10. Cerise au Pays des Merveilles

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Cerise au Pays des Merveilles


Thranduil


Je fus réveillé en sursaut par des hurlements stridents. Je mis un instant à me remettre de cette interruption et poussai un cri de rage quand une main me gifla à toute volée. Avisant l’impudent qui avait commis un tel outrage sur ma personne, je crus m’étouffer de colère en constatant qu’il s’agissait encore de Cerise. Ne s’arrêtait-elle donc jamais ?! Sans attendre et, faisant fi de sa crise d’hystérie, je me levai d’un bond et la ceinturai à la taille. Au même instant, la porte de ma chambre sortit de ses gonds, laissant passer ma garde personnelle, la flèche encochée sur leurs arcs, prêts à tirer sur un éventuel ennemi.

— Que se passe-t-il, Mon Seigneur ? lança Finlenn qui cherchait des yeux la cause de toute cette panique.

Tamril, quant à lui, fit le tour de la pièce pour s’apercevoir qu’aucun danger ne nous menaçait.

— Il ne se passe rien, Finlenn, sauf que cette petite humaine a fait un terrible cauchemar, présumai-je d’une voix que je voulais mesurée alors qu’au fond, je grondai de fureur mal contenue.

De plus, j’aurais été bien incapable de savoir ce qui avait poussé cette petite idiote à crier ainsi et agir comme elle l’avait fait. Ma joue me brûlait et ce constat me donna envie de la punir sévèrement. Me tournant enfin vers elle, je découvris qu’elle était livide et en larmes. Elle osait à peine lever les yeux vers moi. Peut-être avait-elle réellement fait un mauvais rêve, mais cela n’expliquait pas son geste à mon égard. Revenant aux deux soldats, je vis qu’ils nous regardaient tour à tour, l’air interrogateur. Je savais pertinemment qu’en congédiant Maeiell, les rumeurs iraient bon train. Et voir Cerise dans ma propre chambre ne ferait qu’accroître des rumeurs qui n’en seraient finalement plus d’ici quelque temps.

— Vous pouvez disposer, ordonnai-je, impassible. Je vais m’occuper d’elle.

Autant les congédier maintenant. Je n’avais aucune envie d’expliquer quoi que ce soit.

— À vos ordres, mon Roi, répondit Finlenn en s’inclinant une main sur le cœur. Tamril, tu me suis ?!

Je vis le bras droit de mon capitaine lancer un regard oblique vers Cerise. J’étais à peu près certain qu’il nourrissait un tendre penchant à l’égard de celle qui m’appartenait désormais et je ne savais pas si j’appréciais réellement ce constat. J’attendis qu’ils aient quitté mes appartements pour me retourner vers la cause de tous ces dérangements. J’allai la réprimander vertement quand elle se jeta sur moi. Je sentis ses petits poings s’accrocher à ma tunique.

— J’ai cru… j’ai cru, bredouilla-t-elle avant de renifler bruyamment, que vous étiez mort dans votre sommeil.

À cette évocation, ses yeux déjà bien rougis se retrouvèrent, une nouvelle fois, noyés sous un nouveau torrent de larmes.

— Je vous demande pardon ? commençai-je doucement pour ne pas trop l’effrayer. Mais qu’est-ce qui a bien pu vous faire penser que j’étais mort ?

Cela n’avait aucun sens !

Elle se redressa un peu et la vue de sa personne me fit reculer d’un pas. Je dus prendre sur moi pour ne pas plisser aussi la bouche de dégoût : en plus de ses yeux, son nez coulait abondamment. Il fallait avouer que pour le moment, elle faisait piètre figure et n’avait rien de désirable.

— Vous… Vous aviez les yeux ouverts et vous ne bougiez pas ! ânonna-t-elle entre deux hoquets. Vous aviez l’air mort. Comme je sais que vous n’êtes plus tout jeune… Je vous ai secoué et crié dessus, mais vous ne réagissiez toujours pas… alors… je vous ai giflé.

Comprenant ce que cela impliquait, ma colère fondit comme par enchantement et je fus pris d’une violente quinte de rire. Cette petite humaine était d’une telle naïveté.

— Vous êtes stupide ! m’exclamai-je. Ne savez-vous donc pas que les elfes dorment les yeux ouverts ? De plus, pour une meilleure régénération de nos cellules, nous avons un sommeil très profond.

Elle me regarda, les yeux écarquillés.

— Vous êtes sérieux ?

— On ne peut plus sérieux, Cerise. Je pensais que vous le saviez. Dormir les yeux fermés pour un elfe n’a qu’une seule signification… C’est qu’il est mort.

Elle eut un hoquet de surprise à cette évidence des plus funestes. Profitant qu’elle aille un peu mieux, je la quittai un instant pour aller dans la salle d’eau. Je récupérai alors un linge et une bassine afin qu’elle puisse se nettoyer le visage. Je revins quelques secondes plus tard. Tandis que je me dirigeai vers elle, je pris la décision entièrement farfelue de m’occuper moi-même de la débarbouiller. Sa petite mine me touchait bien plus que je ne l’aurais voulu, mais c’était ainsi. Je lui pris la main pour l’emmener sur mon lit. Je la fis asseoir et la rejoignis.

— Tournez-vous vers moi, petite, lui ordonnai-je doucement comme si je m’adressais à une enfant.

Elle ne protesta pas et ferma les yeux quand je passai le linge humide pour effacer les traces de sa frayeur. Car elle avait eu peur, c’était un fait étrange et nouveau que je découvrais d’elle.

— Vous avez eu peur pour moi, dis-je, ce qui était plus une vérité qu’une question.

À cette phrase elle se déroba à ma vue. Ainsi donc, j’avais vu juste. Prestement je reposai le linge et la bassine sur une table et la pris par les épaules pour la tourner vers moi.

