7. Proposition Indécente

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Proposition Indécente


Thranduil


En entrant dans mes appartements, je sentis tout de suite la tension envahir mes épaules. La raison à cela ? Eh bien, je dirais qu’à première vue, il s’agissait encore de Cerise. Cette humaine finirait par avoir raison de moi avant que je ne me décide à partir pour les Terres Tranquilles et Immortelles de Valinor.

Avisant le salon vide, je tentai ma chance dans la chambre puis dans la salle de bains, en vain. Elle semblait s’être volatilisée. Fronçant les sourcils et sentant poindre une terrible colère, je me pris à espérer pour elle que cette petite idiote n’avait pas eu l’idée saugrenue de me désobéir en retournant dans sa chambre ou ailleurs. C’est alors que j’entendis clairement quelqu’un chanter une chanson tout à fait ridicule où il était question de prince et d’amour éternel. La voix nasillarde chantait plutôt juste, mais était si haut perchée qu’elle me blessa immédiatement les oreilles. Qui pouvait produire un son aussi désagréable ? C’était une torture auditive presque insoutenable. Comprenant que le bruit provenait des jardins, je sortis et m’avançai vers le bassin d’eau qui servait à ma propre consommation et je crus que j’allais m’étrangler de surprise quand je compris qu’une personne avait osé se baigner dedans ! Qui avait bien pu laisser… Qui avait bien pu se permettre un tel sacrilège ?! De l’eau bénite par les Valar eux-mêmes. Quel outrage scandaleux ! Avançant à grandes enjambées, tout en étant intensément soulagé que cette horrible chanson se soit enfin arrêtée, je compris enfin qui se trouvait au milieu du bassin. Qui cela aurait-il pu être d’autre ?

Cerise !

Croisant les bras sur mon torse, je m’avançai encore un peu, jusqu’à l’endroit où elle avait laissé ses vêtements. Je la vis battre des pieds avant de se retourner gracieusement sous l’eau. En quelques brasses, elle atteignit le rebord et bientôt je pus l’admirer dans toute sa nudité sans que cela semble la gêner pour autant. Elle ne m’avait sans doute pas vu.

Elle mit un petit moment à se rendre compte qu’elle se trouvait debout devant moi et dans le plus simple appareil. Je la contemplai à loisir de la tête aux pieds. À vrai dire, je ne savais que penser d’elle… Je devais admettre que Cerise avait une très belle chevelure qui n’avait rien à envier à celles de ma race. Ses longs cheveux, qui avaient la couleur du blé mûr, lui descendaient jusqu’au creux des reins. Quant au reste, que dire… elle ne ressemblait en rien aux canons de beauté plus androgynes de nos femmes. Les Elfines étaient très grandes et très minces avec des formes musclées à peine dessinées, des déliés aussi harmonieux que l’entrelacs des écorces qui ornaient mon trône, mais elle… Cette Cerise était toute en formes généreuses, un fruit aussi défendu qu’il semblait m’empoisonner l’existence depuis que le destin l’avait placée sous mon autorité.

— Ça va ? Vous vous êtes bien rincé l’œil ? me lança-t-elle, la bouche déformée par le sarcasme, les joues rouges.

Je la jaugeai tandis qu’elle remettait avec un certain empressement ses vêtements alors qu’elle était toujours trempée. Elle n’avait même pas pris de linge avec elle pour se sécher. En plus d’être insolente et pleine de hargne, elle semblait, par ailleurs, peu futée. À peine allais-je lui faire la remarque qu’elle allait attraper froid, que je me souvins qu’elle m’avait une nouvelle fois offensé en prenant la parole sans que je lui en eusse donné l’autorisation au préalable. Je me jurai de la punir comme il se devait plus tard. Dans l’immédiat, il fallait qu’elle se sèche convenablement. Les humains étaient si fragiles et pouvaient se blesser ou tomber malade si facilement. Penser qu’en plusieurs milliers d’années, ils étaient encore de ce monde était aussi surréaliste que la venue de cette humaine sur notre territoire.

