lui, mais le temps passait et chaque minute jouait davantage contre eux…

oO§Oo

Quand Bilbo sortit des latrines, la première chose qu’il vit fut trois enfants alignés devant lui : un garçon et deux filles qui le regardaient comme si une seconde tête venait de lui pousser sur les épaules. Certes, il y avait des façons plus communes d’entrer chez les gens, mais quand on n’avait pas le choix…

Une fois que les nains furent tous sortis et qu’ils purent se nettoyer un peu pour enlever l’odeur nauséabonde de poisson et du reste qui leur collait à la peau, Bard leur proposa un maigre repas. Tandis que les conversations allaient bon train, le sujet qui les préoccupait tous revint les hanter.

Que devenait Thorïn ? Où était-il ? Que faisait-il ?

— Quel jour sommes-nous ? demanda Bilbo tout à coup en regardant par la fenêtre.

La conversation s’arrêta d’un seul coup devant la question du hobbit. Balïn, inquiet, s’approcha de la fenêtre et ouvrit des yeux ronds en voyant que la lune était totalement absente du paysage. C’était impossible. Ils auraient dû être à la veille du dernier jour de Durïn ! Elle aurait dû être quasiment pleine ! L’avaient-ils manqué ? Non… ou alors…

Comprenant ce que cela impliquait, il eut du mal à formuler cette évidence à voix haute et préféra demander une confirmation à l’homme qui les hébergeait.

— Sommes-nous déjà en hiver, Messire Bard ?

L’homme haussa un sourcil.

— Bien sûr que non, nous sommes encore en automne. Il faudra attendre la nuit de la dernière pleine lune pour être en hiver.

— Qui est ? demanda Dwalïn avec une certaine précipitation.

— Dans moins d’une semaine. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions stupides ? s’énerva Bard que cet interrogatoire incongru commençait à fatiguer.

Tous le regardèrent avec la bouche grande ouverte et l’œil aussi surpris que celui des poissons qu’il pêchait dans l’Esgaroth. C’est alors que le semi-homme eut la révélation du siècle que personne n’osait réellement évoquer à haute voix.

— Miséricorde ! s’écria Bilbo, en plus de nous avoir fait voyager par la magie d’un lieu à l’autre, nous avons aussi voyagé dans le temps ?!

— Si c’est vrai, avança prudemment Dwalïn, que cette perspective enchantait, alors c’est une bénédiction et un soulagement.

— Nous avons un peu moins d’une semaine. Une semaine pour retrouver Thorïn et l’aider à accomplir sa destinée, répondit Balïn, plein d’espoirs.

oO§Oo

Aria et Thorïn partirent dès les premières lueurs de l’aube, savourant chacun à leur manière la paix tacite qui s’était installée entre eux depuis la discussion de la veille. La jeune femme ne lui avait pas encore révélé ce qu’elle avait découvert la nuit précédente lors de son tour de garde. Il apparaissait que le dernier jour de l’année selon le calendrier des nains semblait s’être éloigné de quelques nuits. Elle avait alors compris qu’en plus de les avoir éloignés du danger, elle avait aussi rallongé leurs espérances de trouver cette porte secrète sur la Montagne Solitaire. Marchant derrière lui, elle put admirer sa démarche lourde, mais franche. Si seulement leur rencontre avait pu se faire de manière différente. Inévitablement, ses pensées la ramenèrent à ce qui avait ponctué la vie des siens.

Chaque montagne portait dans ses profondeurs les plus secrètes un cœur synonyme de vie, car oui, même les montagnes respiraient, vivantes, à leur manière. Le roi des nains, Thror, en avait trouvé un et l’avait détaché de son corps de pierre. Les nains qui creusaient si profondément, au-delà de l’invraisemblable, avaient réussi l’impensable. C’était un miracle qu’aucune créature des Ténèbres n’ait encore fait son apparition dans la Montagne Solitaire pour y faire son propre nid. L’Arkenstone, comme ils l’appelaient tous, le cœur de la montagne, ne devait pas rester entre les mains des nains. Ses pouvoirs allaient au-delà de l’imaginable. Aucun elfe ni aucun magicien — Maïar y compris — de la Terre du Milieu ne pouvaient la regarder sans être attirés par elle. Qu’elle soit mise à nu de cette manière était une erreur monumentale. Alors son peuple, gardien du cœur des montagnes, avait su qu’il était temps d’envoyer l’un des leurs récupérer cette pierre avant qu’elle ne cause plus de mal.

