8. La Mélodie du Bonheur

8

La Mélodie du Bonheur


Thranduil


Qu’étais-je en train de faire ? Pourquoi mes lèvres caressaient-elles celles de Cerise ? Pourquoi la soif s’emparait-elle de moi maintenant ? Aussi excité que choqué par mes actes, je finis par rompre cette insidieuse étreinte qui n’aurait jamais dû arriver. La langueur qui m’avait enveloppée se mua en fureur noire, non envers l’humaine qui me faisait face, mais contre moi-même. Je reculai de quelques pas avant de lever les yeux vers elle.

Elle avait le regard vague, je crus voir dans ses prunelles une sorte d’incompréhension avant qu’elle ne disparaisse, laissant place à la stupeur. Ses joues étaient rouges, de la même couleur que son prénom, et son souffle était haché. Je me rendis alors compte que j’étais moi-même essoufflé. Impensable, il fallait que je reprenne contenance, je ne pouvais pas me laisser aller devant cette simple fille. Impossible.

Le silence qui s’éternisait entre nous commença à s’appesantir. J’aurais dû la renvoyer dans ses appartements. Je devais le faire.

— Cela, commençai-je d’une voix basse, n’aurait jamais dû se produire. Vous m’en voyez navré.

J’avais parlé doucement et pourtant, ma voix explosa dans la pièce telle une détonation épouvantable. Avais-je honte d’avoir perdu ainsi le contrôle ? Assurément, mais cela aurait aussi été un mensonge. J’avais été surpris, car ce que j’avais ressenti alors, ce que j’éprouvais encore n’était pas de la gêne. Je n’avais pas seulement cédé à cet appel si primaire soit-il. Non, j’avais eu l’impression d’être à ma juste place. Ce baiser avait été doux, empreint de promesses oubliées et plus encore. Comprenant ce que mon instinct me disait, je dus prendre appui contre le meuble qui était non loin de moi. Mon cœur, ce maudit traître se mit à battre la chamade et de vieux souvenirs, aussi précieux que mes joyaux, se rappelèrent à ma mémoire. Je baissai la tête et la secouai de droite à gauche pour me remettre les idées en place. Je m’engageais sur une pente des plus glissantes et dangereuse. Je n’étais pas certain d’en revenir indemne et savoir que ce qui avait déclenché cette émotion était une simple humaine, me plongeait dans un émoi indéfinissable… Ne pouvant me contenir, je laissai échapper un rire sans joie avant de reporter mon regard sur elle.

Elle n’était même pas de mon peuple. C’était impensable. Pourtant, les appréhensions qu’elle avait eues à mon égard un peu plus tôt et que j’avais trouvées risibles sur le coup vinrent me troubler. Comprenant vers quels chemins ma conscience m’emmenait, j’écarquillai les yeux d’effarement. Allais-je réellement commettre cette folie ? Étais-je prêt à perpétrer à nouveau ce crime impardonnable auprès de nos Hautes Puissances Supérieures ? Après tout, je n’avais pas eu l’impression d’avoir été maudit quand j’avais entamé cette relation avec Maeiell. Certes, elle n’avait pas eu une place des plus importantes à mes côtés. Ou peut-être étais-je déjà maudit, mais je ne l’avais pas encore remarqué.

Pris d’une nouvelle impulsion, je m’avançai vers elle avant de capturer à nouveau sa bouche en un baiser vorace qui n’avait rien de doux ni d’elfique. Il fallait que j’en aie le cœur net. Après avoir rompu le barrage de ses lèvres, ma langue s’introduisit dans sa bouche et une sensation refoulée remonta à la surface et se déversa dans ma poitrine. Choqué, je lâchai violemment Cerise. Elle faillit en tomber à la renverse, mais réussit à retrouver son équilibre.

— Vous allez me dire que cela ne devait pas se produire, encore ! grogna-t-elle le souffle court en me jetant un regard aussi perdu que haineux.

— Non, effectivement cela n’aurait pas dû, confirmai-je en caressant mes lèvres du bout des doigts. Toutefois, repris-je, cela s’est passé et j’ai matière à réfléchir désormais.

Cerise plissa les yeux, elle devait sentir que je n’allais pas en rester là avec elle. Bien.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-elle tout en croisant les bras sur sa poitrine.

Cette petite aimait décidément me tenir tête. Comment avions-nous pu en arriver là ? Que les Valar m’en soient témoins, je n’avais jamais eu aucun intérêt, jusqu’alors, pour les basses besognes et les humains, mais j’avais pressenti qu’avec elle rien ne serait identique. Ces deux baisers avaient révélé tant de choses en quelques secondes que cela avait nécessairement une signification. Il fallait que je sache, il fallait que j’essaie, car au fond de moi, ce que j’allais lui proposer me paraissait aussi incongru que stupide.