— Vous allez attraper la mort comme cela, lui dis-je d’une voix pleine de dédain.

Je n’avais pas bougé d’un pouce. Elle non plus, d’ailleurs. Elle me toisait d’un air plein de morgue, comme si cela allait m’effrayer. Elle semblait prête à rendre coup pour coup et une partie de moi était prête à convenir que ce n’était pas déplaisant.

— Et alors ? me rétorqua-t-elle, sur la défensive, si je meurs vous pourrez danser sur ma tombe si ça vous chante ! Personnellement, je m’en fous, je serai crevée de toute façon. Alors, allez-y, ne vous gênez surtout pas ! Et par contre… Pitié, vous pouvez danser sur tout, mais pas sur « La Macarena* ».

Elle me contourna pour s’en aller comme si elle était chez elle. Je me retournai tout aussi vite, la mine encore plus renfrognée. Je n’aimais pas sa façon de se comporter avec moi. Cela m’irritait grandement. D’un geste lent, mais ferme, je tendis le bras pour attraper son poignet avant qu’elle ne soit trop loin. Elle était humide et gelée.

Quelle idiote !

— Cerise, je ne vous ai pas dit de partir. De plus, au risque de me répéter, votre attitude commence sérieusement à m’agacer. Ne me cherchez pas, petite humaine ! sifflai-je entre mes dents serrées.

Elle plissa la bouche, l’ouvrit puis la referma aussitôt pour finir par me regarder droit dans les yeux. À cet instant, je crus déceler une véritable peine mêlée à de la peur et de l’angoisse. Je pouvais la comprendre, elle était loin des siens et se retrouvait à vivre avec des êtres aussi sages et évolués qu’immortels, dont l’intelligence surpassait sans peine la sienne. J’aurais aimé ne rien éprouver pour elle, encore moins avoir de la compassion, mais sa détresse silencieuse me toucha. Fronçant les sourcils, je ravalai l’envie sourde que j’avais de vouloir la prendre dans mes bras pour la consoler. Ce n’était pas mon rôle et cela ne me sied guère. Surtout pas avec elle. Pris dans mes pensées, je ne m’étais pas rendu compte que je la tenais toujours. D’un geste brusque, elle retira son bras et je la laissai faire.

— Que voulez-vous de moi, à la fin ? soupira-t-elle.

Elle se mit alors à frissonner. Elle avait froid.

— Suivez-moi à l’intérieur, ordonnai-je en lui emboîtant le pas. Vous allez vous essuyer, vous changer, ensuite nous discuterons de tout cela.

Tandis que j’atteignais la porte-fenêtre, je me rappelai autre chose.

— Par ailleurs, repris-je d’une voix un peu plus dure, en la fixant sévèrement. Je vous demanderai à l’avenir de ne plus jamais vous baigner dans ce bassin, Cerise. Est-ce bien clair ?

— Mais… pourquoi ?! s’exclama-t-elle, surprise. Vous êtes vraiment un monstre sans cœur, roi Thranduil !

Je poussai un soupir las. Elle était donc incapable de se taire et d’obéir simplement.

— Ce bassin est réservé à ma consommation personnelle d’eau, répondis-je, tout en réussissant à garder mon calme.

Ce qui était loin d’être évident, car elle mettait vraiment mes nerfs à rude épreuve.

— Ah ! Parce que vous ne buvez pas QUE du vin ?! m’accusa-t-elle avec un tel sarcasme que je faillis éclater de rire.

— Non, jeune fille, je bois AUSSI de l’eau, affirmai-je, lui répondant sur le même ton, et j’aimerais bien qu’elle reste propre et saine.