— J’aurais dû savoir, murmura-t-elle d’une faible voix. J’aurais dû me souvenir de cette scène où Merry tente de prendre le Palantír à Gandalf et que ce dernier dort les yeux ouverts* comme un corps sans vie. Ça m’avait un peu effrayée la première fois que je l’avais vue. Après on en riait bien avec les copines.

Je fronçai les sourcils, perdu. Mais de quoi parlait-elle ?

— Vous êtes vraiment vivant ?! chuchota-t-elle en levant sa main pour me caresser le visage.

Dès que ses doigts tremblants touchèrent ma joue, je retins mon souffle. Je ne voulais pas lui faire peur, car je savais qu’elle était encore bouleversée.

— Je le suis, Cerise, répondis-je d’une voix enrouée.

Sous l’impulsion du moment, je pris son autre main pour la porter à ma poitrine, là où mon cœur battait.

— Je vous ai giflé. J’ai commis un acte impardonnable. Vous allez me punir ? débita-t-elle d’une traite.

Je secouai la tête. Ce n’était plus à l’ordre du jour. Une toute autre émotion venait de m’assaillir.

— Non, Cerise, murmurai-je. Je ne vous punirai pas. Pas cette fois-ci.

— J’ai vraiment cru que vous étiez mort, continua-t-elle avec cette urgence dans la voix que je ne lui connaissais pas. Ou que vous faisiez une crise cardiaque. Vous êtes si vieux malgré votre air juvénile. C’est dommage que le Docteur House ne soit pas de ce monde, lui aurait pu vous sauver la vie… Bien sûr il aurait été odieux, mais il y serait arrivé.

Je me reculai un peu pour l’observer. Je ne comprenais absolument rien à son charabia. Je n’avais pas éprouvé cette urgence, ce désir charnel envers quelqu’un depuis bien longtemps. Maeiell avait plus souvent partagé mes nuits à parler ou à jouer que d’être dans ma couche. L’acte physique avait toujours eu un symbole d’engagement que je n’avais pas perçu avec mon ancienne amante. Toutefois, avec Cerise, cela allait au-delà d’un simple besoin primaire. Il s’agissait plus d’une nécessité comme si mon âme voulait fusionner à la sienne lors d’un moment d’intimité partagée. Cependant, la sachant encore innocente, je me refusais de la posséder de la sorte. Elle souffrait et j’étais loin d’être un monstre d’égoïsme. Exhalant un long soupir, je la repoussai gentiment.

— Vous devriez retourner dans votre lit Cerise. Vous êtes fatiguée et moi-même j’ai besoin de repos.

Mon corps et mon cœur refusaient de la laisser retourner de l’autre côté de la porte. Toutefois, la raison m’enjoignait de ne pas faillir à cette décision. C’était pour son bien tout autant que le mien.

— Je… suis désolée pour ce qu’il s’est passé ce soir, murmura-t-elle en se levant.

J’eus à peine le temps de voir son regard contrit. Sans avoir conscience de mon geste, j’attrapai son poignet pour la ramener à moi. Elle s’effondra dans mes bras en poussant un nouveau gémissement de surprise. Sans réfléchir, je lui saisis la nuque avec une ardeur que je ne me connaissais pas et plongeai ma bouche vers la sienne. Je voulais la goûter une dernière fois avant de la laisser partir vers son lit. Elle poussa un long geignement quand nos langues se rencontrèrent. Je fus surpris de la sentir se positionner à califourchon contre moi, ce qui eut pour effet de faire remonter sa robe. Je ne pus m’empêcher de grogner de stupeur quand son pubis nu rencontra la preuve évidente de mon envie d’elle. J’avais complètement oublié que je lui avais retiré son sous-vêtement quelques heures plus tôt, et je crus ma raison me déserter quand je sentis contre moi une certaine chaleur humide entre ses cuisses. Je n’avais pas prémédité cela, toutefois je ne pouvais décemment pas aller plus loin avec elle ce soir. Elle avait besoin de repos et moi aussi. C’est avec une force dont je ne me serais jamais cru capable que je la repoussai.

— Allez dormir, Cerise. Il est tard, ordonnai-je tout en soufflant sous l’effort pour ne pas me jeter sur elle et commettre un acte irréparable.

— Mais, j’ai envie…

— Il suffit, jeune fille, la coupai-je durement.

Je la vis se mordiller la lèvre inférieure avant de me tourner le dos. Elle se leva et se dirigea d’un pas rageur vers la porte du salon. Baissant les yeux, je vis son dessous par terre. Me levant à mon tour, je le pris dans l’intention de le lui redonner.

— Cerise, lançai-je plus fort.

Elle se retourna, une lueur d’espoir qui fut vite remplacée par de la déception et un peu d’humiliation. Elle avait vu. Elle récupéra brutalement son bien, mais je n’en fis pas cas. Moi aussi je la voulais, mais pas comme cela et pas ce soir. Dans un dernier sursaut de frustration, elle claqua la porte. J’étais enfin seul. Loin d’en être heureux, je me rallongeai en attendant en vain que le sommeil réparateur des elfes m’emporte.

Cette petite était en train de chambouler l’ordre établi de ma vie.


Cerise


Comment pouvait-il me laisser dans un état pareil ?! Jamais je ne m’étais sentie aussi frustrée de toute ma vie. Cet elfe était-il frigide ou sadique ? Je souris en me rappelant qu’une certaine partie de son anatomie avait été des plus… Parlante, donc non, il n’avait pas été insensible à notre petit intermède. Mais alors, pourquoi n’avait-il pas voulu aller jusqu’au bout avec moi ? Comme je le maudissais ! C’est avec une certaine déconvenue que je m’allongeai sur mon lit. J’avais envie de terminer seule ce qu’il avait entrepris quelques instants plus tôt. Cela dit, j’aurais donné n’importe quoi pour être encore auprès de lui. Tout ce que Thranduil allait gagner dans cette histoire, c’est que je lui sauterai dessus le lendemain. Enfin là encore, ce ne serait pas gagné d’avance. Cet elfe avait le fâcheux don de souffler le chaud et le froid en même temps.