— C’est à l’encontre de mes principes, à l’encontre même de ce que je vous ai dit concernant nos mœurs, toutefois, je suis des plus intrigués par ce qu’il vient de se produire entre nous.

— Vous essayez de me dire quoi exactement ? s’inquiéta-t-elle.

Elle avait de quoi s’interroger, songeai-je. Je n’étais pas certain de faire les bons choix. Sans doute agissais-je ainsi pour rompre la monotonie de mon existence ? Cerise serait le jouet parfait pour cela. Je soupirai. Je me mentais une nouvelle fois à moi-même. Qui espérai-je leurrer ? Je voulais juste savoir si ce que mon instinct me dictait était juste et jusqu’où tout cela allait me mener.

— Je ne vous demande rien Cerise, répondis-je aussi froidement que j’étais capable de l’être. Enfin pas pour le moment. Peut-être, pourrais-je toutefois envisager de faire de vous autre chose qu’une simple servante…

Je n’osais pas lui dire que je voulais la mettre dans ma couche ni que je souhaitais la séduire… Pas que je craigne ses réactions, mais j’avais encore trop de peine à m’avouer que je voulais un être humain… Que je le désirais même.

— Est-ce que vous suggérez que je puisse être votre… maîtresse ? bégaya-t-elle complètement atterrée.

— Je ne suggère rien, dis-je las. Je ferai en sorte que vous le souhaitiez aussi ardemment que moi à ce moment-là. Maintenant, laissez-moi, j’ai besoin de calme et de tranquillité. Je vous ai assez vue pour aujourd’hui.

Elle claqua la porte en sortant. Je n’avais aucune envie de lui courir après, c’est pourquoi je pris sur moi et allai plutôt me servir un verre. J’avais grand besoin de me changer les idées.


Cerise


Je me rendis jusqu’à la chambre, que l’on m’avait attribuée à mon arrivée ici. J’étais dans un état second. Je n’avais rien compris à ce que le Roi des elfes désirait de moi. D’un côté, il m’avait donné l’impression d’être aussi idiote que nauséabonde et de l’autre… La fin de notre entrevue avait été si surréaliste. Voulait-il vraiment faire de moi sa maîtresse ? J’eus un frisson d’appréhension rien qu’à l’idée d’envisager cette hypothèse, mais cela m’excitait un peu aussi. Thranduil était loin d’être un thon et il y avait pire pour perdre sa virginité ! Mais était-ce vraiment ce qu’il attendait de moi ? À tous les coups, j’avais encore compris de travers. Je nageais en plein rêve psychédélique et bientôt, le roi des licornes lui-même allait faire son apparition pour me proclamer reine de son bled local*.

Quand je repensais à tout ce qui m’était tombé dessus depuis mon improbable arrivée en Terre du Milieu, je ne pus retenir un éclat de rire. J’avais été tour à tour étrangère, prisonnière puis de nouveau étrangère, servante et quoi… Maintenant maîtresse ? Amante ? Celle qui allait avoir une certaine intimité avec sa Sérénissime Majesté… Je me mis à glousser comme une cruche avant de m’affaler sur le lit. Il ne me restait pas plus d’une heure avant d’aller aux cuisines qui se trouvaient en sous-sol. Car oui, en attendant, je devais continuer de faire ce que l’on attendait de moi. Me passant les mains sur le visage, je me mis à hurler mon impuissance face à une telle situation.

À peine arrivée aux cuisines, je fus accueillie par une Liamarë qui semblait se ronger les ongles tandis que les commis s’affairaient à préparer la popote pour leur roi. Alors, je vous arrête tout de suite, Naheulbeuk et Peter Jackson ont tout faux, les elfes ne mangent pas que de la verdure, enfin pas ceux du Royaume de Mirkwood en tout cas. Le Roi Thranduil était même plutôt friand de viande bien saignante… Comme quoi les idées reçues ont parfois la vie dure.

— Cerise, est-ce que tu te sens bien ? me demanda mon amie en triturant nerveusement les plis de sa jolie robe.

Je pouvais lire entre les lignes et sa question sonnait plutôt comme : « Cerise, dis-moi que tu n’as pas fait de nouvelles bêtises ?! »

Je haussai les sourcils. Après tout, peu importait ma réponse, elle ne me croirait sans doute pas, sauf si je lui disais, oui, je fais rien que des bêtises. Des bêtises quand t’es pas là. Vous la sentez l’ironie dans cette référence des années 80 ?