— Oh, ben ! Faut pas vous inquiéter, votre Majesté, promis juré, je n’ai pas fait pipi dedans ! Pourtant Dieu sait que c’était tentant ! hurla-t-elle l’air plus mauvais que jamais.

Sur ce, elle passa devant moi avec un sourire plein de suffisance. Je secouai la tête d’un air blasé. Allais-je finalement regretter mon envie de la garder à nos côtés ? Si elle continuait à me manquer ainsi de respect, je n’étais pas certain de conserver aussi aisément mon calme. Elle allait devoir apprendre où était sa place et cela plus rapidement.


Cerise


Je savais que j’avais une grande gueule et que j’avais une forte tendance à m’enfoncer plus rapidement dans les ennuis que n’importe qui d’autre, mais à voir la tête du roi Thranduil quand je lui avais dit que je n’avais pas fait pipi dans son eau… C’était excellent, on aurait pu lui faire gober des mouches et des castors qu’il ne s’en serait pas rendu compte. Cela dit, c’était vrai, j’avais failli faire pipi dedans. Ben quoi, qui n’a jamais eu envie ou carrément fait dans une piscine ou ailleurs ?

J’eus beaucoup de mal à ne pas rire, mais je me retins en me souvenant que ce vieux pervers m’avait matée tout son saoul quand il m’avait découverte sur le bord de son bassin. Quelque part, je m’en foutais qu’il ait pu me voir à poil, je n’étais pas pudique et si la vue de mon corps l’indisposait, il n’avait qu’à fermer les yeux. Cependant, j’avais plutôt eu l’impression de me retrouver face à une inspection en bonne et due forme, genre bête de foire au Salon de l’Agriculture de Paris, celui qui se déroulait à Porte de Versailles tous les ans. J’aurais peut-être dû lui faire « Meuh » et agiter ma croupe telle une vache. Secouant la tête avant de devenir tout à fait dingue, je ne le vis pas revenir dans la chambre. Il me lança alors une serviette que j’eus à peine le temps de rattraper.

— Heu, merci, dis-je en bougonnant.

— Allez dans la salle d’eau et prenez la chemise que je vous ai mise sur une des commodes, m’ordonna-t-il sans me regarder. Vous la porterez jusqu’à ce que Liamarë vous rapporte vos affaires dans la soirée.

— Heu, d’accord, mais… ça n’aurait pas été plus simple de dire à Liamarë d’aller me chercher une robe, genre, maintenant, par exemple ?

— Arrêtez de contester le moindre de mes ordres et faites ce que je vous dis ! tonna-t-il, n’acceptant aucune autre objection de ma part.

Dommage !

Je dus me mordre l’intérieur de la joue pour ne pas rétorquer quoi que ce soit de plus déplacé ou d’irrespectueux. Aussi vite que je le pus, je partis dans sa magnifique salle de bains avec la serviette qu’il m’avait donnée.

Rapidement, je me séchai et enfilai la chemise, splendide au demeurant – elle était très grande et m’arrivait aux genoux. Le tissu était encore plus doux que celui des robes que Liamarë m’avait donné quelques semaines plus tôt. Toutefois, deux choses me choquèrent quand je m’admirai dans le miroir en pied qui trônait non loin de la baignoire. Déjà, l’odeur du vêtement était la même que celle du roi et ensuite, je fus horrifiée de voir que mes poils aux jambes repoussaient. Quelle horreur ! Bon d’accord, ils étaient blonds, mais tout de même ! Comment j’allais faire, moi, ici, pour les épiler ? Il faudrait que je demande à ma nouvelle amie s’ils n’avaient pas de la cire, du miel ou je ne sais quoi encore… Après, savoir comment j’allais m’arranger pour y parvenir sans m’arracher la peau avec, ce serait une autre histoire. Pourquoi n’étais-je pas tombée chez les nains ? Eux au moins ne me regarderaient pas de travers pour quelques poils de trop.