Furieuse et blessée dans mon amour-propre, je donnai un coup de poing dans mon oreiller avant de me jeter sur le matelas. Une chaleur enivrante monta en moi quand je me rendis compte de la direction que prenait ma relation avec le roi. C’était à peine croyable et pourtant… Nous étions devenus intimes. C’était étrange de me dire cela. Il paraissait tellement intouchable et inaccessible en temps normal. Pourtant, dès que j’avais été dans ses bras, j’avais oublié qui il était. Je portai mon poing à la bouche. Je ne comprenais pas pourquoi il s’intéressait à moi. J’étais si différente des elfines de son peuple. Que ce soit sur l’aspect physique ou même culturel… En plus, je fantasmais à mort sur son fils. Si cela, ce n’était pas malsain… Et puis, et puis je ne l’aimais même pas. Il était trop parfait, trop, « je sors d’une mise en page Photoshop, je suis fabuleusement parfait et je vous le fais savoir…». Sa beauté me faisait toujours un peu peur. Il était éblouissant, il le savait et cela m’agaçait, mais dès que j’étais près de lui… Je me mis à bâiller. À quoi bon ressasser tout cela ? D’un geste, je rabattis le drap sur moi et me retournai en chien de fusil pour dormir.

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Le lendemain matin, je me réveillai d’un coup lorsque j’entendis la porte de communication, avec la chambre de Thranduil s’ouvrir. Je le vis s’avancer vers son bureau sans un regard vers moi. Allons donc, l’elfe froid et sans cœur était-il de retour ? Soupirant, je me levai sans un bruit, puis je partis en direction de la salle de bains. J’y trouvai des vêtements propres laissés à mon intention. Savoir que des gens passaient devant moi pendant que je dormais, cela m’avait un peu fait flipper … Cela me ramenait à un vieux souvenir : une fois, quand j’étais partie en colonie de vacances, les deux filles qui partageaient alors ma chambre m’avaient signalé que je parlais en dormant. Bon, je ne ronflais pas, c’était déjà ça. Une fois prête, je revins dans la pièce principale où un petit déjeuner m’attendait. Mon lit avait été débarrassé. En voyant que quatre couverts étaient dressés, je fronçai les sourcils.

— Celeborn se joindra à nous d’ici quelques minutes, m’informa Thranduil qui me fit signe pour que je prenne place à table à ses côtés.

Mon cœur se mit à cogner un peu plus fort dans ma poitrine, le traître. Thranduil était particulièrement beau ce matin. Sur sa tête se dressait une couronne que je n’avais jamais vue auparavant. Parmi les feuilles orangées, on pouvait y distinguer quelques bourgeons prêts à éclore ainsi que des feuilles d’un beau vert éclatant. Sous son manteau d’apparat, je distinguais une sorte de tunique faite de fils d’or et d’argent. Oui, indéniablement, le roi était aujourd’hui vraiment, mais vraiment canon.

— Vous avez encore des choses à voir concernant vos affaires politiques ? demandai-je poliment en priant pour que ce ne soit pas le cas.

Hier m’avait suffi et si je m’endormais une nouvelle fois, je n’aurais pas la même excuse que la veille.

— Non, me répondit Thranduil. Celeborn tenait à s’entretenir avec vous. Je lui ai proposé de le faire ce matin en se joignant à nous pour le premier repas.

— Oh ! m’exclamai-je, mais pourquoi ? Que me voulait-il ?

J’étais perplexe. Je n’étais qu’une pauvre petite humaine, une intruse dans leur monde, je n’avais rien d’intéressant à proprement parler. Alors d’où venait cet intérêt pour moi ?

— Je n’en ai aucune idée, Cerise, me répondit Thranduil d’une voix claire en prenant un grain de raisin qui se trouvait dans une coupelle posée au centre de la table.

Comme hypnotisée, je le vis porter le grain avec une extrême lenteur à sa bouche. Je sentis la mienne s’assécher d’un coup. Ce n’était pas le moment de ressasser ce qui s’était passé la veille avec lui. J’allais lui poser une nouvelle question quand on frappa à la porte.

— Entrez, lança le Roi des elfes de la forêt de Mirkwood.

Il s’agissait de Tamril. Je soupirai doucement. Cela faisait un petit moment que je ne l’avais plus vu – je ne comptais pas la nuit dernière, car j’étais trop en état de choc pour l’avoir remarqué – et nos instants passés ensemble me manquaient beaucoup. J’en profitais qu’il coulait un regard vers moi pour lui sourire de toutes mes dents. J’espérais qu’à travers ce geste il comprenne que je ne l’avais pas oublié et que je m’étais remise de la nuit dernière. C’est avec plaisir que je le vis me le rendre, mais de façon plus mesurée. Sans doute la présence de Thranduil l’empêchait-elle d’être plus démonstratif à mon égard.

— Votre Majesté, commença Tamril, Finlenn m’envoie vous prévenir que le Seigneur Celeborn ne devrait plus tarder.

— Merci Tamril, vous pouvez disposer, répondit Thranduil en le fixant d’un œil sévère qui ne m’échappa pas.

Mon ami s’inclina respectueusement devant son Roi et sortit sans un regard vers moi. Agacée, je levai les yeux au ciel.

— Que signifiait ce sourire Cerise ? me questionna Thranduil en se tournant vers moi.

Il n’était pas en colère, seulement curieux.

— Eh bien, quand je vois un ami, j’aime lui signifier que je suis contente de le voir alors je lui souris. Tout simplement, répondis-je en lui soutenant son regard.