Hélas, les Drakonnites aimaient l’or et les pierres précieuses aussi passionnément que les nains. Smaug le doré avait failli à ses devoirs. Il avait semé la terreur, rendu fou par l’incroyable trésor de Thror. Une boule se forma dans la gorge d’Aria. Elle ne connaissait pas l’histoire avec exactitude, mais le dragon avait semé peine et désolation dans son sillage, réduisant à l’état de cendre la forteresse de Dale qui représentait le dernier rempart entre Erebor et le monstre volant. Que dirait Thorïn s’il savait, s’il…

— Vous semblez perdue dans vos pensées, encore une fois, murmura Thorïn. N’oubliez pas que nous devons nous dépêcher pour atteindre Erebor avant la nuit. Nous sommes le dernier jour de Durïn, nous…

Oh, elle avait failli oublier de lui en parler. En y repensant, la honte la submergea. Dire qu’elle était la dernière représentante de son peuple et qu’elle était incapable de réussir des sorts aussi élémentaires que la « téléportation ».

— Pas vraiment, marmonna alors Aria, il nous reste à peu près six jours.

N’ayant pas vu que Thorïn s’était arrêté brusquement, elle le percuta violemment dans le dos.

Il se retourna comme s’il n’avait rien senti, tandis qu’elle-même se tenait le nez, ressentant une vive douleur à cet endroit.

— Qu’avez-vous dit ? la somma Thorïn, incrédule. Vous vous moquez de moi, c’est cela ?!

— Pas du tout, grogna Aria, la main toujours sur le nez. La nuit dernière, je me suis aperçue que la lune avait disparu. En calculant et en faisant des recherches sur les cycles passés, je me suis rendu compte que nous avions reculé de quelques jours. Sept jours… enfin six jours, à présent.

Le nain la fixait, l’air dubitatif.

— Mais comment ? demanda-t-il.

— Je ne pratique pas souvent la magie, se justifia-t-elle. J’ai dû faire une erreur dans ma formule, et voilà…

Comme il la regardait toujours avec prudence, elle soupira.

— Je suis désolée, je ne suis pas très… douée finalement.

Elle était dépitée. Cela lui en coûtait de l’admettre devant lui alors qu’elle avait voulu lui prouver son utilité. Tandis qu’elle avait baissé la tête sous le poids de sa honte, un rire tonitruant s’éleva dans les airs. Surprise, elle releva les yeux pour découvrir l’immense sourire qui illuminait le visage du nain. Par tous les Drakons de la Terre du Milieu, qu’il était beau quand il souriait ainsi. Son cœur fit une embardée dans sa poitrine. Ah ! Pourquoi était-elle si faible ?

Sans prévenir, il la prit dans ses bras et la souleva comme si elle ne pesait pas plus qu’une plume avant de la serrer contre lui. Aria n’avait plus pied.

— Vous êtes une idiote doublée d’une incapable, l’humaine, mais là, vous dépassez toutes mes espérances ! s’exclama-t-il joyeux.

Il la reposa par terre sans ménagement. Terriblement ébranlée par ce qu’il venait de faire, elle en oublia qu’il venait aussi de l’insulter.

— Vous n’êtes pas fâché ? demanda-t-elle l’air étonné.

— Oh si, répondit-il, je pense toujours que, tout comme le Hobbit, vous n’avez pas votre place parmi nous et que votre utilité réside surtout dans l’art de m’être inutile, mais… Ce que vous avez fait… Vous venez juste de rallonger le temps qui nous était compté et vu notre situation actuelle, c’est bien plus une bénédiction qu’un réel souci.

Quel soulagement, songea Thorïn. Presque une semaine de répit, une semaine de plus. Il ne leur faudrait pas moins d’une journée pour atteindre le ponton où ils étaient censés se rendre la veille. Une fois à Bourg-du-Lac, il aurait tout son temps pour trouver des armes et imaginer un plan pour que leur maître Cambrioleur puisse ravir au dragon son Arkenstone chérie si Dragon il y avait encore. Ce n’était pas sûr et il espérait vraiment que cette maudite bestiole soit morte ou partie. Néanmoins, une sombre pensée vint gâcher son euphorie du moment. Et s’ils n’étaient que tous les deux à avoir remonté le temps ? Et si le reste de sa compagnie était perdue ? Quelle tragédie ce serait pour lui…

Aria, voyant que quelque chose n’allait pas, se permit de lui poser la question :

— Que se passe-t-il ? Vous êtes si sombre tout à coup.