En revenant dans le salon, je vis Thranduil qui faisait les cent pas comme s’il réfléchissait intensément à quelque chose d’important. Intriguée, je m’avançai vers lui. Il releva la tête brusquement en me dévisageant.

— Asseyez-vous, Cerise.

Je fis ce qu’il me demandait, non parce que j’avais décidé de lui obéir, mais parce que je n’aimais pas la tête qu’il faisait. Il semblait franchement préoccupé et j’espérais vraiment que rien de terrible ne soit arrivé.

— J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours à votre cas, Cerise, commença-t-il en me fixant gravement.

Mal à l’aise, je tirai sur les pans de ma chemise pour me couvrir au mieux les genoux. C’était bête, mais je ne voulais pas qu’il se rende compte que j’étais poilue. Maudite fierté féminine !

Il me parla encore, mais j’étais tellement absorbée par mes pensées que je ne l’entendis pas.

— Avez-vous seulement écouté un mot de ce que je viens de vous dire ? me reprocha-t-il en se rapprochant encore de moi.

Je dus lever la tête pour le voir. Je ne m’étais pas aperçue que je l’avais baissée, comme je ne m’étais pas rendu compte non plus qu’il était aussi près de moi, plus dangereux que jamais.

— Excusez-moi, qu’avez-vous dit ? demandais-je d’une toute petite voix étranglée.

— Vous êtes insupportable ! gronda-t-il en soufflant.

Il se pinça l’arête du nez avant de s’asseoir sur un siège qui se trouvait à quelques centimètres du mien.

— Il s’avère, que hormis troubler nos gens, vous ne savez rien faire de vos dix doigts, reprit-il totalement agacé. Liamarë m’a pourtant certifié de votre bonne volonté et je dois reconnaître que vous et vos agissements, pour le moins surprenants, m’intriguez, mais…

Il fit une pause, se leva et prit la carafe de vin qui était sur la table pour se servir un verre… qu’il me tendit. Je le pris sans rechigner.

— Merci, dis-je simplement.

Il revint s’asseoir après s’être servi lui-même. Il allait pleuvoir des lingots d’or estampillés de la banque de chez Gringotts – les gobelins n’avaient qu’à bien se tenir – demain pour que le roi fasse preuve d’une telle générosité à mon égard. Appréciez l’ironie s’il vous plaît !

Il prit une gorgée, totalement inconscient de mes délires intérieurs, avant de reprendre :

— Nous avons décidé pour le moment de vous garder ici, le temps que vous vous fassiez à notre Royaume et nos mœurs différentes des vôtres. Il va sans dire que vous devrez redoubler d’efforts pour vous intégrer ici. Nous vous apprendrons à bien vous comporter et alors ensuite, nous envisagerons de vous trouver une place.

Je l’observai sans trop comprendre et portai le verre à mes lèvres. Le liquide rouge coula dans ma bouche puis dans ma gorge comme le plus doux et le plus puissant des élixirs. Purée, ce vin était juste délicieux… Et il avait le goût de… Thranduil. Comprenant où mes pensées m’amenaient, je rougis violemment. Je devenais carrément folle et, instinctivement, je comptai les jours. Ah, oui je comprenais mieux, je n’allais pas tarder à ovuler et donc, que ce soit mes hormones qui parlent à ma place me rassura un peu. Non, mais, parce que bon, de là à fantasmer sur le blond qui se trouvait en face de moi. Heum, comment dire ? Non parce que non quoi ! Coupant court à mes élucubrations qui ne regardaient que moi, je revins à notre conversation.

— Et quelle sera ma place, une fois que je me serai familiarisée avec vos exigences ? demandai-je en me perdant dans mon verre.

J’avais cru qu’il m’enfermerait ici pour toujours ou à tout le moins jusqu’à ce que je trouve une solution pour retourner chez moi. Je ne voyais donc pas où il voulait en venir une nouvelle fois… À moins qu’il ne soit sénile et qu’il ne se mette à radoter. Après tout, il avait l’air jeune extérieurement, mais je n’oubliais pas qu’au fond c’était juste un vieux croulant à l’emballage inusité.