Il haussa un sourcil l’air circonspect.

— Vous savez, repris-je, vous devriez essayer, vous aussi, c’est plutôt sympa comme concept. Cependant je doute que vous en ayez beaucoup, des amis j’entends.

Oui, bon, je n’étais pas très sympathique avec lui, mais c’était mérité pour toutes les fois où il avait été désagréable avec moi ou ses pairs.

— C’est inexact, répliqua-t-il sans relever ma pique, comme si je ne venais pas de l’insulter.

Cette fois-ci, ce fut à mon tour d’avoir l’air interrogateur. Détendue, je me permis même de m’affaler un peu sur la table en mettant mes coudes sur le rebord tout en prenant ma tête dans les mains. Je l’observai, un sourire amusé au visage.

— Carrément ! fis-je en le dévisageant l’air moqueur. Vous avez de vrais amis, pour de vrai ? Mais je n’en ai pas croisé un seul ici, dis-je pour en remettre une couche.

Ce que je pouvais être mauvaise langue, mais j’aimais bien le taquiner.

— Certes, acquiesça-t-il. Vous ne risquez pas de les voir, car ils sont déjà tous partis pour les Terres Immortelles.

Ses doigts se mirent alors à pianoter contre son accoudoir. Il avait croisé ses jambes dans une position nonchalante. Cependant son manège ne me trompa pas. Il s’impatientait. Et quand Thranduil s’impatientait, ce n’était jamais bon signe.

— Redressez-vous un peu, Cerise, me réprimanda-t-il tout en scrutant la porte, les yeux plissés.

Soufflant contre une mèche de cheveux récalcitrante qui s’était éprise de liberté, je fis ce qu’il me demandait. Ce fut à cet instant que Celeborn arriva en compagnie de Haldir, le beau Gardien de la Lórien. Voir ces deux êtres d’une exquise beauté l’un à côté de l’autre fit naître sur mon visage un sourire d’une telle niaiserie que même Anastasia Steele en aurait été verte de jalousie. Quand Celeborn me vit, il me renvoya un sourire empreint d’une telle bonté que je crus fondre comme neige au soleil et ce fut pire quand Haldir vint vers moi pour s’incliner dans un geste cérémonial.

— Bonjour, belle Dame, je suis ravi de vous revoir.

À cet instant, je fus incapable de lui répondre, mon cerveau venait de subir un grave court-circuit. C’était fini, je crois que j’étais irrémédiablement tombée amoureuse de cet elfe ! Je me pâmais d’amour sous le regard quelque peu furieux du roi des Elfes de la Forêt Noire.

— Cerise, arrêtez de vous conduire comme une enfant mal élevée, me réprimanda-t-il vertement.

— Mais je n’ai rien fait ! répliquai-je, outrée qu’il ose me traiter ainsi devant ses invités même s’il n’avait pas tout à fait tort.

— Vous faites honte aux habitants de Mirkwood par votre affligeante attitude, ajouta-t-il histoire de bien enfoncer le clou.

— Pardon, mais vous avez vu la…

— Arrêtez, tous les deux, s’interposa Celeborn qui nous regarda tour à tour avec une certaine incompréhension dans les yeux.

Cette réplique mit brutalement fin à notre échange d’insultes. Depuis que le Roi avait décidé de me courtiser, c’était devenu une sorte de rituel entre nous. Je prenais un réel plaisir à lui tenir tête de cette manière et le voir perdre ses moyens devant moi. Toutefois, je ne pensai pas que ce fût au goût du seigneur Celeborn. Je pouvais tout à fait le comprendre, car après tout, il n’était pas au courant de ce que dissimulait notre relation. D’ailleurs, il n’avait pas à l’être, cela ne regardait que le Roi et moi. Revenant au présent, j’aperçus Haldir qui vint s’asseoir à mes côtés, tandis que son Seigneur prenait place en face de Thranduil. Ce dernier avait les lèvres plissées. Je sentais que l’intervention de Celeborn ne lui avait pas plu. Sans savoir pourquoi, un frisson d’anxiété me saisit en pensant que j’en subirai très certainement les conséquences plus tard. Un silence assez pesant s’installa alors. Celeborn et Haldir me fixaient comme s’ils me voyaient pour la première fois, ce qui me mit très mal à l’aise. Thranduil, quant à lui, prenait son accoudoir pour un piano. Là, tout de suite j’hésitai entre soit rire, soit lancer une blague vaseuse, soit de m’écrier comme une idiote : « Mais what the fuck les gars ?! C’est quoi votre problème aujourd’hui ?! Vous avez été mal baisé la nuit dernière ou quoi ?! » Bien sûr, jamais je n’aurais osé dire cela à voix haute. Néanmoins, quand je vis trois paires d’yeux incrédules se retourner d’un seul coup vers moi, je me rendis compte que je m’étais levée et que j’avais parlé de vive voix. J’étais une indécrottable imbécile, je pouvais en convenir sans l’aide de personne.

— Oups, marmonnai-je, je crois que j’ai encore dit une connerie.

Le sentiment de honte qui m’étreignit fut tel qu’il me fit chauffer les oreilles. Je devais avoir les joues aussi rouges qu’une écrevisse trop cuite. Je me rassis vivement tout en me plaquant les deux mains sur la bouche pour éviter de nouvelles bévues. Mais quelle abrutie, franchement ! D’autant plus que s’il y avait quelqu’un qui avait été mal baisé la nuit dernière, c’était moi ! … Et Thranduil aussi, mais là c’était de sa faute à lui, pas la mienne. Ah, mais voilà que je digressai encore.

— Vous me désespérez de plus en plus, Cerise, jeta froidement le héros de mes pensées, qui prenait sur lui pour garder son calme et croyez-moi, cela se sentait que c’était très dur pour le Sacro-Saint Roi.