— Oui, très bien, finis-je par lui répondre tout en lui adressant un sourire qui se voulait rassurant. Le Roi Thranduil désire que je lui apporte son repas puis que je lui tienne un peu compagnie pour la soirée.

J’avais failli lui avouer ce que ce dernier souhaitait faire de moi, mais je m’étais abstenue. Déjà, je n’étais pas sûre d’avoir bien tout compris et puis je ne pensais pas qu’elle irait jusqu’à me croire. Cela me semblait tellement… ridicule ! Personnellement, je ne me croyais même pas, c’était pour dire !

— Oh ! s’exclama Liamarë qui tirait maintenant une drôle de tête. Et… tu as accepté ?

Je faillis lui rire au nez. Elle était sérieuse ? Avais-je eu le choix ? Pas vraiment, et elle aurait dû le savoir mieux que personne, même mieux que moi ! Revenant à mon interlocutrice, je me rendis compte qu’elle ne m’avait pas lâchée du regard, attendant vraisemblablement une réponse de ma part.

— Oui, oui bien sûr que j’ai accepté, finis-je par lâcher, ne comprenant pas ce qu’il y avait de si extraordinaire.

— Mais, rétorqua-t-elle, tu es sûre et certaine de ton choix ?

Quelque chose n’allait pas. Où voulait-elle en venir exactement ? Et pourquoi son teint avait-il pris une telle couleur carmin ? Décidément, je ne comprenais vraiment rien à la psychologie des elfes !

Je fus détournée de mes pensées par un des commis de cuisine qui venait vers moi avec un plateau des plus chargés. Il pensait vraiment que j’allais pouvoir porter tout ça ? Il me prenait pour Wonder Woman ma parole ! Bon ben, il n’y avait plus qu’à prier pour que je ne renverse rien en chemin. Ce n’était pas gagné ! D’habitude, il y avait beaucoup moins de nourriture à porter. Il avait grave la dalle ou quoi, le Roi des elfes ?! Je saisis donc le lourd plateau avec précaution et, me retournant à demi vers Liamarë, je lui dis :

— En toute franchise, je ne suis certaine de rien, Liamarë, mais ne t’en fais donc pas pour moi. Prie surtout pour que je ne renverse rien avant mon arrivée aux appartements royaux.

L’elfe secoua la tête de dépit. Riant sous cape, je sortis des cuisines et me dirigeai là où mon destin était en train de se jouer. Cela me parut fataliste de penser ainsi, mais je n’y pouvais absolument rien. J’avais vraiment l’impression que le destin se jouait de moi et j’étais bien décidée à jouer moi aussi. Non, mais oh ! J’avais l’air stupide comme ça, mais fallait pas trop me chercher non plus !

Je ne croisai personne sur le chemin et bientôt je fus devant la porte Royale avec un grand R. J’entrai sans frapper. En un coup d’œil, je vis que le roi Thranduil était assis à son bureau, m’offrant la vue de son dos. La tête penchée, il rédigeait une missive. Sans faire de bruit, je déposai ma lourde charge sur la grande table et commençai à dresser cette dernière comme j’avais eu l’habitude de le faire depuis que j’avais compris qu’il ne servait à rien de se rebeller contre le sacro-saint Roi. Je préférais la tiédeur d’un lit plutôt que la dureté d’un cachot. J’avais bien retenu la leçon, merci bien ! Une fois que tout fut installé sans que je ne renverse rien, je m’aperçus avec surprise que les couverts avaient été mis en double. Je fronçai les sourcils. Le roi attendait-il de la visite ? En tout cas, il ne m’avait rien dit. Ne sachant que faire avec, je pris la décision de ne disposer que ceux du Roi. J’attendrai qu’il me dise ce qu’il fallait faire avec l’autre paire. Me retenant de souffler de dépit, il me fallut attendre que sa Sérénissime Majesté ait enfin terminé son courrier pour savoir ce qu’il voulait de moi. Pour patienter, je décidai de l’admirer ouvertement, sans état d’âme.

C’était triste à dire, mais il était vraiment canon, le saligaud ! Pour cette soirée qui s’annonçait calme et morne à mourir, le sacro-saint Roi avait revêtu des habits plus simples que ceux qu’il mettait quand il était en « démonstration » dans la journée. Ses cheveux très longs n’étaient agrémentés d’aucune tresse. Il les portait libre et cela lui allait vraiment bien. En général, je n’étais pas vraiment fan des mecs aux cheveux longs. Soit parce que la plupart du temps, ils ne savaient pas en prendre soin, soit parce que souvent ceux qui en prenaient soin étaient de l’autre bord et puis ce n’était pas super viril sur un homme. Cela dit, depuis que j’étais arrivée ici, j’avais révisé mon jugement. Respirant un bon coup, je me pris une nouvelle fois son parfum en pleine figure. C’était étrange, mais son odeur m’attirait et m’apaisait en même temps. À vrai dire, je n’aimais pas ça parce que cela me faisait perdre ma vigilance. J’allais encore partir dans mes divagations habituelles quand il se retourna enfin et me toisa de la tête aux pieds. À croire que chacune de mes apparitions le laissait dans la perplexité la plus totale. Ce qui était sans doute le cas.