— Comme je vous l’ai dit plus tôt, vous me servirez personnellement. Vous apprendrez à tenir votre rang. Vous venez d’un monde totalement différent du nôtre. Nous essaierons de vous inculquer un peu de notre savoir-vivre. Si vous êtes intelligente ; vous pourrez même apprendre les rudiments de notre langue.

À ces mots, je sentis mon cœur se serrer. Il me prenait vraiment pour un animal domestique qui avait besoin d’être dressé. Certes, je n’étais pas de leur monde, mais de là à me faire passer pour une idiote. J’avais du mal à l’accepter.

— Et si jamais je ne me laisse pas faire ? demandais-je, me préparant au pire.

Il me regarda sans rien dire pendant un long moment, son visage se ferma et me dévisagea, avant de me répondre froidement.

— Si vous vous entêtez de la sorte, nous n’aurons d’autre choix que de vous chasser de notre Royaume.

La gorgée de vin qui glissa le long de mon œsophage me parut alors étrangement abrasive. S’il me chassait de chez lui, où irais-je ? Je ne connaissais strictement rien de cet endroit hormis ses cavernes. Et puis dehors, il y avait les araignées géantes et si j’arrivais à traverser la forêt, je pouvais encore croiser tout et n’importe quoi.

J’aurais aimé pouvoir dire que son ultimatum était odieux, mais la vérité était que je n’avais rien fait pour me rendre utile ou rester transparente. Si quelqu’un était à blâmer des décisions du souverain, c’était moi seule. Toutefois, il ne m’avait pas encore mise dehors. Je pouvais encore faire des efforts pour lui être agréable. Je me pris à sourire. Dire que je m’étais imaginée le pire… Comme devenir sa maîtresse. À cette idée totalement idiote, un rire nerveux s’échappa de ma bouche, me prenant par surprise. Je n’arrivais plus à m’arrêter.

— Il suffit ! l’entendis-je crier, mais je n’arrivais plus à calmer mon hilarité grandissante.

En fait, je crois bien que mes nerfs venaient de lâcher pour de bon. J’avais beau essayer de me reprendre, je repartais de plus belle, plus hystérique que jamais. Je savais pourquoi je réagissais ainsi et bientôt les larmes dévalèrent mon visage, toujours sous mes aboiements, peu dignes d’une jeune femme. Trop perturbée pour me rendre compte de quoi que ce soit, je ne le vis pas se baisser pour m’attraper par les aisselles avant de m’envoyer une gifle magistrale en pleine figure. Son intervention eut le don de me faire revenir sur terre.

Thranduil semblait plus choqué par mon attitude que furieux. Portant une main tremblante sur ma joue douloureuse, je me rendis compte que j’avais des écorchures. Il m’avait frappée avec ses doigts pleins de bagues. L’envie de rire était partie, mais une peine aussi profonde qu’incommensurable m’étreignit la poitrine. Je me mis à pleurer fort, geignant sans aucune pudeur devant lui, telle une enfant inconsolable. Inconsciente de ce qui m’environnait, je n’arrivais plus à m’arrêter et, dépassée, je me jetai finalement dans les bras de cet elfe, un roi, pour pleurer tout mon saoul. J’en avais besoin, ainsi que de chaleur « humaine », mais à défaut, je me contentais aujourd’hui de la « froideur elfique », tant pis. Thranduil ne referma pas ses bras autour de moi, mais se figea telle une statue de sel tandis que je m’appliquai scrupuleusement à tremper ses vêtements avec toute l’eau contenue dans mon corps.