— Sombre ? reprit-il, en l’inspectant du regard, et si le reste de ma compagnie était restée piégée là-bas ?

Elle tiqua sur ce qui lui sembla être davantage une accusation qu’une question.

— Cela ne se peut, répondit-elle, et elle l’espérait vraiment. Nous étions tous connectés les uns aux autres.

Un court silence s’ensuivit.

— Au mieux, ajouta-t-elle, ils nous attendent déjà sur place. Au pire, ils ne doivent pas être très loin.

— Dans tous les cas, termina-t-il, il faut nous hâter. Nous ne sommes qu’à une journée à pieds, mais il nous faut marcher vite.

Sans un mot de plus, les deux compagnons reprirent la route en silence.

oO§Oo

Pendant ce temps, à Bourg-du-Lac, Bard tentait de raisonner les nains décidés à repartir chercher leur chef. Ils avaient déjà perdu Gandalf parti on ne sait où, hors de question qu’ils entrent dans la montagne sans le principal intéressé.

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À quelques lieues d’ici, alors que la nuit venait de tomber, Thorïn et Aria étaient arrivés au ponton et attendaient qu’un passant veuille bien les emmener au village qui reposait à même sur l’Esgaroth et qui se trouvait non loin de là. Ils attendirent longtemps, très longtemps, mais personne ne vint à leur rencontre. L’endroit restait dramatiquement et désespérément désert.

— Comment allons-nous faire pour passer par là ? s’énerva Thorïn au bout d’un moment.

— Avec beaucoup de patience et un peu de jugeote, répondit Aria qui en avait assez d’entendre son camarade d’infortune grogner de la sorte.

Thorïn commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs. Il se mit alors à tourner en rond autour d’elle tout en lui envoyant des regards accusateurs qui voulaient tout dire.

Ce fut plus fort qu’elle, elle craqua.

— Si vraiment personne ne passe par là, nous irons alors à la nage ! explosa-t-elle.

Elle avait dû le supporter toute la journée. Ce n’était pas un chef, mais un despote ! Un despote royaliste qui plus est, et qui pensait qu’elle était née pour le servir. S’il savait, si elle avait pu, elle l’aurait fait s’agenouiller à ses propres pieds.

Le nain la scruta, buté. Aria soupira et tenta de trouver la force de calmer ses nerfs. Elle l’avait suivi sans rechigner. Il n’avait pas pensé à faire de halte sauf quand l’estomac de Sa Seigneurie s’était rappelé à son propriétaire. Et encore, elle avait dû se plier à ses exigences et lui faire la popote comme une simple bonne à tout faire.

Les heures passaient et personne ne semblait décidé à amarrer la moindre barque dans le coin. C’était déprimant. Dépitée, les épaules de la jeune femme s’affaissèrent. Elle était réellement exténuée.

Thorïn, qui avait bien eu conscience de lui en demander beaucoup, se dit qu’il serait sans doute plus judicieux de trouver un abri pour y passer la nuit. Cela ne servait à rien d’attendre. Personne ne passerait par ici avant le lendemain matin. C’était une évidence.

— Écoutez, l’humaine, si nous nous trouvions plutôt un endroit un peu plus sûr et tranquille pour y passer la nuit ?

Sa voix avait tranché dans l’obscurité glaciale de ce début de soirée et Aria accueillit sa proposition avec soulagement.

— Je ne suis pas contre, effectivement, avoua-t-elle tout en se frottant les bras. Les nuits, par ici, commencent à devenir franchement fraîches.

— Que ne donnerais-je pas pour un bon feu dans l’âtre et un peu de tranquillité, grogna Thorïn.

— Malheureusement, répliqua Aria, nous allons devoir faire avec ce que nous avons sous la main.

Après quelques minutes de recherches, ils trouvèrent un renfoncement sous un arbre et décidèrent de s’y poser pour la nuit. Comme la veille au soir, elle prépara elle-même feu et nourriture chassée un peu plus tôt sans rechigner et sans que Thorïn ne lui rappelle les tâches qui lui incombaient. Après s’être régalés du gibier de lapin que le nain avait réussi à chasser pour eux, ils s’adossèrent contre un rocher pour mieux savourer l’instant présent.