Applaudissez Cerise le clown ! pensais-je avec résignation.

— Eh bien ! commença-t-il froidement, j’espère que vous avez apprécié ce que vous avez vu ?

Je faillis tousser sous le choc d’avoir été prise sur le fait. J’allais mourir de honte, c’était certain ! Mais, attendez une minute, comment avait-il su que je l’avais contemplé ? Cet elfe avait-il des yeux derrière la tête ?

— Je… Je…

— Notre petite humaine aurait-elle perdu la parole ? s’amusa-t-il, les yeux brillant d’un éclat que je ne lui avais jamais vu auparavant et… Oh mon Gieu, qu’il était séduisant.

— Ce n’est pas ça, dis-je en déglutissant difficilement, mais… Vous n’êtes pas comme d’habitude.

Il me fit un léger sourire de dérision avant de s’asseoir à sa place habituelle. Je compris qu’il ne me répondrait pas. Quelle frustration.

— Cerise, reprit-il, pourquoi les seconds couverts que j’avais demandés n’ont-ils pas été placés ?

Je m’approchai doucement de lui mal à l’aise à cause de son changement d’attitude.

— C’est parce que je ne savais pas où les mettre, dis-je sans même penser à mentir.

Il haussa un sourcil avant de se pincer les lèvres.

— Mettez-les en face des miens et servez-nous, me commanda-t-il d’une voix anormalement chaleureuse.

Mon ouïe n’était-elle pas en train de me jouer des tours ? Ou bien était-ce carrément ma tête ? Thranduil et chaleureux n’étaient définitivement pas à mettre dans la même phrase, sauf pour en expliquer le contraire ! Néanmoins, je fis ce qu’il me demandait sans rechigner. Sa façon d’agir, tout ça, n’était définitivement pas normale.

— Cela ira Cerise, maintenant, servez-vous à votre tour et asseyez-vous, je vous prie.

Je faillis me retrouver par terre en dérapant contre un tapis en entendant ce qu’il venait de me dire. Avais-je bien compris ? J’allais manger avec et en face du Roi ? Était-ce ainsi qu’il procédait avec Maeiell ? D’habitude, je ne faisais que lui apporter les plats et ensuite je repartais aussitôt. C’était l’autre elfe (j’avais failli dire « pouffe ») qui était chargée de servir Thranduil à sa table, mangeait-elle aussi avec lui ? Je me sentais totalement prise aux dépourvus. Je ne voyais pas où toute cette mise en scène allait me mener et cela me faisait quand même peur.

Je me mis donc nerveusement à table après m’être servie et je ne pus que rester bloquée sur l’image du Roi à la blonde chevelure en train de manger. Il n’y avait pas à dire, il avait la classe internationale. Je repensai à mes potes de sur la Terre Tout Court – j’avais décidé d’appeler l’endroit d’où je venais comme ça, c’était plus simple pour moi – et sérieusement, ils auraient eu des cours de maintien à prendre avec le Roi de Mirkwood. L’elfe mangeait le dos bien droit à sa chaise et portait sa fourchette à sa bouche avec une délicatesse extrême sans que cela le rende précieux pour autant. Je le vis passer une langue rose sur ses lèvres rouges et charnues avant d’emboucher un nouveau morceau de viande. Même sa façon de mastiquer était… sensuelle. Sans le vouloir, je me mis à baver légèrement, la bouche entrouverte. Je préférais croire que c’était parce que ce qu’il mangeait me mettait en appétit. Bien sûr, c’était totalement faux. Le quitter des yeux fut une réelle torture. Précautionneusement, je pris la fourchette dans l’une de mes mains et commençai à piocher dans mon assiette. En fait, j’étais incapable d’avaler quoi que ce soit. J’avais le ventre noué. Saleté d’elfe et foutues hormones qui me jouaient un sale tour, maintenant.

— Vous ne mangez pas ? s’étonna-t-il en reposant ses couverts et en attrapant une serviette pour s’essuyer la bouche.

— Si, mais en fait, je n’ai pas très faim, dis-je en baissant les yeux.