Je mis un temps fou à me calmer, mais les larmes se tarirent d’elles-mêmes. Mon visage ne devait plus ressembler à rien à l’heure actuelle. Sans regarder celui de Thranduil, je passai mes deux mains sur ma figure tout en retournant m’asseoir. Je l’entendis faire de même et, allez savoir pourquoi, le bruissement de ses vêtements avait quelque chose d’apaisant.

J’avais pleuré longtemps et pas seulement à cause de cette gifle. En fait, la gifle n’y était pour rien et avait surtout servi de détonateur à mon mal-être depuis que j’avais atterri ici. Finalement, c’était plus dur que tout. J’avais perdu tous mes points de repère et je n’avais aucun moyen de m’accrocher à quelque chose de tangible et de rassurant. Et puis je commençais à avoir le mal du pays. Je ne pensais pas dire cela un jour, mais Paris, ses odeurs nauséabondes, ses gens toujours pressés et de mauvaise humeur me manquaient. Mon chez-moi me manquait, et ma vie de geek aussi. Je ne parlais même pas de ma famille et de mes amis. C’était terriblement difficile. Je voulais retrouver l’insouciance d’antan… Même mon chef que je détestais me manquait ! Et puis, j’avais raté les derniers épisodes de mes deux séries cultes… Quelle merde, franchement !

Sentant mon nez couler, je tournai la tête à la recherche d’un mouchoir et un nouveau poids s’abattit sur mes épaules. Les elfes ne tombant jamais malades, ils n’attrapaient pas de rhumes et donc ne devaient très certainement pas ressentir la nécessité de se moucher comme le commun des pauvres mortels dont je faisais, hélas, partie. Parfois, la vie était vraiment trop injuste et non, je n’avais pas honte de faire mon Calimero*. En cet instant, je me sentais vraiment très mal. Me préparant au pire, je relevai la tête pour affronter cet elfe de malheur qui n’arrangeait rien à mon mal-être, bien au contraire.

— Je présume que vous n’avez pas de mouchoirs, par ici ? demandais-je au cas où, et en reniflant pour éviter que la morve ne me coule jusqu’aux lèvres.

— Vous présumez mal, me dit-il d’une voix étrangement douce.

Il me tendit alors un mouchoir blanc immaculé. Son visage n’affichait aucune expression qui aurait pu m’indiquer s’il était fâché ou quoi que ce soit d’autre. Récupérant le précieux morceau de tissu, je me mouchai sans état d’âme dedans en faisant un boucan de tous les diables. Je n’aimais pas avoir le nez pris.

— Vous étiez sérieux tout à l’heure, commençais-je en me disant qu’il était peut-être temps d’affronter ce qu’il avait à me dire.

Il me fixa un moment, la mine impénétrable. Il semblait me jauger comme s’il se demandait s’il ne commettait pas une erreur de jugement à mon égard. Allez savoir pourquoi, ma poitrine se serra sous l’appréhension. Je n’aimais pas ne pas savoir à quelle sauce j’allais être mangée. Il inclina alors la tête et me regarda avec patience. Ses yeux semblaient vouloir transpercer mon âme. Je le vis ouvrir la bouche et je m’apprêtais à ce qu’il m’annonce quelque chose d’horrible.

— Je n’ai pas croisé beaucoup d’humains dans ma longue existence, mais vous êtes de loin la créature la plus étrange qu’il m’ait été donné de rencontrer, Cerise, répondit-il. Qu’avez-vous réellement imaginé que je vous ferais ?

Je pense vraiment que si j’avais pu me voir à ce moment-là, mon expression digne d’un merlan frit m’aurait fait éclater de rire. Oui, j’avais cru des choses, et certainement pas qu’il me jette dehors, mais je l’aurais sans doute bien mérité. Ne réfléchissant pas trop à ce que j’allais lui dire, je lui déballais la vérité toute nue.

— Pendant un bref instant, commençai-je d’une voix rauque, j’ai cru que vous alliez me proposer d’être votre amante. Je sais que c’est idiot, me hâtais-je de dire, mais cette éventualité des plus saugrenues m’a fait éclater de rire, ainsi que le fait de me sentir mal.