Quant aux deux autres elfes, je fus sidérée de voir qu’Haldir se retenait pour ne pas rire… Rire ?! Celeborn affichait un grand sourire lui aussi. Décidément, je les adorais ! Pitié ! Emmenez-moi avec vous ! Haldir, s’il te plaît, épouse-moi là tout de suite et fais-moi des enfants sur la table à manger de Thranduil, délirai-je en mon for intérieur.

— Bien, commença Celeborn, inconscient de mes pensées, si j’ai demandé au Roi Thranduil à vous voir ce matin Cerise, c’est pour vous poser quelques questions, et aussi vous faire une proposition.

— Ah bon ? fis-je en clignant des yeux. Des questions sur quoi exactement ?

— Le Seigneur de Mirkwood nous a dit que vous veniez d’un autre monde. Il apparaît qu’effectivement vos us et coutumes, votre façon d’agir et votre manière de vous exprimer nous sont totalement étrangers. Quoique rafraîchissants, termina-t-il gentiment en voyant que j’avais changé de couleur à l’évocation de mes innombrables et irrécupérables âneries.

Je ne voyais pas où Celeborn voulait en venir, mais je fus soulagée de voir arriver un des elfes qui faisait office en cuisine pour nous apporter le petit déjeuner. Bonne diversion, pensai-je pour moi-même, quelque peu apaisée. Le mari de Galadriel attendit que nous fussions tous servis pour reprendre notre conversation.

— Cerise, relança-t-il, tout en portant à ses lèvres une tasse de thé fumante qu’on venait de lui servir. Comme je vous l’ai déjà dit, mon épouse avait vu votre venue il y a de cela quelques lunes. D’après ses visions, vous auriez dû vous trouver en Lothlórien. Or nous sommes très étonnés, enfin, nous l’avons été, se corrigea-t-il, de vous découvrir ici à Mirkwood.

Lentement, il reposa sa tasse sans cesser de me fixer avec intensité. Je compris qu’il attendait une réponse de ma part. Je dus toutefois digérer ce qu’il venait de dire. À l’entendre, c’est comme si mon arrivée dans les terres de Thranduil était ma faute et non due à de la malchance. Je sentis un grand ressentiment monter en moi sans que je puisse l’arrêter. Non, mais parce qu’il pensait peut-être que c’était moi qui avais décrété que je voulais atterrir à Mirkwood-Land, le pays des elfes joyeux où les araignées sont gentilles… Ah ! Voilà que je me remettais à dire n’importe quoi ! J’étais terriblement en colère.

— Parce que vous croyez sérieusement que je savais où j’allais atterrir ? déclarai-je la rage au cœur. Écoutez, je rentrais tranquillement chez moi quand une espèce de vieux dégénéré s’est jeté sur moi dans le Bois de Vincennes et m’a fait tomber dans une sorte de trou noir. À mon réveil, je me suis retrouvée dans cet endroit merdique où des araignées ont failli avoir ma peau. Non, mais sérieusement ! hurlai-je sans pouvoir me contenir plus longtemps, tout en me levant et en tapant du plat de la main sur la table – faisant tinter la vaissellerie au passage – vous croyez vraiment que j’ai décidé de venir dans ce pays de mon plein gré ?! Mais vous êtes cinglé ma parole !

Les deux elfes des bois de la Lothlórien me regardèrent éberlués tandis que Thranduil secouait la tête, les yeux levés au ciel. Tiens depuis quand avait-il des attitudes parfaitement humaines, celui-là ?

— Écoutez, Cerise, je sais que tout ceci a dû être difficile pour vous, mais il y a eu très certainement une erreur ou une…

— Ah ça c’est clair, mon pote, le coupai-je brutalement. C’est une belle erreur ! Mon arrivée ici est une énoooooorme erreur !

— Cerise ! hurla Thranduil d’une voix de stentor. Il suffit ! Je ne vous permets pas de parler ainsi au Seigneur Celeborn.

Le roi s’était levé à son tour et n’admettrait aucune contestation de ma part, compris-je. Cependant j’étais énervée. Tout ce que je contenais depuis des mois devait sortir et malheureusement, Celeborn était une cible bien trop facile pour que je ne dirige pas ma colère contre lui. Je le toisai un moment avant de me retourner une nouvelle fois vers Celeborn qui ne bronchait pas. Je pouvais lire une certaine tristesse dans son regard. Je me mis à trembler.

— Je ne m’excuserai pas, dis-je à Celeborn tout en évitant Thranduil du regard.

Je sentis le Roi se déplacer à mes côtés. Qu’allait-il me faire au juste ? Me donner une fessée déculottée devant tout le monde ? J’attendis.

— Thranduil, mon ami, s’interposa l’époux de Galadriel, laissez-la s’exprimer. Puis revenant à moi : — Je comprends votre colère, Cerise et j’ai l’impression que vous avez réellement besoin de l’évacuer. Comment aurions-nous réagi si à votre place nous étions tombés dans votre monde ?

Celeborn avisa les deux autres elfes. Haldir hocha la tête, d’accord avec son Seigneur quant à Thranduil, il afficha une moue dégoûtée.

— Pourquoi suis-je ici ? demandai-je alors tout à trac.

Ma fureur était retombée aussi vite qu’elle était montée. Seul un reste de colère persistait.

— Je ne puis vous le dire, mon enfant, répondit Celeborn, un drôle de sourire étirant ses lèvres.

— Je vous demande pardon ?! m’exclamai-je incrédule. Vous ne le pouvez pas, parce que vous ne savez pas ou parce que vous ne voulez pas ?

— Ce n’est pas à moi de vous le dire, répliqua l’elfe de la Lothlórien d’une voix ferme.