— Cela ne vous plaît-il pas ?

— Si bien sûr, mais…

— Mais quoi ? me coupa-t-il gentiment.

L’avisant du coin d’un œil, je vis qu’il me fixait d’un regard clair et intense.

Qu’avais-je fait pour mériter ça ? Ce n’était pas possible, il se passait quelque chose ! D’abord il était gentil, il me conviait à sa table et ensuite… Mon cœur se mit à battre la chamade. Il allait trop vite, il en était déjà à vouloir me séduire, compris-je, et moi je ne marchais pas, je courais comme une naïve pucelle ! Ce que j’étais, mais bon, tout de même ! Tout cela me mettait très mal à l’aise, je n’avais absolument pas l’habitude d’être traitée ainsi. Mortifiée de ne pas savoir m’y prendre avec lui, de dépits, je jetai ma serviette sur la table.

— Ce n’est pas juste, me plaignis-je, vous avez déjà commencé la bataille !

Il me regarda réellement surpris.

— La bataille ? dit-il en croisant ses mains sous son menton. Mais de quelle bataille me parlez-vous donc Cerise ?

Il pencha doucement sa tête, tout en me fixant de ses yeux mi-clos.

— Vous savez très bien de quoi je veux parler, Roi Thranduil, marmonnai-je rouge comme une tomate.

Il se redressa alors, jusqu’à s’appuyer contre le dossier de la chaise. Il avait toujours ce sourire enjôleur sur le visage qui arrivait à me faire perdre une partie de mes moyens.

— Non, je ne vois vraiment pas. Par contre, ce que je constate, c’est que vous refusez de manger.

J’aurais aimé l’envoyer bouler, vraiment, mais sa façon si douce et complaisante – et ça me faisait mal de l’admettre – de me dire les choses me rendait coupable comme une enfant qui ne connait rien à la vie.

— Pas du tout, dis-je.

Et pour lui prouver qu’il se trompait, je coupai un morceau de viande pour le mettre dans ma bouche et je crus défaillir d’extase quand je mordis dedans. Les saveurs qui s’en dégageaient étaient si riches, si… Oh mon Gieu ! C’était tout simplement divin. Certes, ce n’était pas mon premier repas en Terre du Milieu et encore moins à Mirkwood, mais c’était la première fois que je goûtais à la gastronomie du cuisinier personnel du Roi. Finalement, nous reprîmes le repas dans un silence quasi religieux qui me convenait bien mieux. J’allais même jusqu’à accepter le verre de vin qu’il me servit pour faire passer tous ces succulents mets. J’avais l’impression d’avoir mangé pour la première fois de ma vie dans un restaurant digne d’une émission du type Top Chef ! Cela me changeait des repas surgelés de chez Marie ou de McDo‘. C’était trop bon et j’étais à deux doigts de me lever pour crier de bonheur tant cet enchantement gustatif était orgasmique.

Quand nous eûmes terminé, je m’adossais à ma chaise, totalement repue et indéniablement grisée. J’avais réussi à faire abstraction du dangereux mâle elfique qui me faisait face et je n’avais eu plus aucune honte à gémir de plaisir en dégustant tous les plats préparés par les elfes de cuisine. Dès que je croiserai Linwë, son chef cuisinier, j’irai le féliciter pour ses incroyables talents. Peut-être en profiterais-je pour le demander en mariage, qui sait ?! Tout heureuse et en pleine digestion, je ne vis pas que le roi s’était levé et approché de moi. Ouvrant un œil, je lui adressai le genre de sourire extatique que j’avais quand je venais de vivre l’événement le plus intense de ma vie. En général, soit une bonne beuverie, soit un bon repas. Je venais de vivre les deux en même temps, c’était juste le paradis. Je ne voulais pas redescendre tout de suite.

— Cerise, me dit-il, levez-vous et allons marcher un peu dehors.

Ouvrant grand les yeux, j’exhalai un long soupir de béatitude. Vu l’état de mon ventre, il valait mieux faire effectivement un peu de marche. Quoique, si marcher dehors signifiait se rendre dans son jardin intérieur privatif… On n’irait pas très loin non plus.

— Très bien, répondis-je toutefois en me levant et en titubant légèrement, ce qui le fit un peu tiquer.

C’est que son vin déchirait sa race, même plus que carrément, pensai-je grisée plus que jamais ! Tentant de ne pas trop me ridiculiser, je me focalisai sur lui. Étonnée, je le vis prendre une espèce de manteau d’intérieur aux draperies richement décorées avant de se vêtir avec puis, d’un signe de tête, il me fit comprendre que je devais le suivre. Sans rechigner, je déclenchai alors le mode automatique de mon cerveau pour guider mon corps là où le roi désirait nous entraîner.