C’était la deuxième nuit qu’ils passaient seuls ensemble. Cela n’aurait rien dû signifier pour elle et pourtant, elle en fut troublée. Elle ne l’avait ni prévu ni fait exprès, mais cela les avait indéniablement rapprochés. À tout le moins voulait-elle le croire. Alors qu’elle ressassait ces derniers jours, une voix au timbre indéniablement masculin s’éleva dans les airs. Étonnée, elle regarda Thorïn. Il chantait. C’était la première fois qu’elle l’entendait. Sa chanson semblait aussi belle que triste et, même si elle ne comprenait pas toutes les paroles de son chant, elle sut que cela signifiait beaucoup pour lui. Elle l’écouta donc en silence, fermant les yeux pour mieux s’imprégner de sa voix à la tonalité faite pour charmer les cœurs… Même les plus durs. Quand les derniers vers se perdirent dans la froideur de la nuit, Aria sut qu’elle ne pourrait sans doute plus jamais le regarder comme un ennemi ou un simple nain. Il ne l’était pas à ses yeux. Il ne le serait jamais. Il était tellement bien plus que cela qu’elle n’osait pas formuler les mots — même en pensée — signifiant ce qu’il représentait pour elle.

— Cette chanson, que raconte-t-elle ? voulut-elle savoir.

Le prince avait le regard triste et semblait ailleurs.

— Ce chant relate l’exode des miens après que cette maudite créature nous ait pris notre foyer, répondit-il au bout de quelques minutes.

— Cela a dû être terrible pour vous, souffla Aria qui ne voulait pas imaginer sa douleur.

— Être chassé de chez soi… murmura-t-elle plus pour elle-même.

— Sans aucune aide, reprit le nain, plus durement. Il semblait revivre ces moments pénibles avec une colère presque intacte. Ses traits ciselés s’étaient durcis, son regard assombri.

Que n’aurait-elle pas donné en cet instant pour le prendre dans ses bras et le consoler.

— Le roi des Elfes s’est détourné de nous sans aucune once de remords. Nous avons dû, les miens et moi-même, parcourir des milliers de kilomètres sans but, car personne ne nous acceptait. Pendant des décennies entières, j’ai dû m’abaisser à travailler pour les hommes. Forgeron, bretteur… Mais jamais, jamais je n’ai perdu l’ultime conviction qu’un jour nos terres nous reviendraient. Qu’un jour la Montagne Solitaire serait mienne à nouveau. Jamais, conclut-il en la fixant intensément.

Que répondre à cela ? songea tristement Aria qui ressentit toute la peine accumulée au fil du temps par ce prince sans terre. Son cœur se serra pour lui et sa peine devint sienne. Elle souffrait pour lui, pleurait pour lui.

Thorïn ne l’avait pas quittée des yeux et il fut encore plus surpris de découvrir une seule et unique larme rouler le long de sa joue veloutée. Comme hypnotisé, il suivit le parcours de cette goutte traçant son sillon telle une étoile de diamant, tel un rayon de lune perdu sur le visage de cette petite humaine. Sa petite humaine. Quelque chose se fissura au fond de lui devant cette empathie naturelle que lui témoignait Aria. Elle n’était pas de son peuple, mais semblait en cet instant souffrir tout autant que lui, et cela le toucha plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Il n’eut alors pas conscience de sa main qui se leva vers ce visage ni du doigt qui récupéra cette unique larme pour la porter à ses propres lèvres. Il réalisa ce qu’il venait de faire qu’à la sensation que cette goutte lui procura en roulant sur sa langue pour finir sa course et étreindre les ténèbres de son cœur. Une longue mèche de pure chaleur explosa dans sa poitrine et il sembla en l’espace d’un instant qu’il allait exploser d’allégresse et d’autre chose.

— Que… Que m’avez-vous fait ? marmonna-t-il, encore choqué parce qu’il venait d’éprouver.

Quelque chose de trop chaud, d’indéniablement déplacé en ces instants de quête.

Aria ne lui répondit pas tout de suite, surprise et ne réalisant qu’à moitié ce qu’il venait de faire, ce qui venait de se passer entre eux. Il avait recueilli sa larme, il l’avait goûtée. Sans le savoir ni le vouloir, il venait de goûter ses sentiments.