Mais bien sûr, pensais-je avec amertume. En fait, il n’en savait rien, mais il ne voulait pas me le dire. Ma présence en ces lieux était la pire hérésie jamais connue en Terre du Milieu, je pariai que tous ceux qui connaissaient mon existence par ici devaient être déphasés. Non, mais sérieusement, quoi ! Frustrée, je me rassis en croisant les bras sur ma poitrine. Il fallait que je me calme sinon j’allais de nouveau exploser.

— Encore un peu de thé Ma Dame ? me proposa gentiment Haldir comme si rien ne s’était passé.

Je le regardai de travers. Il soutint mon regard sans broncher le moins du monde. Malheureusement, j’étais bien trop en remontée pour que son numéro de charme marche une nouvelle fois sur moi.

— Parce que vous avez vraiment l’impression d’assister à un brunch dominical ou quoi, là ?! aboyai-je. Vous avez cru que tout allait bien ? Non ça ne va pas, Haldir, alors votre thé vous pouvez vous le carrer entre vos miches d’elfe mal baisé, je m’en tape royalement !

— Cerise !

Je sursautai avec violence. Thranduil se contenait difficilement. Je ne l’avais jamais vu aussi furieux. Franchement, je m’en fichais. J’avais l’impression au final que l’on me prenait pour une demeurée dans ce pays et je n’aimais pas cela.

— Celeborn, venez-en aux faits ! lança Thranduil agacé.

Ce dernier soupira.

— Très bien. Pour tout vous avouer, jeune fille, – la voix du Seigneur de la Lothlórien était devenue un peu plus dure et ferme, il semblait chagriné. Je l’avais déçu par mon comportement, c’était indéniable – Votre place n’est pas ici à Mirkwood. C’est pourquoi nous aimerions que vous veniez avec nous en Lothlórien.

— Qu’est-ce que vous avez dit ? m’exclamai-je surprise. Mais pour quoi faire ?

— Mon épouse connaît votre histoire, elle a vu plus de choses qu’elle ne m’en a dites. Cela est toujours ainsi avec Galadriel. Si vous nous accompagnez, vous aurez très certainement des réponses à vos innombrables questions. Cela vous permettra sans doute de faire le deuil de ce monde auquel vous apparteniez.

Une boule d’une grande amertume se forma dans ma gorge. J’eus du mal à avaler. Celeborn me proposait de partir d’ici pour avoir des réponses ? Très bien, d’accord, mais si moi je voulais juste rentrer chez moi ? Et c’était quoi cette histoire de deuil de mon monde ? Je l’aimais, mon monde à moi, je voulais y retourner ! Bien sûr que j’avais toujours fantasmé de me retrouver plongée dans un univers féerique, mais cela restait du domaine du fantasme justement. Ma vie me plaisait telle qu’elle était avant, voilà pourquoi je me languissais autant de ma Terre. Baissant la tête, je sentis que j’allais éclater en sanglots d’une seconde à l’autre. Je me mordis la lèvre inférieure jusqu’au sang. Je ne voulais pas craquer devant eux. Je ne voulais pas leur exposer mes faiblesses, ils avaient déjà une assez piètre opinion de moi. Mais c’était tellement dur…

— Celeborn, Haldir, si vous n’y voyez pas d’objections, je pense que cette jeune personne a besoin de temps pour réfléchir à tout cela, avança Thranduil avec une froide assurance.

J’entendis les deux elfes se lever de leur place. Comment ? Ils partaient déjà ?

— Cerise, dit Celeborn. Je comprends ce que vous ressentez, mais je vous demande de bien réfléchir à ce que je viens de vous dire. Il ne sert à rien de vous révolter sur ce qui est déjà fait. Le mieux est d’aller de l’avant. Votre vie n’est pas détruite, elle est loin de l’être et pourra se révéler merveilleuse et pleine d’espoir si vous savez ouvrir les yeux ainsi que votre cœur. Ne l’oubliez jamais.

Je ne répondis pas puis j’entendis la porte se refermer. Relevant la tête, je vis malgré le brouillard de larmes qui obscurcissait mes yeux qu’ils étaient partis. Me fichant que Thranduil soit encore là, je laissai libre cours à mes sanglots.


Thranduil


Ses pleurs étaient déchirants. Après la crise à laquelle je venais d’assister et qui avait eu pour bouc émissaire ce pauvre Celeborn – dont je louais l’incommensurable patience – ne voilà-t-il pas que notre petite humaine craquait pour de bon. M’affalant un peu plus contre le dossier de mon fauteuil, je croisai bras et jambes et attendis qu’elle se calme. Il ne servait à rien que j’intervienne, je ne ferais qu’ajouter à son mal-être. Au bout d’une heure, ses pleurs se tarirent tout à fait et j’eus la satisfaction de la voir se calmer. Ce fut à cet instant qu’on frappa à la porte.

— Entrez, dis-je d’une voix forte.

Il s’agissait de Liamarë. Je la vis froncer les sourcils quand elle aperçut Cerise recroquevillée sur elle-même, les mains sur le visage.

— Que s’est-il passé ? me questionna-t-elle doucement.

— Son trop-plein d’émotion a débordé, dis-je laconiquement. Les humains n’ont pas, et n’auront jamais, la force émotionnelle des elfes, je le crains.

— Sans doute, rétorqua-t-elle, mais si cela lui fait du bien, alors c’est mieux ainsi.

Un reniflement méprisant nous fit tourner la tête à Liamarë et moi-même vers la petite humaine.

— Eh, oh ! Je suis là, merci de ne pas parler de moi comme si je n’existais pas, marmonna-t-elle mécontente.

Je haussai un sourcil. Allons donc, elle allait sans doute mieux pour retrouver cette verve insolente que nous lui connaissions si bien. Liamarë, quant à elle, secoua la tête puis débarrassa la table.

— Je te verrai plus tard Cerise, lui dit-elle avant de sortir.

Cette dernière, une fois que la porte fut refermée, enleva ses mains de son visage.