Nous traversâmes des ponts ainsi que deux esplanades que je n’avais encore jamais vues auparavant et c’est avec des yeux aussi grands que des soucoupes que je tournai sur moi-même pour admirer où le seigneur de la Forêt Noire nous avait finalement emmenés.

— C’est… c’est magnifique, ne pus-je m’empêcher de dire, tout en bégayant.

La faute à l’alcool.

— N’est-ce pas, me rétorqua le Roi qui s’était placé non loin de moi pour admirer le lieu à son tour.

Nous étions toujours dans son palais, bien que le ciel étoilé soit bel et bien visible. C’était incroyable. Le jardin dans lequel nous venions de pénétrer ressemblait à une immense serre avec une multitude de parterres de fleurs colorées. Soufflée et dégrisée par le merveilleux spectacle qui s’offrait à moi, je m’avançai avec précaution. Au loin, je vis même un arbre fruitier… Je crus m’étouffer quand je constatai qu’il s’agissait d’un véritable cerisier. Ainsi, hormis moi, il y avait bien des cerises en Terre du Milieu. Ce constat me fit légèrement glousser.

— Cela vous plaît-il, Cerise ? me demanda Thranduil qui s’était approché de moi sans faire de bruit.

— Oh, oui ! m’exclamai-je totalement conquise par ce jardin digne d’un conte de fées. Mais, dites-moi, comment arrivez-vous à garder cet endroit intact de tout danger ?

Levant mon visage vers le ciel, je pus même admirer les étoiles qui n’étaient pas vraiment différentes de celles de chez moi. Un étrange sentiment de nostalgie s’empara de moi que j’occultai aussi vite que je le pus.

— Un très vieux sort de dissimulation préserve ces jardins des araignées, admit Thranduil.

Sa voix était basse et très douce, presque mélancolique. Je me tournai vers lui, intriguée.

— Vraiment ? répondis-je. En tout cas, je ne pensais pas que vous abritiez un tel coin par ici, cela le rend presque irréel.

— Ces jardins étaient l’idée de ma défunte et bien aimée épouse, murmura Thranduil, le regard triste. Quand elle est morte, je me suis promis de les préserver, quoiqu’il arrive. Ils sont une part d’elle.

Il fit quelques pas et se mit à caresser des sortes de pivoines aussi grandes que lui. Bien qu’impressionnantes, elles n’en restaient pas moins magnifiques. Quant à moi, je restai immobile, sidérée par cet aspect du souverain elfique que je n’aurais jamais cru deviner un jour. Il était si différent de l’être méprisable et imbu de sa personne qu’il montrait à tous en général. Je découvrais un elfe à l’aspect presque humain et qui m’apparaissait bien plus sympathique que je ne l’aurais voulu.

Quelques minutes plus tard, il revint vers moi. Choquée, je le vis avancer un doigt fin vers mon visage pour en caresser les contours. Je ne pus m’empêcher de frissonner. Nos têtes n’étaient qu’à quelques millimètres l’une de l’autre. Allait-il m’embrasser de nouveau ? Je me souvins alors de son goût que j’avais découvert un peu par hasard… Puis comme si de rien n’était, il se détourna de moi. J’en ressentis comme un douloureux vide. Ce soir, mes réactions n’étaient définitivement pas normales.

— Rentrons, jeune fille. Il est tard, me dit-il, et nous sommes fatigués.

— Très bien, dis-je en relâchant un peu la pression qui m’avait comprimé la poitrine jusqu’à présent.

Je ne souhaitais pas m’épancher plus longtemps sur ce que je ressentais. Je ne le comprenais pas moi-même.

Le retour se passa en silence. À la raideur de ses épaules, je compris qu’il avait une nouvelle fois revêtu les apparats du souverain dur et froid. Je ne savais pas si je devais en être déçue ou rassurée. C’était étrange comme sensation. Une fois dans ses appartements, je m’aperçus que quelqu’un s’était chargé de débarrasser notre repas. Dans un coin, de la pièce, je vis avec soulagement un lit préparé avec mes affaires.

— Vous dormirez ici dorénavant, Cerise. Nous avons pensé à ramener vos possessions. Si vous avez besoin d’utiliser la salle d’eau, dites-le-moi maintenant, car ensuite je ne veux plus être dérangé pour la nuit.

— Heu, oui merci ! dis-je en courant vers mon sac pour en sortir ma brosse à dents et mon dentifrice.

Il ne me dit rien ni ne me suivit. Une fois que j’eus terminé mes ablutions, je retournai dans la pièce où je devais dormir.