— Je… suis désolée, répondit-elle d’une voix douce qui résonna en Thorïn comme la plus belle des musiques. Cela n’aurait pas dû arriver.

— Qui êtes-vous ? lança-t-il, la colère reprenant le pas sur ce qu’il ne pouvait comprendre ni ne voulait nommer. Vous êtes une sorcière ! Est-ce cela ?

— Mais non ! Je ne suis personne ! Personne hormis une femme, une humaine du nom d’Aria, s’exaspéra Aria qui pourtant avait le cœur qui battait la chamade !

— Impossible, répliqua-t-il. Vous m’avez forcément fait quelque chose sinon je ne me sentirais pas ainsi.

— Comme quoi ? demanda Aria. Que pensez-vous que je vous ai fait ?!

Elle tremblait à l’idée de ce qu’il pourrait lui avouer.

Thorïn la scruta, muet. Il ne pouvait décemment pas lui dire ce qu’il avait éprouvé un instant plus tôt sans être ridiculisé. À bout d’arguments, il fit la seule chose qui la ferait taire une bonne fois pour toutes. Il l’embrassa de toutes ses forces.

Par tous les wargs de Morgoth ! Fut tout ce à quoi pensa Aria, quand les lèvres de Thorïn s’écrasèrent sur les siennes. Elle ne l’avait pas prévu, mais elle se mentirait à elle même si elle disait qu’elle ne l’avait pas désiré ardemment plus que tout au monde même. Malgré tout, ce baiser n’était pas celui d’un tendre amant. Il était dur, brutal, et leurs dents s’entrechoquèrent quand il força le barrage de ses lèvres avec sa langue. Elle en fut comme électrisée. C’était doux, excitant malgré la dureté de l’assaut. Elle voulait plus, c’était indéniable. Elle voulut mettre ses mains derrière sa tête pour l’attirer plus avant, mais malheureusement, il mit assez vite fin à leur étreinte et la repoussa violemment avant de se lever.

— Que suis-je en train de faire ? souffla-t-il décontenancé par sa propre réaction, avant de s’éloigner d’elle.

Aria porta la main à son cœur comme s’il venait de la blesser physiquement, et non émotionnellement. Elle le laissa partir se calmer. Elle espéra juste qu’il avait ressenti un centième de ce qu’elle avait éprouvé pour lui. Au fond d’elle, elle savait que c’était une erreur. Son cœur commençait à lui chanter une chanson qui ne lui plaisait guère d’entendre. Elle devait se concentrer sur sa mission, pourtant une partie d’elle voulait que tout soit possible entre eux.

Les pensées de Thorïn étaient presque similaires à celles de la jeune femme. Que lui avait-il pris, bon sang, d’embrasser cette humaine ? Il s’était convaincu que ce qu’il commençait à ressentir pour elle, ce désir, était un leurre. La fatigue et la solitude commençant à lui peser, aussi s’était-il alors imaginé des choses envers cette petite intrigante. Mais là, il avait été à deux doigts, une nouvelle fois, de craquer. Il s’était vu lui déchirer son corsage, remonter ses jupes et la prendre comme un sauvage. Il avait plus qu’apprécié ce baiser il en avait voulu tellement plus, mais il ne le pouvait. Il était un futur roi, un nain de sang royal, et il avait une mission à accomplir. Il ne pouvait décemment pas jouer les imbéciles à sauter sur tout ce qui bougeait en Terre du Milieu. Il devait se ressaisir. Il n’était pas Kili, ni Fili. Penser à ses neveux lui rappela que ces derniers croyaient en lui. Il ne pouvait pas les décevoir ainsi.

Aria le vit revenir quelques heures plus tard. Il ne lui parla pas, ne la regarda même pas et alla dans son coin pour trouver une position adéquate pour dormir, mettant une certaine distance entre eux.

Il avait raison d’agir ainsi, elle le savait, mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir comme un pincement de déception et de tristesse.

Finalement, elle avait hâte que tout se termine et sans doute finirait-elle par accepter la proposition du Seigneur Thranduil.

À Suivre


Annotations

* Un chapitre fort en intensité. Même si Thorïn reste dans ses retranchements, on ne peut que sentir une certaine empathie entre Aria et lui.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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