Par les Valar, elle était méconnaissable et incroyablement…

— Vous êtes d’une laideur tout à fait repoussante, marmonnai-je, choqué par l’état dans lequel elle s’était laissé aller.

Je compris qu’elle avait pleuré à s’en faire mal. Ses yeux étaient dangereusement rouges et gonflés. Ses joues gardaient les traces de ses larmes, quant à son nez, il avait copieusement coulé. Sans attendre de réponse ou d’objection de sa part, j’exhalai un nouveau long soupir avant de me rendre dans la salle d’eau pour récupérer une bassine d’eau fraîche avec un linge. Tout comme la veille – cela commençait à devenir une habitude –, je pris l’initiative de la débarbouiller. Elle me laissa faire sans broncher, ce qui était mieux ainsi.

— Pourquoi faites-vous ça ? me demanda-t-elle une fois que j’eus reposé la bassine et le linge sur la table vide.

Nos visages étaient très proches l’un de l’autre et je pouvais sentir son souffle chaud. Elle me dévisageait comme si elle tentait de lire dans mes pensées. Pris d’un élan de tendresse inhabituel je repoussai une mèche de ses cheveux derrière son oreille à l’extrémité étrangement arrondie. Elle était si différente de nous.

— Parce que j’en ai envie, soufflai-je doucement.

À vrai dire, je ne savais pas ce que je désirais vraiment d’elle. Depuis que je la connaissais et qu’elle faisait partie de notre Royaume, elle avait chamboulé nos vies bien tranquilles. Voulais-je la voir partir avec Celeborn ? Je n’en avais aucune idée. Une part de moi, le Roi, pensait que sa place était avec ceux qui la réclamaient, mais justement, cette autre partie de mon être la voulait également. Mon âme réclamait de découvrir la sienne.

— Allez-vous partir ? ne puis-je m’empêcher de lui demander et qui me mécontenta au plus haut point.

Elle m’observa un instant puis se passa la langue sur sa lèvre supérieure. Malgré tout ce que j’avais pu dire plus tôt, je la trouvai à cet instant tout à fait désirable. N’y tenant plus et faisant fi des convenances, je l’attirai dans mes bras et capturai ses lèvres avant qu’elle ait le temps de s’exprimer. Ce baiser fut doux et légèrement humide. J’espérais qu’à travers ce geste, cela lui donne matière à réfléchir sur ce qu’elle pourrait perdre en me quittant. Nous nous séparâmes, le souffle court.

— Je… Je ne sais pas, murmura-t-elle.

Elle voulut baisser la tête, mais je la retins, un doigt replié sous son menton.

— Réfléchissez bien Cerise. Il y a tant de choses que j’ai envie de vous faire découvrir.

Elle s’écarta légèrement.

— Je sais, dit-elle. Mais j’ai besoin de temps.

— Le temps, vous n’en aurez pas, petite. Celeborn repart en début d’après-midi. Votre choix devra être fait bien avant.

Elle se leva subitement.

— Pourquoi ? gémit-elle. Pourquoi faut-il qu’on me demande de choisir ? J’ai l’impression d’être tombée dans un mauvais épisode d’une série B !

Sans m’en demander la permission, elle sortit précipitamment de mes appartements, me laissant seul. Avais-je le droit de la retenir dans ce royaume ? Qu’entendaient Celeborn et Galadriel au sujet de cette enfant perdue dans notre monde ? Cerise, finalement, semblait avoir beaucoup plus d’importance aux yeux des elfes de la Terre du Milieu que son arrivée ne l’avait laissée supposer.


Tamril


— Tu ne veux pas me dire pourquoi tu sembles désespéré ? me demanda pour la énième fois Finlenn.

Je ne lui répondis pas. À quoi bon, je savais déjà qu’il désapprouverait. Peut-être même irait-il le rapporter à notre bon Roi. Repenser à ce que j’avais découvert cette nuit quand j’avais cru ma Cerise attaquée… Elle, dans la chambre royale. Que pouvait-elle bien y faire ? Liamarë avait forcément tort. Jamais Thranduil ne prendrait une humaine pour amante, encore moins pour compagne. Mais Cerise était dans sa chambre. Fermant un instant les yeux, je les rouvris quelques secondes plus tard et les posais sur le petit groupe de Galadhrim prêt à reprendre la route avec le Seigneur Celeborn. Toutefois, ils ne partaient pas tous. Le plus grand nombre d’entre eux restait à nos côtés pour continuer la traque des araignées géantes. Le but était d’éradiquer une bonne fois pour toutes le mal qui affaiblissait cette forêt.

J’étais curieux de la découvrir une fois qu’elle serait assainie. Je ne l’avais jamais connue autrement. Ma famille avait vécu dans les arbres du temps où l’on pouvait encore demeurer dehors sans que l’on soit en danger. Mon père et ma mère avaient connu ces temps de paix, mais quand le Roi Thranduil avait déplacé son peuple plus au Nord, ils avaient refusé de le suivre. Se cacher dans des cavernes n’était pas la vie rêvée des elfes Sylvestre. Ils avaient besoin de communier avec la nature. Ce refus leur coûta la vie. Je n’étais encore qu’un tout jeune ellon quand notre campement fut attaqué par des Orques. Mon père s’était sacrifié pour ma mère et moi, malheureusement, elle le rejoignit dans les cavernes de Mandos quelques lunes plus tard. Une araignée géante l’avait attrapée dans ses filets. Quant à moi, j’avais été gravement blessé, mais encore tout petit, elle avait eu le temps de me cacher avant d’être prise au piège. J’avais été découvert bien des jours plus tard – qui m’avaient paru durer une éternité – par des soldats du Roi, Finlenn à leur tête.