— Bonne nuit Roi Thranduil ! lui criai-je alors qu’il s’en allait dans sa chambre.

Pour toute réponse il claqua sa porte.

C’était la soirée la plus psychédélique que j’avais vécue depuis que j’avais compris que mon cerveau ne me jouait très certainement pas de vilains tours. Cependant, je devais me trouver chanceuse, le roi n’avait rien fait pour véritablement me mettre mal à l’aise. Bien au contraire. Il avait été gentil et d’agréable compagnie. Esquissant un léger pas de danse, je sortis une chemise de nuit donnée quelques semaines plus tôt par Liamarë. Elle était courte et transparente, mais j’adorais sa texture. Une fois vêtue pour la nuit, je sortis aussi mon vaillant Ipod, cela faisait des jours entiers que je n’avais pas écouté de musique… Là, j’en avais très envie et c’est sans aucune honte que je cherchai Madonna dans ma liste de lecture.

J’avais besoin de me défouler un peu et la chanteuse ferait parfaitement l’affaire.


Tamril


Les journées me paraissaient bien monotones et encore plus ces dernières heures. Sans doute parce que je ne voyais plus ma petite humaine. Finlenn passait son temps à nous entraîner et à nous faire patrouiller dehors pour vérifier qu’aucune nouvelle colonie d’arachnides n’avait emménagé près de nos cavernes.

J’étais en train d’affûter la lame d’une de mes épées en compagnie de Finlenn tout en soupirant de lassitude quand Liamarë fit brusquement irruption, les joues rouges, totalement essoufflée.

La voyant ainsi mise, Finlenn se leva promptement, manquant de renverser la table qui nous séparait. Je savais qu’il avait toujours eu un faible pour la belle elfine, ancienne dame de compagnie de notre défunte reine. Il n’y avait que Liamarë pour ne rien voir et lui préférer cet imbécile de Dagnir. Je détestais cet elfe trop guindé, tellement précieux dans sa mise.

— Que t’arrive-t-il, tu es blessée ? s’inquiéta Finlenn. On nous attaque, on nous…

— Sa Majesté a destitué Maeiell de ses services du soir ! le coupa-t-elle totalement affolée.

J’arquai un sourcil d’incompréhension. Je ne voyais pas le problème. C’était même plutôt une bonne nouvelle. Cette Maeiell avait toujours été odieuse avec nous et imbue de sa personne. La voir tomber de son piédestal avait quelque chose d’assez vivifiant selon moi.

— Ah ! répondit Finlenn rassuré, c’est plutôt une bonne nouvelle, non ? demanda-t-il prudemment, car l’expression de Liamarë s’était dangereusement assombrie.

— Cela aurait pu oui, affirma-t-elle, s’il n’avait pas choisi quelqu’un d’autre pour lui tenir compagnie à sa place !

Finlenn se tourna vers moi et je haussai les épaules. Je ne savais rien et n’avais rien entendu. Comme lui, j’apprenai à peine la nouvelle.

— Et qui est la future heureuse élue, questionnai-je alors que la réponse m’indifférait un peu.

L’elfine soupira avant de prendre place à nos côtés. Elle semblait bien fatiguée la pauvre. Il était vrai que notre bon Roi avait quelque peu défié les Valar en prenant une amante il y a plusieurs siècles de cela, mais… il n’en avait jamais fait sa nouvelle reine. Quoi qu’on dise de lui, le Roi Thranduil gardait quelques principes et restait, à sa manière, fidèle à sa douce épouse. Je plaignais un peu celle qui remplacerait dorénavant Maeiell. Si elle pensait obtenir tout du Roi, elle allait vite déchanter.

— Il s’agit de Cerise, souffla Liamarë, complètement atterrée. Je ne vois même pas comment cela peut-il être possible.

Cerise, pensai-je avec effroi… MA Cerise ? Et là le monde sur lequel je m’appuyai depuis si longtemps s’écroula tout à fait.