Je m’attendais à ce qu’il se moque de moi et quand j’osai affronter son regard, il me fixait avec une drôle d’intensité. Qu’avais-je encore fait ?

— Effectivement, c’est la chose la plus grotesque qu’il nous ait été donné d’entendre, répliqua-t-il d’une voix étrangement tendue. Sachez Cerise, qu’il est rare qu’un elfe marié prenne une maîtresse. Nous sommes fidèles à nos épouses, même après leur passage dans les cavernes de Mandos.

J’écarquillai les yeux. Moi qui avais cru qu’il prendrait mal le fait que je puisse l’imaginer me désirer, moi une humaine sans saveur en comparaison de lui et des siens… Mais il me débitait tout un charabia que je ne comprenais pas.

— Sans vouloir vous offenser, Majesté Thranduil, je ne comprends pas le quart de ce que vous me racontez.

Il se passa la langue sur la lèvre supérieure avant de fermer les yeux et de les rouvrir.

— Vous apprendrez tout cela, nous y veillerons. Notre culture est essentielle, surtout si vous souhaitez rester vivre parmi nous. C’est un très grand honneur que je vous octroie Cerise. Ne l’oubliez jamais.

C’est alors qu’il tendit sa main vers mon visage et effleura ma pommette abîmée.

— Je suis navré de cela, je ne frappe jamais les femmes, mais vous sembliez atteinte d’une folie passagère. Je n’ai pas réfléchi.

Il se dirigea alors vers une petite armoire et en ressortit une étrange boîte.

— Venez près de moi, dit-il en désignant un siège en face duquel il venait lui-même de s’installer.

Je le rejoignis et le regardai sortir une sorte d’onguent qu’il enduisit sur l’un de ses doigts pour venir l’étaler sur ma joue blessée. L’effet de brûlure s’apaisa comme par enchantement.

— C’est incroyable, dis-je dans un soupir de contentement.

— Dites-moi, Cerise, répondit Thranduil sans prêter attention à ma dernière phrase, pourquoi avez-vous pensé que je voudrais faire de vous ma maîtresse ?

Je déglutis péniblement. Je ne m’attendais pas à ce qu’il revienne là-dessus.

— Je ne sais pas, bredouillai-je en rougissant. Je n’ai pas vraiment réfléchi, ça m’a traversé l’esprit, juste comme ça.

Bravo, ma vieille, me tançai-je. Voilà une explication très rationnelle.

— Vous êtes humaine, je suis un elfe et souverain de mon Royaume, déclara-t-il tout en rangeant l’onguent qu’il venait de m’appliquer avant de sortir une autre fiole. Toutefois, vous êtes assez mystérieuse et sauvage pour que l’on cherche à vous connaître et vous apprivoiser. Si je faisais de vous mon amante, la colère des Valar n’aurait plus aucune limite et la malédiction de Finwë serait sans doute mienne. Quoique je l’attende déjà de pied ferme puisque Maeiell partage ma couche.

Mais que me racontait-il ?! paniquai-je intérieurement. Son regard semblait ailleurs, je compris alors qu’il ne me parlait pas vraiment. Il réfléchissait à voix haute. Tout en continuant à me soigner, mes pensées dérivèrent également et je mis un moment à comprendre qu’il m’appelait.

— Une nouvelle fois, vous ne m’écoutez pas, me réprimanda-t-il en rangeant son matériel.

— Vos digressions personnelles ne m’étaient pas réellement destinées, me justifiai-je en haussant les épaules.

Il se redressa tout en me jaugeant.

— Que savez-vous de la sexualité des elfes, Cerise ? me questionna-t-il.

Je faillis tomber de ma chaise devant cette question. Qu’est-ce que j’en savais moi ?

— Pas grand-chose, baragouinai-je mal à l’aise.