Ils m’avaient ramené avec eux et j’avais été soigné, puis le Roi m’avait placé dans la nurserie royale, là où grandissait son fils Legolas. Ce dernier avait quelques décennies de plus que moi et fut heureux de ma venue. Vivre dans l’entourage du prince était un grand honneur que me faisaient Ses Majestés, moi le simple petit orphelin sans référence. Puis j’avais grandi et c’était Finlenn qui avait continué mon éducation. À cette époque, je ne voulais rien d’autre qu’assouvir ma vengeance envers ceux qui m’avaient privé à jamais de ma famille. C’est pourquoi je pris à cœur ma formation de soldat. Je détestais alors tous ceux qui étaient étrangers à mon peuple. Encore maintenant, je me trouvais toujours méfiant, et pourtant, cela ne m’avait pas empêché de tomber amoureux de cette humaine, cette Cerise que j’avais arrachée aux pattes des araignées. Y repenser fit battre mon cœur plus fort. Je ne pouvais plus envisager sa mort potentielle sans que cela ne me touche jusqu’à l’âme.

Je souhaitais de tout cœur pouvoir sortir un jour de ces cavernes et enfin respirer le doux air du printemps, sentir la fragrance du feuillage des arbres qui auraient retrouvé leur splendeur d’antan, et m’endormir sur une branche, bercé par le doux ronronnement de la vie. Dans un autre rêve encore plus prégnant, je me voyais vivre avec Cerise, nous formerions alors une famille heureuse et… Une tape me ramena directement au présent. Frottant l’arrière de mon crâne, je me retournai vers l’insolent qui avait osé faire cela. Il s’agissait de Finlenn.

— Je ne sais pas ce qu’il t’arrive depuis quelque temps, mais ton attitude est de plus en plus étrange et dangereuse autant pour toi que pour les autres, déclara-t-il furieux. Tu n’es plus aussi concentré sur ta tâche qu’avant. Où sont donc passées ta hargne, ton envie de venger tes parents ?

C’était un coup bas, mais il eut pour mérite de m’atteindre. Je me frottai la poitrine comme pour chasser une douleur imaginaire.

— Tu as raison. Je ne dois pas perdre mon objectif de vue, répondis-je en croisant son regard.

Il soupira.

— Tamril, je te connais depuis que tu es tout petit, je t’ai sauvé, puis en partie élevé. Qui est l’heureuse élue qui te fait dévier du but de ta vie. Car tu ne me feras pas croire qu’il ne s’agit pas là d’une affaire de cœur ?

Je me pinçais les lèvres. J’aurais dû me douter qu’il me percerait à jour.

— Il est encore tôt pour que je te le dise, avouai-je, car rien ne servait de le lui cacher. Je n’ai pas encore commencé ma cour. Mais je ne pense pas que tu approuveras, terminai-je pour moi-même, me gardant bien de lui dire cela à voix haute sous peine qu’il ne devine tout de suite de qui je voulais parler.

La mine sombre qu’affichait mon ami s’adoucit à ma réponse.

— Je suis ravi pour toi, Mellon-nìn*. J’espère que l’élue de ton cœur, quand elle découvrira l’intérêt que tu lui témoignes, saura à quel point elle a de la chance.

Ces propos me réchauffèrent le cœur.

— Mais, ajouta-t-il en se penchant vers moi. Notre mission avant tout ! Imagine ! D’ici peu nous pourrons vivre heureux et en paix… Surtout en paix, répéta-t-il et ses yeux se firent rêveurs puis presque extatiques.

Je le voyais imaginer cet état de liesse dans lequel nous serions une fois notre forêt libérée de ses chaînes maudites, de ce poison qui la rongeait jusqu’aux tréfonds de ses entrailles de terre. Nous reprenant au même moment, nous vîmes arriver vers nous Haldir de la Lothlórien. Il avait le visage fermé. Ce dernier passa devant nous avant de revenir à notre hauteur.

— Pardonnez-moi de vous importuner, nous dit-il, mais pourriez-vous me rappeler où se trouvent vos cuisines ? J’ai besoin de me rafraîchir et de me calmer. Cette humaine est d’une telle impudence ! Je ne sais pas comment vous faites pour la supporter continuellement.

Finlenn s’esclaffa. Pour ma part, j’avais envie d’empoigner cet odieux personnage et lui apprendre à parler autrement des dames de ce Royaume. Surtout de cette dame en question.

— Cerise ne serait pas Cerise sans son éternel comportement à la limite des convenances, déclara-t-il.

Haldir soupira et me lança un coup d’œil. Je n’avais rien dit, préférant éviter d’être démasqué si je prenais la défense de celle qui faisait battre mon cœur.

— Ce qui me chagrine encore plus, reprit le chef des Galadhrim, c’est de savoir que je vais devoir supporter ses humeurs pendant tout le voyage de retour jusqu’à notre chère Caras Galadhon.

À ces mots, Finlenn et moi le regardâmes sans comprendre.

— Mon Seigneur, continua-t-il dans le but de répondre à notre question muette, a proposé à cette Cerise de venir avec nous en Lothlórien.

Étrangement, Finlenn ne semblait pas bien prendre cette nouvelle. Ce qui me rassura quelque peu, car pour ma part, j’avais l’impression de voir la terre s’effondrer à mes pieds.

À Suivre


Annotations

* Qui ne se souvient pas de la scène où l’on voit Gandalf dormir les yeux ouverts ? J’ai imaginé ce que serait la réaction de Cerise face à un Thranduil en train de dormir et voilà… J’avoue que j’avais pris énormément de plaisir à écrire cette scène. Pauvre Thranduil, ce n’est pas le genre de réveil que l’on souhaite avoir.

* Mellon-nìn : mon ami en Sindarin.

* Dans cette nouvelle version, nous en découvrons un peu plus sur le passé de Tamril. J’ai pensé que ce serait bien utile de le connaitre un peu mieux notre bon elfe sylvestre.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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