Thranduil


Je ne savais que penser de ce qu’il venait de se passer entre nous. Je n’avais aucunement prémédité cette proximité qui s’était établie naturellement entre elle et moi. Je n’avais pas non plus eu l’intention de lui dévoiler les jardins de ma douce Elenna. Mais ce soir, voir Cerise si douce, détendue et légèrement craintive m’avait donné envie de la protéger et surtout de la rassurer. Le doux poison que Melkor avait si insidieusement versé dans mes veines remontait doucement jusqu’à mon cœur et faisait son office. Cerise, avec ses peurs, m’avait fait entrevoir une chose relevant de l’impensable. J’avais déjà totalement défié nos traditions ancestrales en prenant une amante, en partageant la couche d’une autre Elfine que celle à qui j’avais donné mon cœur à jamais. Elenna était et restait mon âme sœur, la mort n’y changeait rien. Avoir Maeiell dans ma couche avait été un acte de rébellion presque enfantine. Mais jamais je n’avais éprouvé pour elle autre chose qu’un intérêt tout à fait relatif. Il n’y avait pas eu de sensation de nostalgie ni de cœur qui battait trop fort. Cela avait toujours été assez froid finalement. Mais, pour cette Cerise, il y avait ces forces qui m’appelaient vers elle sans que je sache pourquoi. Elle ne me laissait pas indifférent et j’étais curieux de voir jusqu’où cela me mènerait. J’avais réellement apprécié sa présence, ce soir, que j’avais trouvée rafraîchissante et incroyablement divertissante. J’avais bien compris que je ne la laissais pas si insensible non plus et ce constat m’avait entièrement rassuré alors que j’aurais dû y couper court. Je devais m’être grandement affaibli pour espérer autant de cette étrangère à mon peuple. Une humaine.

Exhalant un long soupir, je tentai de faire le vide dans ma tête pour me préparer à un sommeil réparateur lorsque j’entendis du bruit provenant de l’autre pièce, là où était censée dormir Cerise. Croisant les mains sur ma poitrine, je patientai quelques minutes, mais hélas, la jeune femme semblait bien décidée à continuer son vacarme.

Comptant mentalement dans ma tête, pour ne pas céder à la colère qui grandissait en moi. Je me relevai d’un bond. Une fois debout, je me passai la main sur le visage. Notre tranquillité n’avait duré que le temps d’une soirée. Avançant rapidement jusqu’à la porte, je compris qu’elle était en train de chanter. Sa voix suraiguë était un véritable calvaire. Mes oreilles n’en supporteraient pas davantage.

— Cerise ! criai-je toujours de mon côté, je vous somme d’arrêter immédiatement ce tapage intempestif !

Au lieu de se calmer comme j’avais cru qu’elle le ferait, le bruit se rapprocha… puis s’éloigna. Mais que faisait-elle donc ? Aussi intrigué qu’énervé, j’ouvris brusquement la porte de communication et me figeai net devant le spectacle le plus surprenant auquel il m’était donné d’assister. C’était juste… saisissant !

La jeune femme, fort peu vêtue, se trémoussait, les yeux fermés, – de drôles de choses vissées à ses oreilles –dans tous les sens, sa chemise de nuit presque translucide ne cachait rien de ses courbes. Je la vis, non sans incrédulité, se toucher les flancs avant de lever les bras au ciel tout en donnant de grands coups de reins qui mimaient à s’y méprendre l’acte charnel et par les Valar ce qu’elle chantait… Mes oreilles avaient mal, mais ma conscience avait une furieuse envie de comprendre ce qu’elle disait et c’était juste… Incompréhensible.

*Ooooh,ooooh,ooouh

You’re so fine, and you’re mine.

I’ll be yours ’till the end of time…

’cause you made me feel…yeah you made me feel, I’ve nothing to hide…

Like a virgin…oooh,oooh

Like a virgin

Feels so good inside, when you hold me, and your heartbeat, and you love me…

oh oh oh oh ouh…

— Oooooh ! s’écria-t-elle lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux pour m’apercevoir à quelques mètres d’elle. Elle semblait essoufflée par sa brillante démonstration de… Je n’avais pas les mots exacts pour exprimer réellement ce que je venais de voir.

— Oh mon Dieu ! reprit-elle.

— Non moi, c’est juste Roi Thranduil et par Varda, qu’étiez-vous en train de faire exactement ?

À Suivre


Annotations

* « (…) et bientôt le roi des licornes lui-même allait faire son apparition pour me proclamer reine de son bled local » : en référence aux romans Japonais « Les 12 Royaumes » de Ono Fuyumi.

* Like a Virgin de Madonna : l’une des chansons préférées de Cerise.

* J’ai bloqué plusieurs mois sur ce nouveau chapitre. Pour celles qui ont lu la première version, vous avez dû remarquer que le début n’a plus grand-chose à voir avec l’original. La façon dont j’ai remanié le septième chapitre a fait qu’il fallait que je revoie entièrement les points de vue de Thranduil dans celui-ci. Au final, on en revient à la même chose, mais de façon bien plus crédible et subtile.

A propos Annalia 85 Articles
Jeune quarantenaire ayant trois enfants. J’aime écrire sur les univers que j'affectionne et les tordre à ma convenance dans différentes fanfictions ou dans des histoires originales

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