Il acquiesça comme si ma réponse était une évidence.

— Nous voyons les choses différemment des Hommes. L’accouplement n’est pas une nécessité chez nous ni l’accomplissement de notre amour. C’est beaucoup plus spirituel que cela. Toutefois, quand deux elfes de sexe différent se retrouvent à avoir un rapport sexuel pour la première fois, cela équivaut à un mariage en bonne et due forme.

Je clignai des yeux ne sachant pas où il voulait en venir.

— Pourquoi me dites-vous cela ? marmonnai-je.

— Il faut que vous compreniez que tout ce qui a attrait à l’intimité n’est jamais pris à la légère, Cerise. Pour être honnête, je ne sais pas moi-même pourquoi je prends la peine à vous dire tout cela. Je ne devrais pas, c’est mal, mais…

Avant que je ne puisse répondre quelque chose d’intelligent, il s’avança vers moi et captura mes lèvres des siennes avec douceur.

Mais pourquoi diable avait-il fait cela ?!


Tamril


Quelque chose se tramait. J’avais l’intime conviction qu’il se passait quelque chose entre les cavernes de Mirkwood. Humant l’air, je ne sentis rien d’anormal. Toutefois, ce pressentiment ne me quittait pas. Je ne savais pas s’il était bon ou mauvais, s’il allait impacter directement ma vie ou celle de mon souverain. Penser au Roi me tordit l’estomac. Je compris qu’il était le centre de ce changement à venir.

Malheureusement, j’avais beau avoir un don certain pour deviner les fluctuations du destin, je ne savais pas réellement les interpréter. Piètre don qui ne servait qu’à me donner plus d’inquiétudes. Il était tard et les cavernes semblaient bien calmes. D’habitude, à cette heure-ci le Roi aimait écouter le chant des elfines. La lune n’était pas tout à fait pleine, mais elle brillait tellement dans le ciel noir qu’elle arrivait à éclairer certaines pièces en passant par les interstices faits de ronces et d’écorces. Il fut un temps jadis où les elfes sylvestres vivaient en harmonie dans la forêt. Cependant, avec la montée des ténèbres qui avaient pris racine dans les décombres de Dol Guldur, nous avions dû partir toujours plus au Nord, sans pouvoir nous battre pour notre propre territoire. Je n’avais pas vécu tous les exils, mais Finlenn m’avait raconté à quel point cela avait affecté notre souverain. Je n’arrivais pas à imaginer le roi Thranduil aussi insouciant et volubile lorsqu’il était encore jeune. Il semblait toujours ruminer quelque chose, aussi sombre et excessivement méfiant vis-à-vis des étrangers.

Jusqu’à l’arrivée de Cerise. Elle semblait avoir une certaine emprise sur nous tous, enfin sur moi et sur le roi. Il n’avait jamais été aussi clément envers quelqu’un. Il s’en occupait même personnellement ; elle, une simple humaine. En général, il déléguait toujours ce genre de tâche à une tierce personne, mais pas avec Cerise. De nouveau, quelque chose effleura mon âme, comme si le destin essayait de me dire quelque chose. Incapable de mettre des mots sur de simples impressions, je secouai la tête avant de me rendre dans ma chambre. Un peu de repos ne me ferait pas de mal.

À Suivre


Annotations

* La Macarena : chanson de « Los del Río » qui nous a pourri l’été ’96… Bon j’avoue, j’ai aussi dansé dessus…

* Calimero : est un petit poussin noir, le seul de la portée qui porte une moitié de coquille d’œuf sur la tête. Il est souvent réservé et se sent un peu mis à l’écart. Calimero est un dessin animé que je regardais dans les années ’80.

* Spice Girls : Après la montée en puissance des Boys Band, nous avons eu droit au premier Girls Band Britannique : les Spice Girls (en 1994) avec leur chanson phare : Wannabe. Toute une époque ou le Girl Power était de mise !

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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